Les cahiers de l'Islam
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Amine Djebbar
Co-fondateur du site internet "Les cahiers de l'Islam", co-fondateur des "éditions Les cahiers de... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 30 Mars 2014

"Rûmî et le soufisme", Eva de Vitray-Meyerovitch (partie 2/2)

Recension par Amine Djebbar.



"Rûmî et le soufisme", Eva de Vitray-Meyerovitch (partie 2/2)
Nous vous proposons la suite de la recension de l'ouvrage "Rûmî et le soufisme" d'Eva de Vitray-Meyerovitch. Retrouvez la première partie ici.

La Voie spirituelle : le soufisme

L’auteur de l’ouvrage nous rappelle que le soufisme ou Tasawwuf [6] est la dimension intérieure et ésotérique du message de l’Islam. Au même titre que la Sharî’a (la loi religieuse), le soufisme tire sa source du Qor’ân et de la tradition prophétique (sunna). Son aspect fondamentalement islamique ne peut être, selon elle, remis en cause car il se fonde sur l’enseignement du Livre saint et de la pratique de Muhammad. Eva de Vitray-Meyerovitch décrit la symbolique géométrique du cercle pour évoquer le soufisme : la circonférence du cercle représente la Sharî’a qui englobe l’ensemble de la communauté musulmane (oumma), les rayons du cercle symbolisent les chemins (tarîqas) menant au centre dans lequel se situe la Vérité suprême (Haqîqa). La Loi et la Voie ont pour vocation, chacune à leur manière, de converger vers le centre.
 
La Voie
 
La notion de l’Unité divine, at Tawhîd, est le dogme fondamental de l’Islam mais pour le soufisme cette réalité n’est pas différente de la Sharî’a qui est, selon E. de Vitray-Meyerovitch, une forme de complémentarité. Pour illustrer la position de Rûmî sur les liens existant entre la Loi sacrée et la Voie que doivent suivre les soufis, elle cite la préface du cinquième livre du Mathnawî : « La loi révélée est comme une chandelle éclairant la route. Tant que tu ne prends pas la chandelle, tu ne peux voyager, et quand tu es arrivé sur le chemin, ton pèlerinage est la Voie ; et, quand tu es parvenu au but du voyage, c’est la Réalité (ou Vérité) suprême. » [7]
 
L’expérience de la Voie
 
Au cours de son initiation, le disciple doit se soumettre à la discipline de la tarîqa. L’humilité constitue l’une des vertus premières que doit acquérir le disciple soufi, de même que la sincérité et la charité qui étaient des caractéristiques propres au Prophète de l’Islam. Les vertus spirituelles traduisent des « états » (hâl), étant éphémères ces derniers se distinguent des maqâm qui sont des stations ou « demeures » permanentes. L’auteur ajoute que tous les anciens traités de soufisme fournissent des détails précis quant aux différentes étapes de la Voie et notamment le caractère gratuit du hâl, issue de la générosité divine, qui s’oppose au maqâm qui est le fruit d’un effort personnel dans la « grande guerre » (Djîhâd) contre le nafs (âme concupiscente) qui vient faire obstacle sur l’échelle de l’ascension. Le croyant doit se défaire de ce mental qui stimule ses passions et illusions, il doit purifier son égo.  » [8]
 

La maïeutique

Eva de Vitray-Meyerovitch met en avant la dimension atypique de l’enseignement de Djalâl-od-Rumî. Selon elle, il se distingua des autres maîtres mystiques par sa volonté de tirer les âmes vers la dimension véritable. Sa pédagogie était, comme nous l’avons cité précédemment, destinée au plus grand nombre. Rûmî se voulant être un guide pour le voyage spirituel : « Choisis un maître, dit il, car sans lui ce voyage est rempli de tribulations, de craintes et de dangers. Sans escorte, tu t’égareras sur une route  que tu avais déjà parcourue. Ne voyage pas seul sur la Voie. » [9]
 
La relation entre un maître et son disciple, rappelle Eva de Vitray-Meyerovitch, est un contrat entre deux volonté qui traduit un pacte qui remonte jusqu’au Prophète Muhammad à travers une chaîne initiatique (silsila) qui symbolise la dépendance de l’âme soumise à son Dieu créateur.
 
Eva de Vitray-Meyerovitch poursuit en précisant que le maître doit mettre à la disposition du disciple tous les moyens lui permettant d’accéder à la Réalité ultime. Elle utilise la métaphore de l’embryon et du fœtus pour mieux faire signifier l’état de connaissance du disciple avant sa transformation vers le Haqq : «  …l’embryon incapable de concevoir ou d’imaginer ce qui peut se trouver au delà des limites de son enveloppe éphémère et qui, du sein maternel, attends sa délivrance sans la deviner. » [10]
 
L’âme humaine qui nait une seconde fois est en mesure de comprendre qu’il existe un autre univers qui peut être perçu dans ce monde terrestre. Eva de Vitray-Meyerovitch spécifie que la naissance spirituelle va ainsi dominer toute l’œuvre de Rûmî.
 

Présence du soufisme

La beauté est une thématique récurrente et primordiale dans le soufisme.  Eva de Vitray-Meyerovitch, pour étayer son propos, cite le commentaire d’Ibn Arabî sur le hadith (parole du Prophète) qui disait que  « Dieu est beau  et il aime ce qui est beau » : « Si Dieu aime la beauté des formes, c’est parce qu’elle reflète Sa beauté comme elle reflète l’Être ». [11]. Dans ses Odes mystiques, Rûmî a mis en valeur l’aspect numineux de la beauté : « Je reste dans la stupeur, vénérant cette beauté : « Dieu est grand » est à chaque instant sur les lèvres de mon cœur.  [12]
Le soufisme s’est diffusé notamment à travers diverses formes artistiques et culturelles. De nombreux soufis menèrent une vie d’ascétisme tout en étant à fois des poètes, chantres de l’amour divin comme le rappelle Eva de Vitray-Meyerovitch. Ces derniers sont légion et l’auteur précise qu’il n’est pas possible de tous les énumérer mais nous elle cite, entre autres, la sainte Râbi’a, Nûn al Misrî ou al Hallâdj
 
Ayant pour socle le soufisme, cette recherche de beauté s’est également exprimée à travers la musique et la poésie. Cette tradition a été une source d’inspiration pour les milieux élitistes mais cela a permis également aux classes populaires de découvrir cette culture. La vulgarisation du soufisme a permis aux masses d’accéder à cette littérature. Des poètes soufis, précise Eva de Vitray-Meyerovitch, ont créé des chants de dévotion en langue vulgaire. Eva de Vitray-Meyerovitch établit ensuite le rapport souvent conflictuel entre les docteurs de loi islamique (ulémas) et le soufisme. C’est précisément la dévotion populaire qui fut mis en cause par l’orthodoxie musulmane car certaines pratiques ont conduits à des égarements comme le maraboutisme, le culte des saints ou annonces de miracles… Toutefois, l’auteur du présent ouvrage rappelle qu’il s’agit uniquement de dérives et de superstitions, ces pratiques qui ne sont pas islamiques ne peuvent remettre en cause le Soufisme. Pour appuyer son propos, Eva de Vitray-Meyerovitch cite en exemple le grand penseur Al Ghazalî (m. 1111) dont l’autorité fait unanimité dans le monde sunnite et qui a su concilier l’orthodoxie la plus stricte avec le soufisme en prouvant qu’ils n’étaient pas incompatibles.
 
Eva de Vitray-Meyerovitch souligne le rôle important que les confréries soufies ont joué dans les sociétés traditionnelles du monde musulman. Notamment leurs fonctions éducatrices dans l’enseignement religieux, comme par exemple la récitation du Coran. La confrérie était aussi le lieu de protection pour les plus déshérités, elle n’établissait pas de clivage entre les différents membres.  Les confréries étaient à la fois urbaines et rurales. Les différentes cultures et sensibilités religieuses à travers le monde islamique ont marqué chacune des confréries, les pratiques rituelles variaient même si elles appartenaient à la même tarîqa. Parmi les principales confréries, Eva de Vitray-Meyerovitch cite la Sohrawardîya (de Sohrawardî m. 1168), la Shâdhilîyâ (de Shadhilî m. 1258), la Naqshabandîya (de Bahâ-od-Dîn Naqshabandî m. 1220) ou  la Qâdirîya (de Abd al Qâdir al Jiîlânî m. 1166).
 

A travers cet ouvrage, Eva de Vitray-Meyerovitch permet au grand public d’avoir une première approche de la vie, de l’enseignement et de l’œuvre de Djâlal-od-Dîn Rûmî. Elle a su mettre en valeur ce qui le caractérisait et le différenciait des autres maîtres de la mystique musulmane, notamment son rôle de guide pour les âmes « endormies », leur permettant ainsi d’accéder à la Réalité ultime (Haqîqa). Cet ouvrage permet aussi de comprendre la popularité dont jouissait Rûmî du temps de son vivant et même après sa mort, grâce notamment à son ouverture pour les classes populaires, la dimension altruiste de sa confrérie, le combat contre le fanatisme, l’accessibilité pour les femmes d’assister aux concerts de samâ’. Argument mit en avant par Eva de Vitray-Meyerovitch car il important de rappeler qu’elle était elle-même inscrite dans la tradition soufie. Même si les traductions sont sujettes à des interprétations diverses, l’auteur de cet ouvrage permet au lecteur ne pratiquant pas la langue persane, d’apprécier certains passages des Odes mystiques ou du Mathnawî de Rûmî. Enfin, Eva de Vitray-Meyerovitch souligne, dans cet ouvrage, la dichotomie entre certaines pratiques folkloriques se réclamant du soufisme et le soufisme, ce pour répondre à certaines critiques émises par les adeptes de l’orthodoxie musulmane qui, jusqu'à nos jours, estiment qu’il y a une incompatibilité avec la loi Religieuse.


[6] Le Tasawwuf fait référence à l’habit de laine, symbole d’humilité, porté par les soufis.
[7] p 80.
[8] « Mais comment se libérer de la dualité que nous impose notre ego et le monde ? Certainement pas par la raison raisonnante, nous dit Rumi, ce ‘‘mental’’ qui nous joue bien des tours, et stimule passions et illusions ». Eric Geoffroy, texte rédigé à l'occasion de la célébration du 800è anniversaire de la naissance de Mawlana Jalal od-Din Rumi à l’UNESCO, 6 Septembre 2007.
[9] p 123, cette traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch est extraite du Mathnawî, i, 2943s.
[10] p126.
[11] p. 161
[12] p 162, Odes mystiques (449, trad. citée).






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