Les cahiers de l'Islam
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Samedi 17 Janvier 2015

Les valeurs de notre République



L’assassinat de femmes et d’hommes qui n’avaient commis pour seule faute que l’insolence d’une liberté de pensée, fait vaciller les fondements de notre République. Que les tueurs présumés soient des citoyens français qui ont privilégié une appartenance  identitaire au détriment d’une appartenance nationale me laisse dubitatif. Certes, La nation est davantage une construction idéologique qu’une réalité concrète, mais elle est le ciment de notre citoyenneté. La conception moderne de la nation dépasse évidemment  le cadre ethnique. Elle trouve sa source dans un ensemble  de liens qui fondent le sentiment d’une appartenance commune. Elle est ainsi à la fois extérieure aux individus, en même temps qu’elle est intériorisée et transmise d’une génération à l’autre. Pour s’imposer, elle suppose également l’existence d’une volonté durable de vivre au sein d’un même ensemble. Certaines données  permettent de définir une nation sur la base d’un  territoire, d’une langue commune, et d’un Etat  Aussi la nation d’abord comme une construction politique, dont la fonction est de garantir la cohésion sociale et de faire respecter l’autorité de l’État.  
Chacun d’entre nous pourrait s’approprier ces éléments fondamentaux. Pourtant   certaines revendications identitaires de citoyens  qui pouvaient sembler légitimes sont devenues, au fil du temps, des revendications islamiques. D’aucuns se posent la question , à juste titre, si  l'islam tel qu'il est pratiqué par l'immense majorité de nos compatriotes est compatible au sein de  notre démocratie.  Evitons  les amalgames et la stigmatisation de citoyens qui sont  les premiers à pâtir des déviations de certains individus ou groupes marginaux. Car il n’y a aucune incompatibilité entre la pratique juste et modérée de cette religion et les lois de la République et notamment la loi de 1905 qui a instauré la séparation des églises et de l'État. N'oublions pas, d'ailleurs que cette même loi, dès son premier article rappelle que "la République assure la liberté de conscience".
Photo Les Cahiers de l'Islam ©
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Si  il importe d’être ferme sur nos valeurs et sur les grands principes qui régissent notre société laïque, il convient de respecter les croyances de tous.  À cela s'ajoute en parallèle de la question de la compréhension de la métamorphose des quartiers en "quartiers sensibles". La construction des grands ensembles a durci la coupure entre les classes moyennes et les ouvriers immigrés, dont l'accession au logement neuf symbolisait l'ascension collective. Au cours des années 70 la nouvelle politique du logement a facilité l'accès à la propriété des familles populaires : d'où la sortie massive des HLM des couches moyennes, et le déclassement des grands ensembles, qui ont alors cessé d'incarner la réussite.

Ces cités dont on parle sont perçues à travers des problèmes sociaux récurrents : problèmes d'insécurité (liés à l'essor des incivilités, des violences urbaines ) mais aussi problèmes d'intégration (associés au port du voile à l'école puis du niqab, aux controverses sur les prières dans la rue, le commerce halal ou la construction de  mosquées  
 Ainsi, la question sociale, dont l'existence même des  "quartiers sensibles" est la conséquence, s'est-elle métamorphosée en "problème de l'islam" : certains politiques  ont contribué à inscrire la question de  l'immigration et de l'islam sur l'agenda politico-médiatique. Et la métamorphose passe d'autant plus inaperçue que ces problèmes ne sont pas seulement des vues de l'esprit : les pratiques délinquantes et les réflexes identitaires ont en effet, toutes les chances de se développer dans ce genre de contexte.

Quant au problème de l'intégration et à la controverse récurrente entre modèle français (républicain) et modèle anglo-saxon (multiculturel), ancre son bien-fondé dans la reviviscence de l'islam dans les quartiers en difficulté. Nous nous sommes beaucoup menti. Convaincus de la supériorité du modèle républicain, en comparaison du modèle communautariste anglo-saxon, nous nous sommes longtemps bercés d'illusions sur la capacité de la République à poursuivre, comme c'était le cas par le passé, "l'assimilation républicaine". La réalité est que, depuis la fin des années 1970, ce modèle assimilationniste a été abandonné quand l'immigration a changé de nature en devenant familiale et extra-européenne. Alors que l'on continuait à s'enorgueillir du niveau des mariages mixtes, les pratiques d'évitement explosaient. Aujourd'hui, le séparatisme culturel est la norme. Il ne s'agit pas seulement d'un séparatisme social mais d'abord d'un séparatisme culturel. Désormais, les classes populaires quelles que soient leurs origines ne vivent plus sur les mêmes territoires. Les stratégies résidentielles ou scolaires concernent une majorité de français et tous cherchent à ériger des frontières culturelles invisibles.
  La promesse républicaine qui voulait que "l'autre", avec le temps, se fondît dans un même ensemble culturel, a vécu. Dans une société multiculturelle, "l'autre" reste "l'autre". Cela ne veut pas dire "l'ennemi" ou "l'étranger", cela signifie que sur un territoire donné l'environnement culturel des gens peut changer et que l'on peut devenir culturellement minoritaire.

Photo Les Cahiers de l'Islam ©
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Un malaise identitaire touche désormais une majorité de Français, quelle que soit ses origines. À ce titre, il faut relever l'importance de cette question pour l'ensemble des classes populaires. Si un islam identitaire travaille les banlieues, l'adhésion pour des thèses radicales  d'une part majoritaire des classes populaires de la France périphérique souligne que la question sociale est désormais inséparable de la question culturelle,
 le mouvement identitaire est chargé socialement autour d'un phénomène majeur. Le «retour de Dieu», avec la montée de l'islam et la transformation de la figure de l'immigré.
Alors que le « travailleur immigré » des années 1950-1960 était défini d'abord par son inclusion sociale (via le travail) et son extériorité vis-à-vis de la nation et de la vie politique, ses enfants et petits-enfants se sont  de plus en plus définis par l'exclusion sociale ( en étant victimes du chômage bien plus que d'autres), en même temps qu'ils sont inclus culturellement et institutionnellement de facto de par leur naissance dans ce pays qui est le leur.

 Ils sont français et veulent participer à la vie politique française. Les nouvelles identités issues de la diversité prennent chez beaucoup un caractère religieux. Au lieu d'opposer les analyses en termes de « montée de l'individualisme » ou de « résurgence des appartenances culturelles », il faut articuler ces deux modes de pensée. La poussée de l'individu et sa volonté de subjectivation, le désir de chacun de se constituer en acteur de sa propre existence, non seulement ne sont pas incompatibles avec l'essor des identités collectives, mais même l'alimentent. Si l'on veut comprendre aujourd'hui ce qu'est l'islam pour un grand nombre de jeunes musulmans  en France, il suffit de leur poser la question, ils vous répondront d'une manière ou d'une autre : 
« C'est mon choix, ma décision! ».

Autrement dit : je ne suis pas musulman pour reproduire l'identité de mes parents, mais parce que je fais ce choix, par fidélité, identité ou bien en me convertissant. La subjectivité personnelle alimente les identités collectives, elle active considérablement leur production.
Et sauf sectarisation ou fermeture complète du groupe sur lui-même, le désir de subjectivation ne s'éteint pas du jour où l'on rentre dans une identité collective ou une autre : les gens s'engagent, mais aussi se dégagent des identités. La population des quartiers vit mal une citoyenneté dont elle n'est que spectatrice au lieu d'être actrice. Il convient de lui donner de l'espoir afin qu'elle puisse aller jusqu'au bout de ses rêves. Sans cette perspective incluant justice et exigence d'égalité comme le défend Rosanvallon, il existe un risque d'éclatement  qui peut nous entraîner vers les abîmes. L’islam « en » France a parcouru un long chemin pour devenir l’islam « de » France. Ceci pourrait laisser présager un avenir presque serein pour l’islam de ce pays.  Pourtant l’islam est toujours perçu comme étant la religion de l’autre par excellence. Malgré la présence massive de musulmans en France depuis plus de cinquante ans, dont plus de la moitié ont la citoyenneté française, l’islam est, pour la plupart des français, la religion de l’étranger. Pour la société française, Il importe d'avoir un retour à une vision plus ouverte et tolérante de la laïcité qui permette une véritable égalité entre les religions présentes sur le sol français.

Cela est indispensable afin d’éviter les dérives de l’intolérance auxquelles nous assistons aujourd’hui. Parallèlement à cette remise en cause de soi, il faut faire une remise en cause de son rapport avec l’islam et en conséquence avec les populations musulmanes présentes sur notre territoire. Pour permettre un dialogue entre les deux parties, une plus grande compréhension, voire une mise en valeur de l’autre est nécessaire. L’intégration des populations musulmanes passe par cette reconnaissance mutuelle. Il faut pouvoir inclure les enfants d’immigrés dans la lecture de l’histoire française et surtout dans son futur. Il est clair que la peur de l’islam reflète une peur plus diffuse de l’altérité due à la mondialisation et la crise de l’Etat-nation. Pour remédier à un repli identitaire destructif, il faut revoir la notion d’identité nationale unique, homogène qui refuse la différence pour la remplacer par une vision plus ouverte et dynamique de l’identité.

 Savoir gérer la différence et en faire une richesse est une précondition pour que l’ensemble des citoyens puisse trouver sa place au sein de notre société…Il faut intégrer le fait que si la République française est une et indivisible, elle est également diverse. Dans ses territoires, évidemment, mais aussi et surtout dans ses populations dont les origines forment une mosaïque où se reflètent tous les visages du monde. Trop longtemps, cette évidence a été occultée, cet avantage négligé et certains de ses enfants sont encore considérés comme des enfants illégitimes.

Il convient de regarder  la réalité de notre pays ! 
Le modèle d'intégration « à la française » s'est plus axé vers une société uniforme qu'une société de cultures stratifiées à l'américaine. Cette France des quartiers en difficulté vit mal une citoyenneté qu'elle ne connaît pas et qu'elle ne vit pas. Elle n'accepte pas de subir le déclassement de ses quartiers. Elle ne participe pas au devenir de son territoire, au devenir de sa cité. Elle voudrait être actrice, elle n'est que spectatrice! Je suis  convaincu  que la volonté politique  doit être le premier élément du processus d'intégration pour arriver à une nation s’identifiant aux valeurs de la République. Il faut changer la représentation que la France a d’elle-même. Il faut la rassurer sur ce qu’elle est, refuser sa tentation nostalgique et construire la France du nouveau siècle. L’enjeu est un problème qui concerne tous les Français : à savoir  le renouvellement et l’ouverture de la société française, de ses élites, de ses habitudes. 

 L'islam au sein de notre République est compatible avec la politique et les institutions, y compris dans notre  conception de la citoyenneté. Il n’y a aucune antinomie dans sa relation à l'Etat et dans le regard porté sur  la liberté et les droits de l'Homme. Il est aussi, et peut-être surtout, affaire de subjectivation, autrement dit de constitution d'un sujet à la fois moral et politique, de type républicain. Les obscurantistes ne doivent pas nous faire douter ! Ils sont marginaux. Laurent-Pierre de Jusssieu écrivait : «  La patrie est un arbre dont vous êtes les racines et les branches… ». Entretenons cet arbre et rendons le plus fort afin de transmettre les valeurs de notre République.
 




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