Les cahiers de l'Islam


Samedi 14 Septembre 2013

Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations



Dans le sillage de notre rencontre avec Raphael Logier qui fait référence à cet ouvrage nous en proposons la recension à nos lecteurs. Afin de répondre à l'Américain Samuel Huntington qui a prédit une inéluctable confrontation entre l'islam et l'Occident (Le choc des civilisations, 2000), les auteurs de cet ouvrage se sont penchés sur les caractéristiques humaines des différents pays musulmans. Ils en concluent que ces pays évoluent comme les autres et sont, pour la plupart, voués à s'aligner sur les standards occidentaux.





Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations

Broché: 159 pages
Editeur : Seuil (6 septembre 2007)
Collection : La république des idées
Langue : Français
ISBN-10: 2020925974
ISBN-13: 978-2020925976


Certains seront peut-être déçus, mais il ne s'agit pas ici d'une réponse à la « politique de civilisation » prônée par le chef de l'Etat français. Quoique... Non, les deux auteurs, respectivement démographe à l'INED (Institut National des Etudes Démographiques) et historien-anthropologue touche-à-tout1 répondent ici surtout à la thèse du choc des civilisations portée notamment par le politologue étasunien Samuel Huntington dans son livre du même nom2 . Celui-ci met en avant une reconfiguration profonde des relations internationales après la Guerre Froide sous la forme d'un monde multipolaire -fait inédit-, organisé autour de huit blocs civilisationnels, correspondant chacun à l'aire d'influence d'une grande religion. Il préconisait ainsi dans son ouvrage à chaque puissance dominante de se cantonner à son bloc pour éviter des affrontements majeurs.

Face à cette vision bien peu matérialiste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd mettent en avant les évolutions démographiques. Et là, surprise : loin de constater une opposition fondée sur les différences religieuses, ils constatent au contraire une convergence accélérée des pays en matière de fécondité, quoiqu'elle-même étroitement liée aux progrès de l'alphabétisation - surtout féminine- dans les pays concernés. Autrement dit, la transition démographique apparaît partout à l'oeuvre et s'avère être une force explicative bien plus convaincante que les arguments culturalistes.

Climat politique oblige, les deux auteurs s'intéressent surtout dans leur ouvrage aux soi-disant incompatibilités culturelles entre islam et christianisme (que l'on associe souvent a contrario un peu rapidement à la modernité3). Ainsi, d'une part, entre 1975 et 2005, l'indice de fécondité des pays musulmans a chuté de 6,8 à 3,7 enfants par femme. Et, d'autre part, il s'agit de reconnaître la diversité du monde musulman, y compris en matière démographique, puisque cette même fécondité s'échelonne de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan.

La variable explicative d'une telle évolution n'est donc pas ni purement culturelle (avec la religion), ni purement économique (qu'incarnerait le PIB par tête), mais au croisement des deux puisqu'il s'agit de l'alphabétisation, et plus particulièrement l'alphabétisation des femmes - même si quelques pays font exception en la matière. Les auteurs rappellent ainsi que l'alphabétisation d'un pays se définit conventionnellement en démographie comme le moment où plus de 50% de sa population âgée de 20 à 24 ans est alphabétisé - sachant que l'on peut distinguer alphabétisations masculine et féminine, les deux étant parfois très éloignées.... La religion joue cependant bien un rôle dans cette transition démographique, mais celui-ci est indirect, dans la mesure où elle exerce une influence sur la morphologie familiale, encore que l'on surestime parfois ladite influence au détriment de traditions plus anciennes.

Dans le premier chapitre, Youssef Courbage et Emmanuel Todd montrent ainsi comment les pays musulmans s'intègrent bien dans leur ensemble au « mouvement de l'histoire », constitué par le progrès de l'alphabétisation, la baisse de la natalité, mais aussi la sécularisation de la société - le « désenchantement du monde » pointé par Weber. Cette dernière est certes encore formulée au titre d'hypothèse, mais n'est pas nécessairement incompatible avec la résurgence de certaines pratiques religieuses, notamment au sein des jeunes générations. Comme le suggèrent en effet les précédents chrétiens ou bouddhistes, « l'intégrisme n'est qu'un aspect de l'ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » (p.28).

C'est cette hypothèse d'une « crise de transition » que les auteurs examinent donc dans le deuxième chapitre. Ils pointent ainsi les ambivalences du « progrès » culturel, remarquant par exemple avec Christian Baudelot et Roger Establet4 la hausse importante des taux de suicide qui accompagne le décollage économique en Inde ou en Chine, ou les épisodes révolutionnaires qui ont suivi de près l'alphabétisation, aussi bien en Angleterre, en France, en Russie qu'en Chine. De même, de manière concommitante avec le renversement du Shah en Iran en 1979, l'alphabétisation féminine s'est elle réalisée en 1981, suivie de peu par la baisse de la fécondité (en 1985). Ces deux derniers événements se sont produits exactement au même moment en Algérie, mais, comme pour désammorcer toute lecture trop déterministe, la crise de transition s'est là traduite par l'essor d'un terrorisme islamiste à partir de 1992. Bref, les mêmes causes ne donnent pas exactement les mêmes effets, ce qui tient largement aux valeurs dominantes dans la société concernée au moment où cette « révolution » démographique intervient : égalité ou hiérarchie, libéralisme ou conservatisme,...

Cette idéologie dominante est elle-même, selon les auteurs, étroitement liée aux formes familiales les plus répandues dans la société en question, alors largement paysanne au moment d'amorcer la transition démographique. Ainsi, les valeurs qui sont inculquées dans la pratique de la vie familiale sont-elles « activées » sur le plan politique au moment de l'alphabétisation. C'est ce qui s'est par exemple passé en France où la dissociation des générations adultes impliquait une conception libérale, tandis que les règles d'héritage ont permis de cultiver un penchant égalitariste. En Russie au contraire, communautarisme familial et patriarcat fort ont favorisé les valeurs d'autorité et d'égalité, qui ont donné sa forme à la révolution bolchévique. Un cas à rapprocher de la Chine, où le statut de la femme était cependant encore plus dévalorisé. A l'inverse en Angleterre, l'idéologie familiale valorisait libéralisme et inégalitarisme relatif.

Si le Coran semble valoriser une famille patrilinéaire -et même patrilocale5 - ainsi qu'endogame6 avec une règle d'héritage égalitaire7, les auteurs remarquent cependant que les pays musulmans se distinguent en pratique par une forte diversité d'application de ces principes familiaux, l'endogamie concernant par exemple 57% des mariages au Soudan et seulement 10% au Bangladesh. Trois zones peuvent ainsi être distinguées : une large zone centrée sur la péninsule arabique et qui se caractérise par un système familial fondé sur les hommes et replié sur lui-même8; une frange extrême-orientale principalement représentée par l'Indonésie et la Malaisie où les femmes jouissent d'un statut plus élevé et où la matrilinéarité voire la matrilocalité est davantage la règle ; et enfin l'Afrique subsaharienne où la polygamie confère une certaine autonomie aux femmes mariées, contrairement à certaines idées reçues. Quoiqu'il en soit, dans tous les cas, la famille apparaît bel et bien aux premières loges du « choc de la modernisation », et les auteurs soulignent bien à quel point l'alphabétisation déstabilise l'autorité non seulement à l'échelle de la société dans son ensemble, mais aussi au sein même des familles.

Au fil des chapitres suivants, les auteurs passent ensuite en détail ces différentes zones pour mettre en évidence non seulement la grande hétérogénéité du « monde musulman » - y compris à l'intérieur même des zones considérées-, mais aussi le poids d'autres facteurs pour expliquer l'évolution démographique -et donc- sociale spécifique des pays concernés. Ainsi pointent-ils le rôle crucial de la rente pétrolière dans la plupart des pays arabes, les rivalités inter-confessionnelles qui se sont traduites par une « fécondité patriotique » dans des pays comme le Liban, la Syrie ou la Palestine, la pénurie d'espace, particulièrement sensible au Bangladesh, ou l'héritage du régime communiste dans les républiques anciennement membres de l'Union Soviétique, dans lesquelles l'avortement et la mortalité infantile continuent de jouer un rôle essentiel dans le « contrôle » des naissances.

Force est au terme de ce parcours de reconnaître qu'il n'existe pas de spécificité démographique musulmane. Si la variable religieuse joue bien un rôle sur les comportements démographiques, elle ne constitue qu'un facteur parmi bien d'autres, souvent bien plus déterminants, comme l'alphabétisation, la morphologie familiale, la réaction de groupes minoritaires, la rente du sous-sol, voire l'influence culturelle des pays du Nord, notamment d'émigration. Ainsi, le clivage démographique est plus marqué entre sunnites et chiites qu'entre chrétiens et musulmans, mais est appelé selon les auteurs à être dépassé, de même qu'un fossé analogue, aujourd'hui résorbé, en termes de fécondité put être observé en son temps entre catholiques et protestants européens. Comme le soulignent eux-mêmes les auteurs, l'adhésion à leur thèse implique d'accorder une importance certaine aux variables démographiques, et serait-on tenté d'ajouter, à l'influence idéologique majeure des modèles familiaux. Mais que l'on admette ou conteste ces hypothèses, comme celle également d'une certaine incompatibilité entre le natalisme inhérents aux grandes religions et la basse fécondité des sociétés développéees, la lecture de cet ouvrage est incontestablement stimulante. Non seulement parce qu'il offre donc prise au débat à travers les multiples interprétations spéculatives9 dont il est émaillé, mais aussi par l'érudition de son propos - on y apprend quantité d'informations aussi importantes que méconnues sur les pays musulmans dont il est question, et enfin parce qu'au-delà de sa thèse, cet essai peut également se lire comme une initiation très pédagogique aux principaux outils du démographe. Remarquons au passage avec les auteurs que ce n'est sans doute pas par hasard si la démographie accorde une attention aussi importante à la religion. L'une comme l'autre se ramènent finalement au même thème : les questions de vie et de mort...


Retrouver cette recension sur : lectures.revues        
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1 Auteur entre autres du stimulant Destin des immigrés, Seuil, 1994
 
2 Initialement paru sous forme d'article en 1993 dans la revue Foreign Affairs, "The Clash of Civilizations" est ensuite devenue un ouvrage, publié en France par les éditions Odile Jacob en 1997
 
3 Pour ne prendre qu'un exemple, comme le rappellent à plusieurs reprises les auteurs, la religion musulmane est par exemple plus tolérant en matière de contraception que son homologue chrétienne
 
4 Voir Suicide, l'envers de notre monde, Seuil, 2006, p.44-51
 
5 C'est-à-dire respectivement où la filiation est axée sur la lignée du père, et où les couples mariés tendent à résider avec le couple des parents du mari avant la naissance de leurs enfants
 
6 Le mariage « idéal » pour un garçon étant avec sa cousine parallèle patrilatérale, autrement dit la fille du frère du père...
 
7 Enfin, du point de vue masculin...
 
8 Quoique de manière plus atténuée à mesure que l'on s'éloigne vers la périphérie
 
9 Et bien assumées comme telles - une honnêteté intellectuelle qui mérite d'être soulignée

Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations




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