Les cahiers de l'Islam
Mardi 23 Septembre 2014
Dimanche 28 Octobre 2012

Rencontre avec Eric Geoffroy...


Islamologue arabisant à l’Université de Strasbourg, Eric Geoffroy enseigne également à l’Université Ouverte de Catalogne (Barcelone) et à l’Université Catholique de Louvain (Belgique). Il est spécialiste du Soufisme et de la sainteté en islam. Il travaille aussi sur la mystique comparée et les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain. En tant que conférencier, il intervient à l’échelle internationale dans le domaine du Soufisme et plus généralement de la culture islamique (Europe, monde arabe, USA, Afrique, océan Indien, Indonésie…).



La vocation réformiste du soufisme

Rencontre avec Eric Geoffroy...
Vous dites, dans votre dernier ouvrage*, qu’il faut pour notre époque une « refonte du sens » et non pas simplement une ré-forme. Qu’entendez-vous par-là ? N’est-ce pas cette re-prise du sens qui constitue la vocation foncière du soufisme ?

  De façon plus globale et au-delà du soufisme, l’idée de réforme a toujours –du moins en théorie- été omniprésente dans la culture islamique, en vertu de versets tels que : « En vérité, Dieu ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui. » (Coran 13, 11).
Mais, ce qu’il faut retenir est que la prise de conscience de la nécessité de réformer le champ islamique n’a été formulée qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle.

   Il s’agissait de débarrasser le vécu musulman de comportements et de coutumes très distants de l’esprit de l’islam originel, et de jeter un regard nouveau, vivifiant, sur les sources scripturaires.
Cette entreprise de réforme religieuse sera conduite au XIXe siècle par des figures comme Jamâl al-dîn Afghânî (m.1897), Muhammad ‘Abduh (m.1905) et Sayyid Ahmed Khan (m.1898), etc.
Il est intéressant de noter que ces personnages historiques, s’ils reprouvaient bien le soufisme populaire et le maraboutisme, plaçaient l’idéal spirituel au-dessus de tout, de sorte que l’on a pu dire que le mouvement initié par eux « n’était pas d’inspiration salafite mais plutôt mystique et falsafite ». Et, à titre d’illustration, Al-Afghânî choquait les oulémas contemporains en commentant des textes de philosophie mystique audacieuse, ‘Abduh est resté toute sa vie durant affilié à la voie Shâdhiliyya…

    Cette connexion entre le réformisme musulman du XIXe siècle est encore présente au siècle suivant. La plupart des réformistes du XXe siècle, en effet, quel que soit le destin qu’ont eu leurs idées, ont avoué leur dette à l’égard du soufisme, auquel ils étaient souvent rattachés : hormis ‘Abduh et Iqbal, il faut mentionner Hasan al-Bannâ’, dont le mouvement des Frères musulmans avait à l’origine une orientation soufie et jusqu’à une texture confrérique, l’Indien Sayyid Ahmed Khan et le Pakistanais Mawdudî reconnaissent leur dette à l’égard du cheikh naqshbandî Ahmad Sirhindî (m.1624), le Turc Sa‘îd Nursî et son successeur principal Fathullah Gülen, le Marocain Abdessalam Yassine, ainsi que Fazlur Rahman et Abdul Karim Sorouch, tous deux inspirés par la philosophie mystique de Mulla Sadra de Shiraz (m.1640), ou encore le syrien Sa‘îd Hawwâ, qui était à la fois un responsable de la voie soufie Naqshbandiyya et un chef du mouvement des Frères musulmans, et tenta de donner vie à la mouvance du « soufisme salafî ». Sans doute certains d’entre eux n’ont-ils pas tiré toutes les conséquences que suppose la conscience soufie et ont-ils été rattrapés par l’idéologie ou la politique, mais le phénomène est en soi intéressant à noter.
 

Revenons à la question initiale sur la question d’une « refonte du sens » et non d’une simple ré-forme.

Face à la mondialisation et aux défis péremptoires de la postmodernité, il apparaît que la réforme (islâh), telle qu’elle a été pratiquée, avec des fortunes diverses, depuis plus d’un siècle, est désormais impuissante à apporter des solutions à la crise de la culture islamique. C’est une révolution du sens qu’il faut susciter. Une telle « conversion » nous oblige à renouveler notre regard, à reconsidérer notre quête des « signes » ( ayât ) qui pointent vers le sens primordial de la Révélation et du projet divin qui la sous-tend.
Cette refonte du sens ne peut plus se faire sur le plan horizontal. Comme le notait Raymond Abellio et comme en témoigne toute l’œuvre de Réné Guénon notamment, seules une « métaphysique », une conscience spirituelle exigeante permettront de la réaliser…
L’islam principiel recèle les moyens doctrinaux et spirituels d’opérer cette refonte du sens, mais les musulmans « historiques » peuvent-ils encore en porter le message ?
 

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* Pour aller plus loin, consultez le dernier ouvrage du Pr. E. Geoffroy, L’islam sera spirituel ou ne sera plus, Paris, Éditions du Seuil, 2009.
Un ouvrage dans lequel la spiritualité mystique -à ne pas confondre avec le confrérisme- est pensée comme alternative au désenchantement du monde et comme antidote à « l'inversion des valeurs » que connaît la pensée islamique elle-même, depuis l'échec des mouvements réformistes du XIXe siècle.

Le site internet  du Pr. E. Geoffroy: http://www.eric-geoffroy.net/





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