Les cahiers de l'Islam
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Mardi 13 Janvier 2015

Omar Benlaala, La Barbe










Auteur : Omar Benlaala
Date de parution : 15/01/2015
Editeur : Le Seuil
Collection : Raconter La Vie






1.Posté par coquille le 16/01/2015 12:16
Belle recension de ce texte par Eléonole Sulser dans le supplément littéraire du quotidien suisse Le Temps, en date du 17 janvier 2015

"Comment Omar, le Parisien, se fit pousser la barbe"
RÉCIT

Dans Raconter la vie, collection dirigée par Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz, Omar Benlaala fait le récit de sa conversion à l’islam au milieu des années 1990 et de ses tribulations en Asie du Sud


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Genre: Récit
Qui ? Omar Benlaala
Titre: La Barbe
Chez qui ? Seuil, coll. Raconter la vie, 102 p.

«Les voies du Seigneur sont impénétrables; celles qui mènent à la mosquée, beaucoup moins.» Le ton – direct et parfois burlesque – est donné d’emblée dans La Barbe, récit court mais étonnant d’un voyage au pays de l’islam, d’une quête identitaire éperdue.

Omar Benlaala raconte sa propre histoire, celle d’un jeune Parisien d’origine maghrébine – «mes parents sont Kabyles, je dois l’être un peu» – qui se retrouve, parmi les «barbus», au sein d’un vaste mouvement de prédicateurs islamiques. Il se raconte sans complaisance, avec un mélange d’humour et de pudeur, mais aussi avec une certaine tendresse pour le jeune homme perdu qu’il fut, et pour ceux qu’il côtoya alors.

Pas l’ombre d’une kalachnikov dans son récit, mais une série d’interrogations et de pistes sur ce qui peut, dans un certain islam, exercer soudain une puissante séduction sur un jeune fils d’immigrant un peu paumé.

Un copain, du thé, des cacahuètes, voilà qui a suffi, se souvient-il, en ce mois d’août 1995, à l’attirer vers Dieu, à lui faire franchir le seuil d’une mosquée parisienne. A cette époque, il est un jeune homme de 20 ans en rupture. Il a laissé tomber l’école. Il préfère se gaver de substances illicites – l’ecstasy vient de débarquer en force dans son quartier – et jouer les petites frappes: «Ma prédilection pour les accélérateurs de particules m’a fait exploser en vol, atterrir en catastrophe, et envoyé pour révision complète dans l’atelier du Tout-Puissant.»

«Une planche de salut», c’est ce qu’il entrevoit en rejoignant ceux qui prient. Sans le savoir – il s’en rendra compte plus tard –, il a intégré un groupe baptisé Tabligh Jamaa, un «groupe de prédication», qui compte des millions de militants dans 135 pays, précise-t-il. Lui et ses compagnons n’hésitent pas à parcourir les banlieues, mais aussi les campagnes françaises, pour «réislamiser» à tour de bras les brebis égarées. Ils ramènent dans les mosquées nombre de jeunes gens, le plus souvent fils d’immigrés, qui découvrent alors un islam très éloigné de celui de leurs pères.

Le jeune Omar, tout frais converti, est ravi. Il est certain qu’il a trouvé là le moyen de se faire pardonner ses errances par son père et sa mère. Pour autant – le Omar d’aujourd’hui ne se prive pas d’ironiser en observant celui d’alors – devenu pieux, il ne leur consacre pas plus de temps. Au contraire. Il s’empresse de déserter la maison pour camper à la mosquée. Puis il se démène pour pouvoir se payer de quoi s’envoler de longs mois, pour un «World tour», un grand pèlerinage en Asie du Sud, au Pakistan, en Inde et au Bangladesh, lieux d’origine et fief du Tabligh Jamaa, dont «l’épicentre» est le sanctuaire de Nizamuddin à New Delhi. «En bon fugueur, écrit-il, j’oublie mes parents. Sottise que de se croire aux portes des cieux alors qu’on rôde à des lieues du respect le plus élémentaire.»

Ce que Omar découvre auprès de ses frères, c’est une nouvelle extase: celle d’exister enfin aux yeux des autres. Le voilà qui, soudain, peut prendre la parole dans une assemblée d’hommes et être écouté, même par les anciens, avec un respect proportionnel à la longueur de sa barbe. Sa nouvelle apparence – un trait de khôl sur les yeux, barbe, turban, tunique – fait son effet dans la rue: «Si, à l’heure où j’écris, les barbus en tenue traditionnelle sont légion à Ménilmontant, au début des années 1990, ils étaient aussi rares que la naissance d’une étoile dans le ciel de Paris.»

C’est la gloire à Ménilmontant, mais au Pakistan, puis en Inde et au Bangladesh où se rend le nouvel adepte, Omar se découvre membre d’une internationale où il n’est plus si simple de se distinguer. Les recrues viennent de tous les pays. «Le groupe est formé. Nous voilà sept – unis à la vie, à la mort (j’aime me raconter des histoires; ça chasse l’ennui). Quatre Saoudiens, deux Indiens et un p’tit gars de Ménilmontant.» L’expérience est à la fois belle et surréaliste pour Omar. Il découvre une sorte de «tourisme» religieux organisé et fait l’expérience douloureuse du monde. Porter la barbe n’est pas de tout repos en Inde non plus. Il se souvient avec effroi d’un trajet en train entre New Delhi et Bombay, lors d’un nouveau voyage: «Huit heures seul, vêtu en supermusulman dans une voiture pleine de sikhs», quelques jours après le massacre d’une soixantaine de pèlerins hindous…

Peu à peu, l’ivresse de la prière et du jeune se dissipe. La drogue lui fait de nouveau de l’œil. Omar s’éloigne, mais ne rase pas sa barbe tout de suite. «Quatre ans sous acide, la barbe vissée au menton, c’est long.» Une période où, de plus, il fait «transpirer le Renseignement français, auquel pas un des coups de tampon frappant mon pauvre passeport n’échappe. […] Les RG gardaient un œil sur tous ceux qui avaient connu le Pakistan pré-2001.»

C’est la sagesse des soufis, dont, déboussolé, il dévore les écrits, qui lui indiquera finalement la voie à suivre: «Nul besoin d’arpenter le monde, selon le livre: quand tu es prêt, une main se tend.» Notre héros barbu saisira cette main, finira par se réconcilier avec son père – «un philosophe plein d’humour» – et par raser sa barbe. Aujourd’hui, c’est dans l’écriture – une écriture vivante, croquante, drôle – que Omar Benlaala a plongé. La Barbe est son premier livre publié, mais pas le premier qu’il a écrit: on peut lire en ligne deux autres récits de sa plume (raconterlavie.fr) ainsi qu’un cycle romanesque (gabrielsanto.com ).

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