Les cahiers de l'Islam


Samedi 18 Février 2017

Le Seigneur des tribus. L'Islam de Mahomet de Jacqueline Chabbi



'' Cet ouvrage stimulant, destiné, malgré la clarté de l'exposé, à des familiers de la langue et de l'histoire de l'islam constitue dans ces domaines, une avancée scientifique dont il faut souhaiter qu'elle crée une piste qui s'élargisse ''

Recension de l'ouvrage Le Seigneur des tribus. L'Islam de Mahomet  de Jacqueline Chabbi. 

De Constant Hamès


Recension publiée in Archives de sciences sociales des religions, n°108, 1999. pp. 60-62  sous licence Creative commons. 

 

Le Seigneur des tribus. L'Islam de Mahomet de Jacqueline Chabbi
Poche: 725 pages
Editeur : CNRS (29 août 2013)
Collection : Biblis
Langue : Français
ISBN-13: 978-2271078919

Voici un travail en profondeur dont on peut penser qu'il est aboutissement ou en tout cas, une des ultimes étapes de réflexions menées ou ruminées une vie de chercheur durant. Le projet vise une compréhension de la religion de l'islam naissant et de son promoteur à partir des institutions et des pratiques religieuses culturelles sociales politiques de la société arabique du temps, telles qu'elles se profilent dans ou derrière les écrits contemporains ou postérieurs.

L'auteur présente ses analyses et ses points de vue comme ceux une historienne. On sera déjà plus informé lorsqu'on découvrira que ouvrage est dédicacé, pour partie, "mon maître Claude Cahen" et l'on ne sera dès lors plus surpris de lire des analyses très proches de l'anthropologie prenant appui sur une base de textes arabes, décortiqués au niveau de la langue. Parler d'un essai de linguistique sociale et religieuse serait aussi une autre façon de situer l'approche et la méthodologie.

La démarche de fond vise à distinguer, dans la vie de l'islam, deux époques qui auraient entre elles des relations telles que la dernière aurait occulté, réinterprété, détourné à son profit le sens de la première. C'est ce sens premier, originel, que veut découvrir et rétablir, face aux fausses évidences mises en place beaucoup plus tard par l'institution islamique : " (...) les textes médiévaux d'époque califale qui sont les seules sources utilisables pour remonter aux périodes les plus anciennes doivent être perçus, non comme une aide à penser en même temps que comme une mine d'explications toutes faites, mais, tout au contraire, comme un obstacle qu'il convient de reconnaître, de surmonter et de dépasser Cela n'a guère été le cas présent. On tenté de le montrer dans ce livre. " (p.390). Cette démarche aboutit donc forcément des résultats différents, voire très différents, de ceux prônés par les pensées islamiques dominantes dans la suite.

Sur quels points porte la réflexion ?

Le titre doit, à ce sujet retenir attention. Selon celui-ci, " l'Islam de Mahomet " ne peut être compris en dehors de la croyance au " Seigneur des tribus ". Mais avant de voir le sens de cette proposition, signalons, en passant l'ambiguïté de la majuscule octroyée à " Islam " : est-elle adventice, due aux habitudes editoriales concernant les titres, ou est-elle de l'auteur et dans ce cas, c'est une surprise pour un ouvrage qui tâche justement de relativiser les idées au sujet de cette religion. Page 117, on a " en Islam comme ailleurs ",  " aux âges anciens de Islam ", " Livre sacré de l'Islam " ; page 61, " Islam naissant ", etc. et dans des pages voisines, on a " l'islam de l'empire abbasside ", " l'islam ancien ", etc. Inattention ou question ? Regrettons encore en passant, que l'on continue à faire vivre un " Mahomet " d'une Europe médiévale, au risque de faire croire que le Mohammed ou Mohamed de nos vies quotidiennes porte un nom différent de celui du prophète de islam. Donc, selon l'A., l'islam que prône Mohammed serait associé à la croyance de la tribu arabique en un Seigneur (rabb), puissance (masculine ou féminine) de protection et de recours, liée un territoire tribal, à la fois spatial et social et y possédant un lieu de résidence (bayt) en rapport avec des pierres, des rocs, qu'on a appelés bétyles (p. 40 ss). Voilà donc un point de départ, qui est constitué par un lexique très souvent coranique mais aussi d'extrait d'autres sources postérieures, sur lequel se fait un intense travail de réflexion, d'association, de renvoi, de comparaison, etc. Centré sur la Mekke, le point de départ s'élargira, avancera en zig-zag, jouera sur les coordonnées chronologiques, pour finalement se rétracter et devenir point arrivée, avec une remarquable plongée dans (à nouveau) " La visite au bétyle " et " Le rituel du grand pèlerinage " qui nous font découvrir qu'une jonction historique s'est opérée entre deux rituels, spatialement et socialement différents, celui des semi-citadins de la Mekke et celui des pasteurs nomades des environs. Entre point de départ et point arrivée, des subdivisions des thèmes centraux et des explorations de thèmes annexes sont passées au crible d'une analyse toujours très fine, jamais brutale dans ses affirmations ( " Ce travail n'affirme pas une réalité à laquelle on devrait croire. Il propose au contraire des explications hypothétiques sur un moment du passé ", p.22) et toujours réellement à distance des récits et des explications musulmanes habituelles. A distance aussi dira l'A. des travaux orientalistes ou " coranisants" classiques.

L'intérêt un pareil travail, qui s'attaque à des idées et des croyances reçues, non dans un esprit de polémique mais avec une volonté de prospection scientifique, nous paraît primordial de nos jours. On s'est plaint très souvent, comparativement, du retard de la pensée scientifique, historique, anthropologique, linguistique, appliquée aux textes et aux institutions islamiques. Voici, dans ces domaines, une avancée qu'il faut saluer en tant que telle.

Bien entendu, les " explications hypothétiques " que présente l'A. donneront lieu des discussions contradictoires et c'est tant mieux. Pour notre part, en laissant de côté, à regret, par manque de place, de multiples remarques, nous ferons deux observations destinées, non à " critiquer " mais à accompagner l'effort en trepris.

D'abord et selon indication de l'A. elle-même, " Le terme qui revient constamment dans ce livre est celui de " tribu ". Nous en sommes même arrivée à parler de Coran tribal ou islam tribal ". En effet, ce qui importe à J.C., est de mettre le doigt sur l'écart entre ce qui est vécu par la société du fondateur de l'islam et par la société des époques califales, surtout semble-t-il, abbasside. Ceci suppose une connaissance circonstanciée de la ou plutôt des sociétés tribales d'une ou de plusieurs régions arabiques données et une appréciation de leurs tendances évolutives et de leurs stabilités Est-ce faisable, est-ce trop ambitieux ? Laissant la réponse en suspens nous constatons que, lecture faite, nous avons peu ou pas appris sur l'état " tribal ", de ces sociétés dont nous ne connaissons ni les structures sociales et politiques, ni le mode de fonctionnement ni les réseaux de nomadisation et de commerce, ni l'unité ou la diversité etc. Nous ne savons malheureusement pas ce qu'est le " tribal " de l'époque. La compréhension du terme, qui semble donnée d'avance, est utilisée à tous les moments-clés mais n'est jamais expliquée. Les formules restent vagues, intemporelles, abstraites : " Le monde des tribus semble avoir ignoré... " (p.125); " Dans le monde des tribus Arabie " (p.182); " Face aux hommes des tribus de son temps et de son milieu... " (p.64); " On ne saurait nier que, globalement et quel que soit ordre dans lequel on le prenne, le Coran apparaisse comme un texte très " péninsulaire ".  Envers et contre tout, il demeure, d'une certaine façon, le Grand Livre des tribus " (p.77). Certaines expressions font aussi illusion, par exemple, lorsqu'on parle du " chef du clan des Naufai "; en anthropologie, le terme " clan " à une signification précise qui ne peut pas appliquer aux sociétés segmentaires patrilinéaires arabes. Son utilisation dans cet ouvrage ne peut que rejoindre celle du sens commun le plus général. Si l'A. est consciente et persuadée des spécificités du "tribal", elle ne se donne pas les moyens d'y pénétrer tout à fait et d'en saisir les structures et mécanismes, sauf exception (cas du jiwâr et du hilf, p.299. Ainsi, lorsqu'elle critique dans un ultime chapitre ( " Paroles coraniques ") qui paraît curieusement inachevé, les traductions et commentaires du verset 214 de la sourate 26 : " wa andhir 'ashîrataka al-aqrâbîn ", elle met bien le doigt sur une spécificité de organisation tribale arabe, où les regroupements fondés sur des réseaux réels et supposés de parenté, forment des unités organisationnelles sociales et politiques mais elle ne peut pas en produire la démonstration précise, parlant tantôt de " clan ", avec guillemets, tantôt de " famille lignagère " c'est-à-dire oncles et cousins. On sait que le lignage se subdivise à son tour, " familles de tente", les ahl .Mais cette unité tribale minimale n'a qu'un rôle procréatif. C'est donc le lignage qui peut être considéré comme l'unité politique de base de la tribu; (p.383). Tout ceci n'est malheureusement pas compréhensible, non seulement cause d'un vocabulaire inadéquat mais cause des concepts inadéquats qui lui sont prêtés. Pourtant il aurait été intéressant, dans le cadre de l'étude d'un Coran " tribal " d'approfondir les notions et les pratiques de la parenté et de l'organisation sociale et politique, en partant de analyse transversale du lexique coranique luimême.

La deuxième remarque concerne la structure d'ensemble du sujet traité qui apparaît pas de manière bien nette. Certes, il est question, à chaque page, du texte coranique et de son promoteur mais au-delà des analyses casuelles, de résolutions de questions certes importantes mais ponctuelles et le plus souvent détachées les unes des autres, le lecteur aurait aimé retenir quelque chose de plus synthétique ou de plus architecturé sur le Coran et sur Mohammed. Peut-être aussi aurait-il souhaité que les audaces de pensée qui se manifestent à propos des " Seigneurs " ou du pèlerinage, aillent plus loin dans une démarche plus globale. Malgré la rigueur minutieuse dans la documentation et argumentation, malgré une langue française belle et précise, la juxtaposition des thèmes et chapitres l'emporte sur la progression ou l' assemblage du propos et l'ensemble du livre reste impressionniste. Ce sentiment est renforcé par un appareil de notes considérable (environ 160 pages dont
l'A. explique p.27), par un glossaire en grande partie redondant par rapport au texte et par un tableau partiellement commenté des 114 sourates coraniques, lui aussi souvent redondant. Peut-être J.C rétorquera-t-elle que le défrichage textuel, anthropologique, historique, a besoin d'être poursuivi et multiplié avant de prétendre à des synthèses concluantes sur un sujet aussi sensible que le sens contextuel du démarrage de l'islam.

Cet ouvrage stimulant, destiné, malgré la clarté de l'exposé, à des familiers de la langue et de l'histoire de l'islam constitue dans ces domaines, une avancée scientifique dont il faut souhaiter qu'elle crée une piste qui s'élargisse




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