Les cahiers de l'Islam


Maryse Emel
Professeur de philosophie. Peintre et conférencière sur Rodin et Chardin. Lectrice et recenseuse... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 26 Février 2016

Repenser la stratégie contre le Califat



Contre la propagande redoutablement efficace de l'EI, en appeler au peuple et lui redonner la parole pour lui permettre de prendre parti.       

Par Maryse Emel, en partenariat avec NonFiction.fr .
 

Titre du livre : Paroles armées
Auteur : Philippe-Joseph Salazar
Éditeur : Lemieux Éditeur
Collection : Essai
Date de publication : 24/08/15
Nb pages : 264 pages
Prix : 14 €
N° ISBN : 2373440296

Pour mieux comprendre ce qui motive et explique la propagande et les actions terroristes, lire Philippe-Joseph Salazar qui a écrit en 2015 Paroles armées, comprendre et combattre le terrorisme s’impose. Il établit tout au long de son analyse l’origine d’un impossible dialogue avec le Califat du fait d’une conception du pouvoir politique et d’une argumentation logique et rhétorique radicalement opposées à tout système politique fondé sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

C’est en 2014 qu’à la Mosquée de Mossoul, l’imam Ibrahim remet au goût du jour le Califat. A partir du prêche et d’une évocation du sacré, sans grand renfort de gestes, mais à l’aide d’une diction claire et éloquente, il fait advenir le Califat. La parole se fait performative, c’est-à-dire qu’elle institue non seulement l’imam dans son rôle de calife, de Commandeur des croyants, mais qu’elle fait aussi passer à l’existence le Califat. Notons au passage, comme l’écrit Philippe-Joseph Salazar, qu'une assemblée nationale constituante a été elle-aussi proclamée selon le même mode performatif au Jeu de Paume en 1789. La proclamation n’est donc pas propre au Califat.

Force des mots

Cela montre la force des mots. Les actes terroristes vont très vite apparaître au cours de la lecture du livre de Philippe-Joseph Salazar comme dépendant d’une guerre de mots. En d’autres termes, il explique en quoi ce sont les mots qui poussent à l’action et pourquoi il est temps que la France prenne une décision face à ce qu’il appelle une « langue parasitaire » dont le but est de brouiller les codes sociaux d’appartenance et la réflexion. Ainsi laisser s’implanter les mots du Coran, c’est renoncer aux codes de la République.

Cela commence avec le mot « terrorisme ». Si Ben Laden prônait le terrorisme afin de faire ouvrir les yeux, le terrorisme du califat a le souci de la conquête des territoires des incroyants afin de les ramener vers Dieu. Les ennemis, ce sont ceux qu’il qualifie de non-croyants, c’est-à-dire ceux qui sont extérieurs à la Mosquée où il se tient. Ce sont tous ceux qui idolâtrent la culture consumériste occidentale, et plus profondément, ce sont les régimes politiques qui ont pour fondement la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Pour le calife, les Droits de l'homme ne sont en fait qu’idolâtrie de l’homme. Le fait de « dire » institue l’existence de la chose nommée, or si le Califat est un appel à l’obéissance des sujets, il contredit symétriquement le droit à la désobéissance civile inscrit dans les constitutions républicaines - comme contrepartie nécessaire pour éviter la dérive despotique, comme l’ont souligné à maintes reprises les philosophies des Lumières. Alors ne pas opposer cette norme démocratique de désobéissance, c'est donner libre cours au principe théologique d'obéissance qui légitime l'action terroriste. C’est pourquoi l’auteur en appelle à une réinscription des codes du Califat dans la norme de nos codes afin de se réapproprier le pouvoir.

En effet le territoire du Califat, c’est d’abord un territoire de mots. Dès lors la notion de martyr n’a pas le même sens que dans le christianisme. Pour les chrétiens, le martyr est une victime de la persécution, alors que le « djihadiste », agissant pour la propagation de la foi, ne craint pas de rechercher positivement la mort - la sienne, et celle des autres. Les récentes opérations kamikazes montrent une totale indifférence à la mort, le martyr étant récompensé dans l’au-delà.

Pouvoir de l’analogie

Comment en arrive-t-on là ? L’explication tient à un usage différent de la logique. L’opposition aristotélicienne reprise par Thomas d’Aquin entre la lettre et l’esprit de la loi - qui rend pensable l’idée d’interprétation d’un texte - a pêu à voir avec l’usage de la tradition coranique ou de la tradition des hadiths des compagnons de Mahomet : la logique juridique de l’islam se déploie autour du principe central de tradition. Cette tradition explique alors l’institution du raisonnement par analogie dans l’argumentation musulmane pour distinguer entre le licite et l’illicite. Une analogie a un pouvoir imagé, et dans ce cas précis, elle établit un rapport entre une parabole du Coran et une question présente d’ordre juridique. Toute analogie ramène l’inconnu au connu, ce qui implique sa dimension concrète, libérée de toute expression de soi.

Le Dieu numérique

Il y a aussi de la part de l’Etat des contresens fâcheux. Ainsi s’égare-t-on à propos du numérique. Il n'y a aucune neutralité de la technique, engagée qu'elle est au côtés d'une conception matérialiste de la vie, privée de Dieu. cela implique un faible engagement du Califat de ce côté de la propagande. Proclamer la mort de dieu aurait pu engager le combat contre les terroristes sur d’autres axes. On préfère au contraire s’appuyer sur Internet. A ce propos la campagne « Stop djihadisme », sur Internet, est un complet fiasco : d’abord et surtout parce que les codes de langage et les images qui sont adressés aux jeunes ne sont pas clairs. On parle une « langue déglinguée » explique Philippe-Joseph Salazar, alors qu’il faudrait tenir un discours noble comme celui du calife. Autre erreur, il est écrit interdit aux moins de 12 ans. Mais le moins de 12 ans va-t-il vraiment s’abstenir de regarder ? Et s’il regarde, il va se trouver face à une image d’égorgement déjà insupportable pour les adultes. Qui est égorgé ? Là encore l’image est imprécise. Une chose est sûre, ce n’est pas un syrien, alors qu’on ne cesse de dire pendant tout le clip que la vraie victime c’est le peuple syrien. Ambiguïté que le jeune ressaisira sans nécessairement la nommer. L’esthétisation de l’image est une autre erreur. Comme l’écrit Philippe-Joseph Salazar « un tel clip est la guerre poursuivie par d’autres moyens, pas un nominé pour un César ». (p.93)

L’erreur principale est de croire au pouvoir du virtuel. Pendant ce temps les recrutements ont lieu réellement. On sait que ces derniers ont lieu en-dehors des réseaux sociaux. Les vidéos ne sont rien d’autres que de la propagande à des fins d’égarement. Il faut reconnaître dès lors une totale erreur de communication. Nous jouons sur la prévention alors que le Califat joue sur l’héroïsme. Nous en restons aux moyens, ces « mécaniques victoires » aurait dit Montaigne , (p. 77) le Califat se donne des fins.

Le mythe du dialogue

Nos gouvernants, à être trop formés « techniquement » et éloignés des humanités, ont perdu de vue le pouvoir de la persuasion, si bien définie par les Athéniens. Depuis bientôt un siècle, ils prônent le dialogue, alors qu’ils bombardent à tout va et se justifient ensuite moralement auprès des victimes. « En politique intérieure le dialogue est devenu la quatrième valeur de la République » (p. 107) , cherchant ainsi à justifier liberté, égalité et fraternité. Il faut retrouver au contraire le sens de l’Appel écrit l’auteur. La dernière fois qu’il y eut un appel, ce fut celui du 18 juin 1940. Depuis, rien. Or l’appel est un appel à prendre ses responsabilités, à suivre le chemin annoncé. Seul le Califat a fait un Appel. Seul le Califat a fait une proclamation au peuple, une harangue militaire et un grand sermon sur le destin supérieur de l’homme. Pendant ce temps, la France qui a tout oublié de Bossuet en restait à bricoler « des dialogues ».

C’est quoi la terreur ?

Le droit français a une étrange définition de la terreur : « Constituent des actes de terrorisme, lorsqu’elles sont intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, les infractions suivantes ». (p. 42) La terreur est définie par des actes de terrorisme…ce qui est insuffisant compte-tenu de la circularité de la définition. Il y a alors nécessité de retourner aux sources romaines du droit pour mieux comprendre. Et ce qu’on y lit est stupéfiant : la terreur est ce qui permet à un magistrat de tenir un criminel en respect en lui inspirant une peur salutaire. Au départ, c’est donc le droit qui est terroriste, explique Philippe-Joseph Salazar (p. 43). Ne faut-il pas changer de mot ?

Cesser de croire que les djihadistes sont des idiots

Le Califat sait très bien que les vidéos envoyées sur le net sont censurées. C’est par des recherches personnelles et studieuses que l’on devient bien souvent djihadiste. Cependant si ces vidéos sont mises sur le net, c’est à des fins esthétiques. Bien souvent l’arabe de ces vidéos n’est pas compris. Il joue alors sur les sensations du public, pour le conduire simultanément à « entendre, percevoir » et à « obéir » : sans comprendre l’arabe, l'esthétique peut conduire à obéir. C’est tout le pouvoir de l’image et du son : arrêt sur image et stupéfaction devant l’exotisme des arabesques et de la calligraphie, oreille prêtée au chant choral de la légion califale, au lyrisme certain. La seule arme qui nous reste est de commenter dans les classes cette séduction esthétique, pour la désamorcer, conclut Philippe-Joseph Salazar.

Une autre anthropologie

Que ce soit par l’uniforme noir et sable, qui virilise le corps du soldat du Califat, ou par le visage masqué, laissant juste apparaître un regard jouant sur la séduction, la mise en valeur du corps est une réponse aux stratégies militaires occidentales d’évitement du face-à-face avec les corps des adversaires, au moyen des tirs aériens, des drones, de la guerre « hygiéniste ». Mais ce n’est pas que cela. Il y a une dimension sacrificielle dans les actes d’égorgement ou de décapitation qui mettent en scène une véritable liturgie, renvoyant à une pensée pré-logique.

Il y a deux visions du corps opposées, de la même façon qu’il y a deux conceptions de la libre volonté des femmes qui n’ont rien à voir. La question ne se limite pas au voile, loin de là. La femme qui émigre pour revenir en terre d’Islam n’a aucun compte à rendre à la parentèle, de la même façon qu’elle peut perdre son enfant qui, appartenant à la communauté, sera enterré selon les rites. Cette décision d’être esclave de Dieu étant la sienne, elle est présentée comme acte libre de sa volonté. Une idée de la liberté des femmes qui ne relève par conséquent d’aucun modèle féministe occidental.

De mauvaises réponses

Discours médicalisé visant à établir une pathologie, analyse des cursus de radicalisation, sociologisme concentré sur la pauvreté : aucune de ces explications ne permet de comprendre et d’agir sur la situation. Il faut d’abord admettre qu’il s’agit de conversion, du fait de classes sociales instruites et nullement une radicalisation des classes pauvres.

Les vidéos montrées abruptement par les médias suppriment toute discussion. Argument d’autorité qui nous réduit au silence. Le Califat est mis à résidence sur une carte de la folie par notre communauté de discours. On pense ainsi le contrôler. Les médias commentent les images comme une police de vérité. Ainsi ne cessent-elles d’alimenter le désir du Califat de nous servir en images.

Qui doit dire non ?

Les réponses politiques sont insuffisantes et manipulables. Il faut admettre que le Califat est une forme nouvelle du politique. C’est pourquoi la conclusion du livre de Philippe-Joseph Salazar est de redonner la parole au peuple, car le Califat, on l’a vu, le fait. Un peuple qui doit prendre parti, un peuple partisan qui ne doit pas être exclu du politique. Pourquoi ? « Le Califat est une forme d’hostilité radicale parce qu’il ne joue ni le jeu conventionnel des formes politiques, ni le jeu formel de la guerre, ni le jeu des droits humains » (p.248-249). Il a institué une distance entre nous et lui : au tort radical qu’il voit institué par ses ennemis contre lui, il oppose une logique radicalement différente. Rappelons-nous du chant du Partisan. Faisons entendre notre voix…




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