Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 6 Août 2017

Le Coran - Nouvelles approches






Le Coran : nouvelles approches, Mehdi Azaiez (dir.), Sabrina Mervin (coll.) CNRS Éditions, Paris, 2013.




Présentation éditeur: Sous l'impulsion de travaux novateurs, la recherche sur le Coran connait depuis deux décennies un profond bouleversement. L’élargissement notable des sources (manuscrites, épigraphiques ou archéologiques), l'apport de méthodes d'analyse renouvelées, particulièrement de la réflexion herméneutique, dégagent des problématiques fécondes et ouvrent des perspectives originales. Les chercheurs français et étrangers réunis dans cet ouvrage réinterrogent l'histoire du Coran en s'appuyant sur des sources inédites : manuscrits omeyyades, sources chiites, ou graffitis du désert. Ils examinent les conditions de son émergence dans un contexte qui est celui de l'Antiquité tardive. En questionnant les relations entre le Coran et les traditions scripturaires antérieures, ils parviennent à éclairer le travail de re-écriture et de re-appropriation de textes bibliques et talmudiques. Les outils de la linguistique leur permettent enfin d'analyser les formes littéraires et la langue du Coran. La relation complexe entre oralité et écriture apparait ici en pleine lumière, de même que les spécificités de ce texte en matière d'argumentation, de polémique ou de composition.

Il s'agit d'un ouvrage intéressant, et surtout, relativement récent (2013), reprenant donc les principales découvertes historiques et archéologiques de ces dernières décennies, qui ont bousculé de nombreuses thèses orientalistes issues du XIXe et XXe siècles.
Ensuite, les auteurs n'ont pas tous les mêmes opinions ni les mêmes conclusions, et la qualité et la pertinence de leurs recherches ou de leurs propos ne sont pas comparables. 
Par ailleurs, il faut bien distinguer leurs recherches et découvertes, de leurs interprétations (ou extrapolations dans certains cas) et conclusions, qui sont parfois erronées ou même tirées par les cheveux.

Mais disons-le tout de suite, tous les chapitres ne se valent pas, ni en pertinence, ni en qualité.
Le chapitre de François Déroche Contrôler l'écriture - Sur quelques caractéristiques de corans de la période omeyyade, vise à étudier différents manuscrits qûraniques anciens qui sont actuellement connus. Son étude se révèle intéressante et nuance sensiblement la thèse orientaliste sur l'élaboration tardive du Qur'ân. Même si la question reste encore ouverte sur les détails et les premiers exemplaires du Qur'ân, la recherche avance et contredit désormais les thèses en vogue au courant du XIXe et du XXe siècles.

L'article de Mohammad Ali Amir-Moezzi, Le Coran silencieux et le Coran parlant se base sur quelques sources shiites de seconde main, et parfois, on a l'impression que Moezzi prend pour argent-comptant tout ce qui s'y trouve, et se met donc à formuler des affirmations et des conclusions douteuses qui sont formellement contredites par les évidences historico-logiques et même par de nombreux "ahl ul bayt". En effet, 'Alî ne fut pas écarté du pouvoir politique puisqu'il était toujours proche et conseiller politique d'Abû Bakr, de 'Umar et de 'Uthmân, et avait même avec eux des liens de parenté via le mariage de leurs enfants. De même, ni Abû Bakr, ni 'Umar ni 'Uthmân ne cherchèrent à le tuer. Aussi, 'Alî ne possédait pas un Qur'ân 3 fois plus volumineux que le Qur'ân "officiel" (dit "uthmanien) mais son Qûr'an suivait simplement l'ordre chronologique, mais avec les mêmes sûrates et les mêmes versets, et il ne remit jamais en cause le Qur'ân officiel, ni publiquement, ni en privé, y compris lorsqu'il devint le calife, approuvé et suivi par les mêmes qui avaient soutenu les trois premiers califes bien-guidés. Que ce soit par rapport au Prophète, à 'Alî ou à ses enfants, tous entretinrent globalement de bonnes relations avec les trois premiers califes et les autres grands compagnons, malgré des divergences qui existaient entre eux tous selon les sujets en question.

Il écarte ainsi les récits les plus établis et les plus probables, en faveur des récits tardifs, ultra-sectaires (partisans) et isolés. Ainsi, que ce soit sur le plan historique, logique ou religieux, sa thèse manque cruellement de logique et de preuves historiques, en plus du fait qu'il se base sur d'autres thèses orientalistes aujourd'hui dépassées, nuancées ou réfutées par la recherche. Par ailleurs, il généralise de façon abusive certains conflits, faits ou même des falsifications concernant des ahadiths, au Qur'ân, sans aucune démonstration logico-historique. Un chapitre qui manque de pertinence, mais qui permet néanmoins de connaître certains ouvrages shiites.

Source: http://graffiti.hypotheses.org/
Source: http://graffiti.hypotheses.org/
Frédéric Imbert Le Coran des pierres, a lui, réalisé des recherches épigraphiques dans la péninsule arabique, et les chercheurs ont trouvé des centaines d'inscriptions islamiques éparpillées un peu partout, datant du 1er/2ème siècle de l'hégire, mentionnant soit des versets du Qur'ân, soit des invocations islamiques ou des références au Prophète Muhammad, à des compagnons ou à des personnes qui étaient des contemporains des califes bien-guidés de l'époque ou des dirigeants qui succédèrent cette époque. Cela aussi infirme certaines allégations orientalistes, qui affirmaient qu'il n'y avait aucune trace du Qur'ân (versets ou sûrates) ou mention du Prophète de l'Islam avant la fin du IIe siècle ou le début du IIIe siècle (de l'hégire).

Angelika Neuwirth Le Coran, texte de l'Antiquité tardive propose une nouvelle thèse basée sur différents axes, tels que le contexte historique, et postulant que le Qur'ân aurait employé parfois des termes puisés des autres langues (notamment l'hébreux) dans une perspective "inter-textuelle" visant à réfuter ou à corriger les déviances ou polémiques des autres communautés de l'époque. Si le contexte historique est en effet utile et important, les autres aspects de sa thèse ne sont pas convaincants, et manquent encore d'éléments fiables et "incontestables" pour y souscrire, même partiellement.

Claude Guillot Le Coran avant le Coran - Quelques réflexions sur le syncrétisme religieux en Arabie centrale aborde surtout les liens entre l'islam (et surtout le Qur'ân) et les différents groupes religieux de l'époque (essentiellement chrétiens, mais la question du manichéisme est aussi traitée), à l'aide d'une abondante littérature bibliographique. Cependant les thèses propres de l'auteur sont contestables et manquent-elles aussi, cruellement, de preuves pour étayer certains rapprochements qu'il essaye de faire, en se basant notamment sur de nombreuses extrapolations ou des récits jugés apocryphes. D'ailleurs, la thèse des "emprunts" relève souvent d'une extrapolation, - une ressemblance pouvant s'expliquer par différents moyens -, et est dans de nombreux cas, difficilement démontrable, d'autant plus quand il n'existe aucune preuve "horizontale" pour relier deux groupes (ou plus), deux personnes ou deux "ouvrages". Son principal problème, est qu’il n’est pas neutre, donc il procède souvent à des extrapolations pour rabaisser le Prophète ou d’autres figures, alors que les femmes l’ont suivi majoritairement et qu’il a pris leur défense, et que, même s’il a épousé plusieurs femmes, il a respecté leurs droits sans jamais négliger l’éthique ni même la voie spirituelle, dont il était le maître pour l’ensemble des compagnons initiés à l’ascétisme et à la spiritualité, ainsi que de l’ensemble des maitres spirituels du monde musulman.

Jacqueline Chabbi La possibilité du Coran comme document anthropologique. S'il est évident que le contexte historique de l'époque était tribal en ce qui concerne les tribus arabes, tout le Qur'ân ne tourne pas autour de concepts tribaux, car bien que certaines images qûraniques sont évidemment accessibles et même familières aux gens issus des sociétés tribales, elles n'en demeurent pas moins connues et intelligibles aussi pour tous les autres peuples, ce qui ne les a d'ailleurs jamais dérangés (les perses, les turcs, les abyssins, les chinois, les indonésiens, les populations byzantines converties à l'islam, les berbères, les peuples africains, etc., dans leurs exégèses, n'ont eu aucun mal à bien s'identifier à ces notions), car le Qur'ân part parfois du particulier pour atteindre l'universel, selon le principe d'analogie "extensible". On peut en effet très bien parler de personnes précises, aussi bien de façon blâmable que louable, - en tant que cas particuliers -, pour "universaliser" les traits en question, pouvant donc concerner tous les autres individus tombant dans tel ou tel cas particulier. Parfois elle qualifie aussi certains événements de “légende”, comme le cas du roi Abraha, alors que des inscriptions mentionnant sa présence en Arabie ainsi que son armée, sont présentes, et datent du Vie siècle (voir par exemple les travaux de Christian Robin, "L'Arabie dans le Coran. Réexamination de quelques termes à la lumière des inscriptions préislamiques", 2015).
Pour le reste, elle ne s'appuie presque sur aucune documentation historique établie pour justifier sa thèse, où souvent, cela ne peut être considéré que comme une opinion personnelle, d'autant plus que certains faits montrent que son approche "anthropologique" (suivie de son interprétation "localiste/tribaliste/réductionniste") est à relativiser assez nettement, puisque tous les exégètes, maîtres spirituels, théologiens, philosophes et juristes du monde musulman, se sont retrouvés autour des grands principes et fondements universels évoqués dans le Qur'ân et même dans la Tradition prophétique (Sunnah).
 

Geneviève Gobillot L'abrogation selon le Coran à la lumière des homélies pseudo-clémentines.
Il s'agit de l'un des débats les plus polémiques et complexes liés au Qur'ân, et qui a divisé ou même rendu perplexe de nombreux exégètes, en raison d'une ignorance historique et d'une mauvaise compréhension des versets liés à cette problématique. De façon convaincante, aussi bien du point de vue historique, que logique et philologique, elle montre que "l'abrogation" dans le Qur'ân, ne concerne que l'inter-textualité (par rapport aux écrits antérieurs au Qur'ân, dans certaines informations altérées ou pratiques juridiques innovées ou obsolètes) et non pas l'intra-textualité (pas d'abrogation au sein de la Révélation qûranique, dans les modalités juridico-sociales). Elle étaye ensuite son approche à travers quelques démonstrations qûraniques et historiques.

Pierre Larcher, Le Coran : l'écrit, le lu, le récité, se penche sur les variations graphiques et l'oralité du Qur'ân, c'est un chapitre complexe, réservé aux spécialistes de la langue arabe, car trop technique.

Mehdi Azaiez dans son article Le contre-discours coranique - Premières approches d'un corpus, aborde les aspects polémistes et rhétoriques dans le Qur'ân, où sont donnés les différentes formes de débats contradictoires et d'arguments contre les différentes attaques ou critiques touchant le Qur'ân ou le Prophète Muhammad. L'auteur cite plusieurs thèses et ouvrages bibliographiques qui ont traité de cette thématique.

Anne-Sylvie Boisliveau Le discours autoréférentiel dans les premières sourates mecquoises qui avance des éléments intéressants, mais dont les conclusions de l'auteure le sont moins, car elle exclut du champ "de la Parole Divine", des parties du Qur'ân, qui selon elles, ne le sont pas (pour elle, seuls les impératifs énoncés par Dieu dans le Qur'ân peuvent être appelés "Parole Divine", mais non pas les autres types d'énoncés au sein du Qur'ân, ce qui, en réalité, constitue une division arbitraire et non-pertinente, car tout ce qu'il faut réciter comme faisant partie de la Révélation, constitue la Parole Divine, cristallisée dans le Qur'ân).

Michel Cuypers Le verset de l'abrogation (2, 106) dans son contexte rhétorique qui analyse le texte qûranique à partir de la rhétorique sémitique, en se basant donc directement sur la structure interne du Qur'ân. Par cette méthode, il critique également certaines conceptions exégétiques par rapport à "l'abrogation intra-qûranique" pour en montrer les erreurs (aussi bien rationnelles qu'exégétiques et rhétoriques). Il étaye son approche par quelques démonstrations (analyse de plusieurs séquences qûraniques).

En conclusion, c'est un ouvrage intéressant et stimulant, malgré des chapitres et des spéculations qui ne sont pas toujours à la hauteur de certains auteurs, qui eux, sont brillants.




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