Les cahiers de l'Islam


Docteur en Études Arabes et Islamiques de l’Université Complutense de Madrid. Ses champs de... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 8 Juin 2013

Le haïk algérien, entre reconnaissance et indifférence.



 « Le haïk au-delà de sa fonction vestimentaire traditionnelle, était un acte de résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. Il a laissé une empreinte indélébile de par sa fonction historique et immortalisé avec intensité l’âme de la nation algérienne tout en réaffirmant son identité et sa détermination face à l’oppression du colonisateur ».



Le haïk algérien, entre reconnaissance et indifférence.
Nous assistons depuis quelques mois maintenant, et notamment depuis le mois de mars dernier à des manifestations culturelles d’un genre particulier à Alger. Genre de renouveau et d’éclosion  d’un printemps arabe féminin à l’algérienne. En fait, il semble qu’il s’agisse d’une revendication identitaire du retour à ce vêtement traditionnel de la femme qui n’est autre que son haïk ou hayek.

Cependant, en ce 22 mars 2013, une étudiante algéroise de l’Institut des Beaux-arts a mis à l’honneur le célébrissime voile blanc algérien d’une façon très attractive. Elle rassembla via le réseau social facebook une trentaine de participantes dans le quartier emblématique de la Casbah d’Alger et demanda à ces femmes de porter le voile traditionnel algérien dans cet endroit public très animé au centre de la capitale. Elles ont été visiblement heureuses de l'accueil chaleureux qui leur a été réservé par de nombreux spectateurs et spectatrices venus les encourager et partager avec elles cette nostalgie et ce désir de sauvegarder ce patrimoine.

« Portant haut la couleur immaculée du haïk, riche en symboles et parfaite antithèse du noir obscur du wahhabisme, ces ambassadrices d’un vêtement qui n’est plus guère porté que par quelques femmes âgées, appartiennent à une nouvelle génération désireuse de défendre la richesse du patrimoine algérien contre des influences venues d’ailleurs, notamment d’Arabie saoudite  et afin  de promouvoir une tenue traditionnelle tombée en désuétude, aux cris de « Vive l'Algérie algérienne »
[1].
Ces manifestantes affirment que le hidjab et le niqab ne font pas partie de leurs traditions. Les femmes algériennes ont mis le voile sous la pression des islamistes pendant la décennie noire des années 1990.

Plusieurs autres manifestations en faveur du haïk se succédèrent, elles visent dans leur ensemble à réhabiliter et promouvoir cet habit traditionnel comme étant partie intégrante du patrimoine culturel algérien, ainsi qu’à le faire découvrir aux générations futures. Dans ce contexte, et coïncidant avec la journée nationale de la Casbah en ce 30 mars 2013, le Musée des arts populaires et des traditions d’Alger a tenu à célébrer le haïk dans une euphorie conviviale toute particulière. Ecrivains, poètes, chanteurs, femmes fièrement voilées et superbement drapées de leurs haïk mrama algérois et autres personnalités culturelles étaient conviés à ce rendez-vous de la mémoire. 
 


La dimension historique du haïk


Le haïk, symbole de la tradition féminine

Le haïk est cette longue pièce à base d’un tissu blanchâtre, crème ou écru de laine ou de pure soie ou d’un mélange des deux qui voile la femme algérienne de la tête aux pieds. Son visage partiellement masqué d'un petit triangle de dentelle brodée que l’on surnomme la ‘djār.

On dit que le haïk est l’héritage de la longue présence ottomane établie en Algérie,  même si Le mot provient du verbe arabe hāka qui signifie «tisser».

Il existe plusieurs sortes de haïk à travers toutes les régions d’Algérie : le plus célèbre est le haïk mrama propre à Alger. La mlaya reste par contre, la tenue traditionnelle par excellence de la femme de l’Est algérien. De couleur noire, les femmes constantinoises étaient les premières à la porter en signe de deuil à Salah BEY[2].

Le haïk  est généralement  porté par la femme à l’extérieur de son foyer, elle se l’approprie selon les différentes occasions : les mariages, les funérailles ou autres circonstances.

« Effectivement, la valeur intrinsèque de ce legs ancestral demeure incontestable lorsqu’il s’agit de fêtes de mariage, car la mariée doit en être vêtue avant de quitter le domicile familial. Bien qu’il soit quasiment rare de nos jours de croiser une femme vêtue du haïk en sillonnant les artères de la capitale, il n’en demeure pas moins qu’il reste toujours présent sur les étalages des commerces réservés aux trousseaux de mariée [3] ».

Certaines familles conservatrices continuent à exiger le haïk dans la dote de la mariée. Et on voit même des grand-mères préserver soigneusement cet habit traditionnel, dans l’espoir de l’offrir un jour à leurs petites filles le jour de leur mariage.  
Ce retour à la tradition a inspiré les stylistes, modélistes de haute couture pour innover dans cet ancêtre patrimonial  et concevoir une variante vestimentaire nouvelle de la mode féminine.

Il y a deux ans, est née une initiative originale : l’élection de Miss haïk. Ce concours n’est pas un concours de beauté classique, il met à l’honneur ce vêtement traditionnel maghrébin afin de  le réhabiliter.  Pour sa deuxième Edition, le prix Miss Hayek 2012 a été remis à Miss Tlemcen.



Le haïk, héros de la résistance algérienne

Le haïk au-delà de sa fonction vestimentaire traditionnelle, était un acte de résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. Il a laissé une empreinte indélébile de par sa fonction historique et immortalisé avec intensité l’âme de la nation algérienne tout en réaffirmant son identité et sa détermination face à l’oppression du colonisateur.

Ce mythique haïk a aussi accompli des missions dans le combat libérateur. Ces femmes-colombes risquaient leurs vies  en accomplissant des missions fortement périlleuses. Les poseuses de bombes camouflées par ce voile protecteur, assuraient le transport des armes dans les quartiers d’Alger au cours des années 50. « Porter sous le voile un objet assez lourd, « très dangereux à manipuler », et donner l’impression d’avoir les mains libres, qu’il n’y a rien sous ce haïk, sinon une pauvre femme ou une insignifiante jeune fille. Il ne s’agit plus seulement de se voiler. Il faut se faire une telle « tête de Fatma » que le soldat soit rassuré : celle-ci est bien incapable de faire quoi que ce soit. Très difficile. Et les policiers qui interpellent juste à trois mètres de vous une femme voilée qui ne semble pas particulièrement suspecte. Et la bombe, on a deviné à l’expression pathétique du responsable qu’il s’agissait de cela, ou le sac de grenades, retenus au corps par tout un système de ficelles et de courroies. Car les mains doivent être libres, nues exhibées, présentées humblement et niaisement aux militaires pour qu’ils n’aillent pas plus loin. Montrer les mains vides et apparemment mobiles et libres est le signe qui désarme le soldat ennemi [4] ».

L’épopée a été immortalisée par le film de renommée internationale la bataille d’Alger. Hassiba BEN BOUALI (1938-1957) est sans doute la militante et  la résistante par excellence de la guerre d’Algérie, portant son haïk pour se déplacer et témoignant encore une fois l’illustration éclatante de la participation féminine à l’indépendance de son pays.

Le grand écrivain-sociologue-psychiatre martiniquais, français et algérien : Frantz FANON (20 juillet 1925 Fort- de- France- 6 décembre 1961 Maryland) a également contribué par ses écrits à la destinée du peuple algérien. Durant toute sa vie (malheureusement très courte), il chercha à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation. En  1953, il devient médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie et dès le début de la guerre d’Algérie en 1954, il s'engage auprès de la résistance nationaliste du Front de Libération Nationale (FLN). Frantz FANON a consacré dans son célèbre ouvrage Sociologie d’une révolution (L’an V de la Révolution algérienne) un chapitre très important à la symbolique du haïk dans le contexte colonial, intitulé L’Algérie se dévoile. Un chapitre qui a retenu toute notre attention.

A cet égard, Le haïk délimite de façon très nette la société colonisée algérienne et la femme algérienne est bien aux yeux du  colonisateur celle qui se dissimule derrière son voile.

Selon Frantz FANON, le voile  va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose pour la société coloniale préposée à la destruction de l’originalité du peuple. La stratégie était claire : conquérir la femme algérienne pour frapper la société dans ses facultés de résistance. «Dans le programme colonialiste, c’est à la femme que revient la mission historique de bousculer l’homme algérien. Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de déstructurer la culture algérienne. Encore aujourd’hui, en 1959, le rêve d’une totale domestication de la société algérienne à l’aide des « femmes dévoilées et complices de l’occupant », n’a pas cessé de hanter les responsables politiques de la colonisation [5]  ».

Par conséquent, « Les responsables du pouvoir, après chaque succès enregistré, renforcent leur conviction dans la femme algérienne conçue comme support de la pénétration occidentale dans la société autochtone. Chaque voile rejeté découvre aux colonialistes des horizons jusqu’alors interdits, et leur montre, morceau par morceau, la chair algérienne mise à nu. L’agressivité de l’occupant, donc ses espoirs sortent décuplés après chaque visage découvert. Chaque nouvelle femme algérienne dévoilée annonce à l’occupant une société algérienne aux systèmes de défense en voie de dislocation, ouverte et défoncée. Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se libère de l’étreinte traditionnelle du haïk, chaque visage qui s’offre au regard hardi et impatient de l’occupant, exprime en négatif que l’Algérie commence à se renier et accepte le viol du colonisateur [6] ». Il faut préciser également que cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur et lui provoque une certaine agressivité.

Frantz FANON nous rappelle que face à cette frustration, le colonialisme français réédite à l’occasion du 13 Mai 1958 et sur l’invitation du général DE GAULLE sa classique campagne d’occidentalisation de la femme algérienne. Des femmes arrachées de leurs foyers et contraintes à se dévoiler symboliquement sur la place publique aux cris de : « Vive l’Algérie française ! » Confrontées à cette transgression, les femmes reprennent aussitôt le haïk, affirmant leur ferme opposition à cette politique française.

Dans l’Algérie se dévoile, notre écrivain esquisse à merveille le dynamisme historique du voile très concrètement perceptible dans le déroulement de la colonisation en Algérie. « Au début, le voile est mécanisme de résistance, mais sa valeur pour le groupe social demeure très forte. On se voile par tradition, par séparation rigide des sexes, mais aussi parce que l’occupant veut dévoiler l’Algérie [7] ».




Le haïk algérien, entre reconnaissance et indifférence.
Le haïk, mythe de valeurs opposées

En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, des points de vue divergent quant au retour du haïk au sein de la société algérienne et à la légitimité de sa revendication actuelle. Le haïk se retrouve ainsi tiraillé entre sympathisants et opposants.

Evoquant le défilé citoyen de femmes algéroises en haïk, le prestigieux écrivain Kaddour M’HAMSADJI retrace en toute fierté l’épopée de cet habit et lui témoigne toute sa gratitude, espérant vivement que le haïk algérien soit reconnu comme patrimoine vestimentaire national « Bien que la mutation de la société algérienne soit patente, il s'agit ici seulement d'une pure manifestation culturelle célébrant un objet vestimentaire d'une rare valeur morale et technique, inégalée dans une communauté musulmane, et c'est le voile traditionnel féminin algérien porté par nos mères, grands-mères, nos aïeules. De même, sa valeur civilisationnelle et historique ne fait que renforcer le caractère d'évidence du riche patrimoine identitaire de l'Algérie libre et indépendante.
On annonce qu'un cortège de femmes de tout âge en haïk blanc se produira avec élégance, dignité et joie comme dans une fête familiale, grandiose et éducative. Aussi, à la date du premier jour de printemps 2013, la ville d'Alger sera-t-elle Blanche, comme il se doit, du haïk blanc, symbole de pudeur et de noblesse, de féminité et de distinction, de nostalgie légitime et d'authenticité immaculée[8]
».

Quant à l’écrivaine et militante Wassyla TAMZALI, elle s'était résolument engagée en faveur de l’émancipation active de la femme algérienne. Elle est l'une des rares intellectuelles à exprimer, son désarroi face à la condition féminine actuelle : « En Algérie, on voilait les femmes et on continue à les voiler psychologiquement. Voilà, si vous voulez, l’objet de mon indignation. Le voile est un bout de chiffon et malheureusement, nous sommes réduits à faire une guerre de bouts de chiffon. Le président de la république algérienne a dit un jour : « je peux changer la loi des hydrocarbures mais je ne peux pas changer le code de la famille ». Parce que changer le code de la famille, c’est tout d’un coup reconnaître l’égalité des hommes et des femmes, et qu’est ce qu’on donne aux hommes en échange si on leur enlève ce dernier pouvoir?[9]  »

La revendication identitaire du haïk a entraîné pas mal de réactions et un débat virulent entre citoyens et intellectuels algériens.  Pour le grand reporter, journaliste et essayiste Akram BELKAÏD : « Il fut un temps où l'Algérie indépendante entendait dévoiler ses femmes. Bien sûr, la méthode n'était pas celle, brutale, qui fut utilisée, un temps et en vain, par le colonisateur à la fin des années cinquante. Le problème, c'est qu'on ne lutte pas contre une régression par une autre régression. En clair, le haïk n'est pas la solution, bien au contraire. Il faut même se demander si le hidjab ne lui est pas préférable car, au moins, il ne cache pas le visage de la femme et la laisse plus libre de ses mouvements [10] ».
Tout en reconnaissant que la situation est  affreusement déplorable pour les femmes, notre journaliste essaie de proposer une alternative :
« Non, le vrai objectif est de faire en sorte que les Algériennes aient les mêmes droits que les Algériens. Une égalité qui passe par l'abrogation du Code de la famille que plus personne ne semble réclamer. Oui, défendre l'égalité homme-femme, c'est dire haut et fort qu'il faut interdire la polygamie, qu'il faut légiférer sur l'égalité d'accès à l'emploi, qu'il faut criminaliser les violences conjugales et qu'il faut mettre fin au scandale honteux de la répudiation et des femmes mises à la porte de chez elle par la simple volonté masculine. C'est reprendre le combat de nos aînées, leur dire que ce qu'elles réclamaient n'était pas utopique car un peuple qui bride et brime une part de lui-même ne s'en sortira jamais [11] ».

Il faut justement rappeler que ce code de la famille Qānūn al usra adopté en juin 1984 sous le régime du parti unique s’inspirait directement de la loi islamique et consacrait une inégalité juridique entre les hommes et les femmes. Le 14 mars 2005, l’Assemblée algérienne a approuvé la réforme du Code de la famille. Pas de changements à l’horizon, la femme algérienne conserve toujours un statut de mineure à vie.

 

Conclusion

Jamais le haïk n’a connu autant d’engouement en Algérie que cette année ! Les citoyens algériens doivent être fiers de ce patrimoine ancestral historique tout en le faisant découvrir aux jeunes générations. Aujourd’hui, rares sont les femmes qui portent le haïk car il ne peut plus remplir les fonctions sociales de notre nouvelle ère contemporaine.

A présent, il est impératif de revisiter le niveau des libertés individuelles des femmes en Algérie et transformer les attitudes machistes profondément ancrées dans les mentalités patriarcales. Pour cela, les algériennes doivent continuer à lutter afin d’acquérir leurs droits les plus élémentaires.


__________________________

[1] Oumma.com : le 22 mars 2013, Des Algériennes défilent en blanc pour préserver la tradition
[2] Wikipédia (l’Encyclopédie libre): Salah Bey né en 1725 à Izmir (en Turquie) et mort en 1792, est le Bey de Constantine de 1771 à 1792 et l’un des plus célèbres Beys de la province. Sa gouvernance est marquée par des expéditions intérieures pour maintenir l'ordre dans la région, une participation victorieuse contre les Espagnols à Alger, en 1775 et des travaux d'urbanisme à Constantine.
[3] El hayek-Algérie-dz, le 14 novembre 2012.
[4] FANON, Frantz, 1959, Sociologie d'une révolution (L'An V de la Révolution algérienne), Editions F. Maspero, Petite collection n° 28, Paris, 175 pages. p..42
[5] Ibid, p. 22
[6] Ibid, p. 25
[7] Ibid, p. 43
[8] M’HAMSADJI, Kaddour, le 20 mars 2013, Le haïk, élément de la résistance nationale. Le quotidien l’Expression (Alger).
[9] TAMZALIi, Wassyla: le 22 juillet 2011, France Culture : les objets par Sofia Aouine. L’objet d’Algérie: Le voile hāïk.
[10] BELKAID Akram, le 4 avril 2013: Ni haïk, ni hidjab, ni seins à l'air, Le quotidien d’Oran.
[11] Ibid.

 




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