Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam


Vendredi 18 Octobre 2013

Formes sacrificielles dans l'Ancien Testament et le Coran (Première partie)

par Shaarawi Khairy



A quelques jours de l''Aïd-el-Kébir nous revenons ici sur la signification et les modalité du sacrifice en Islam, au travers d’une étude comparative réalisée dans le cadre de la thèse de l’auteur.
Le texte a été scindé en deux, vous retrouverez la seconde partie ici.  

En lisant le texte de l'Ancien Testament nous trouvons dans le Livre de la Genèse l'apparition, pour la première fois, d'une offrande à Dieu. C'est le cas de Caïn et d'Abel (Genèse, iv, 3- 5). Par la suite, après que Noé eût été sauvé par la protection de Dieu du déluge qui venait d'engloutir la génération mécréante de l'époque (Genèse, viii, 20), il éprouva le besoin de présenter des holocaustes sur l'autel. Abraham, quant à lui, bâtit un autel et invoqua le nom de Dieu (Genèse xii, 8 ; xiii, 3-4-18) après avoir été ému par les promesses et les bénédictions de Celui-ci, lequel le mit grandement à l'épreuve en lui demandant d'offrir son fils Isaac en holocauste (Genèse xxii, 1-14).

Dans le Coran le récit de la Genèse correspond au récit concernant des offrandes présentées par les deux fils d'Adam (Coran V, 27). L'histoire coranique des deux fils d'Adam a pour point de départ la mention de sacrifice. La question suscitée par ce passage est de savoir qu'est-ce que le sacrifice, son sens et sa fonction au sein de ce récit, ainsi que la question sur l'éthique du sacrifice : comment bien opérer un sacrifice ? Quelle est la meilleure offrande ? Quel est le lien entre la zakât islamique et l'offrande ?

La sourate xxviii nous offre un récit concis de la vie d'Abraham : sa lutte contre l'idolâtrie de son peuple, sa prédication monothéiste, la polémique contre les idoles, la destruction de ces derniers par Abraham et sa condamnation, son émigration vers Dieu, qui se couronne par l'épisode du sacrifice. La version islamique du sacrifice d'Abraham diffère-t-elle de la version biblique ? Soulignons seulement que le texte coranique ne mentionne ni le lieu où la scène du sacrifice se déroula ni le nom du fils apporté au sacrifice. Pour expliquer la concision et la discrétion du récit coranique, des exégètes musulmans et d'autres auteurs ont donné plusieurs commentaires et interprétations. D'autre part, lorsqu'on lit même rapidement les textes de l'Ancien Testament et du Coran, on s'aperçoit qu'ils citent d'autres formes du sacrifice. La question qui se pose ici est de savoir si le sacrifice dans le Coran est-il semblable ou différent de celui de l'Ancien Testament ? Quels sont les types de sacrifice que les deux Livres partagent ? Est-ce que les mobiles, les rites, les fonctions et l'objet sacrifié sont les mêmes ? Les fêtes célébrées par le sacrifice ont-elles des rituels semblables ?

Pour répondre à ces questions nous avons commencé par la comparaison des formes sacrificielles, qui représentent les terrains de rencontre entre la Bible et le Coran, comme nous les trouvons clairement dans les deux récits concernant l'offrande de Caïn et Abel et le sacrifice d'Abraham. 

Le Coran utilise le terme qurbân déjà rencontré dans l'Ancien Testament pour relater l'histoire des deux fils d'Adam. En fait, ce récit de Caïn et Abel est présenté dans la Bible puis dans le Coran comme une sorte de commencement de la vie humaine. Il nous raconte non seulement le premier acte d'un homme par rapport à son frère, mais il cite aussi le premier acte religieux, à savoir le sacrifice, pratiqué par l'homme depuis l'expulsion du Jardin. Les deux fils d'Adam voulaient rendre hommage à Dieu en s'approchant de Lui par le sacrifice, « qurbân » ; cependant, la Bible et le Coran sont muets sur les motifs qui les ont incités à présenter cette offrande. Devant ce mutisme du texte sacré, les commentateurs proposèrent des interprétations et des solutions à ces problèmes selon leur vision propre conditionnée bien sûr par leur époque. Et puisque rien n'est dit des motifs de ce sacrifice ni d'ailleurs des raisons du choix de Dieu, pas plus que de la qualité des offrandes d'Abel (pour l'Ancien Testament) et la piété de l'un et l'impiété de l'autre (pour le Coran), le recours des interprètes juifs et musulmans aux légendes pour expliquer cette obscurité du texte peut se comprendre. Sous leur apparence de contes populaires merveilleux, les légendes judaïques devenues plus tard islamiques ont voulu non seulement expliquer la naissance de l'humanité et les raisons de ses imperfections, mais enseigner en même temps le culte sacrificiel. L'épisode concernant l'acceptation du sacrifice permet à ces auteurs d'enseigner aux fidèles comment bien opérer un sacrifice, quelle est la meilleure offrande, sa matière et sa valeur.

Parce qu'il s'agit du sacrifice primordial, ce sacrifice est particulièrement important. On peut même penser qu'il offre les caractéristiques fondamentales attribuées par les Juifs à tout sacrifice. Autrement dit, les caractéristiques de l'offrande de Caïn et Abel, selon toute vraisemblance, vont influencer le système sacrificiel juif : la qualité de l'offrande, le choix de sa matière et la fonction qui lui est assignée. Nous trouvons les deux sortes de ce sacrifice inscrites dans l'Ancien Testament et pratiquées plus tard par les Juifs : sacrifice animal et sacrifice végétal. En plus, la modalité du sacrifice était, selon l'interprétation rabbinique, l'holocauste et comme nous le savons cette modalité joue un rôle très considérable dans l'Ancien Testament. D'ailleurs, l'offrande d'Abel est devenue un rite fondateur dans l'Ancien Testament de sorte que le don sacrificiel biblique concerne électivement les « aînés », les « prémices », le « début » qui appartient à Dieu et qui Lui sont offert par les hommes. Elle deviendra une pratique rituelle dès l'Exode selon la parole divine adressée à Moïse : « Consacre-moi tout premier-né, ouvrant le sein maternel, parmi les fils d'Israël, parmi les hommes comme parmi le bétail. C'est à moi » (Ex. xiii, 1-2).


Contrairement à l'Ancien Testament, le Coran, qui n'a pas mentionné les noms de ces deux fils d'Adam, ne précise ni la modalité ni la matière de ce sacrifice. En plus, le sacrifice végétal ne fait pas partie des formes sacrificielles dans le Coran. En effet, dans l'islam, il n'y a que le sacrifice animal et ce sacrifice n'a aucun lien avec l'offrande des deux fils d'Adam mais il est lié à l'histoire du sacrifice d'Abraham et au pèlerinage. Quant au récit du sacrifice d'Abraham, le Coran utilise la racine dh-b-h (à comparer avec z-b-h et ses dérivés en hébreu), pour désigner ce non- sacrifice. Remarquons également que cette racine n'est utilisée que dans des récits où il évoque des personnages connus de l'Ancien Testament comme Moïse, Pharaon et surtout Abraham.

Aussi bien le judaïsme que l'islam ont voulu faire de la symbolisation de ce non-sacrifice leur fondement. Ils l'ont élevé à la dignité d'un modèle afin de proscrire le sacrifice humain. Il s'agit donc de l'élection d'une scène dramatique où se joue le spectacle du sacrifice du fils par le père ou le consentement du père à donner en sacrifice le plus cher pour lui, à savoir le fils. En effet, une telle configuration est hantée par la question de l'intrication du père et du fils, à tel point que l'entremêlement imaginaire de leur sort, de leur existence, de leur devenir et de leur salut, viennent à se poser en termes de soumission à la volonté divine. Bien que choisissant le sacrifice du fils (2), le monothéisme biblique n'indique pas pour autant que le père était mû par un simple désir sacrificiel. En effet, le père est présenté comme un sujet de Dieu exécutant Sa volonté dans une mise à l'épreuve terrible : celle d'obéir à l'exigence du Très Haut en Lui donnant en sacrifice le plus cher, ou bien de satisfaire au désir de l'Un (Dieu) de sacrifier l'unique (le fils). L'ordre du sacrifice est donc localisé chez l'Autre, l'Autre par la grâce duquel s'opère la substitution qui n'est que la récompense de la foi et de la soumission absolue du père.

Le judaïsme et l'islam semblent s'accorder pour apporter une solution prévoyante, par le moyen d'une substitution, que le sacrifice ne s'accomplisse pas. Ce qui n'est pas le cas de la solution chrétienne qui opte radicalement, comme on le sait, pour l'accomplissement réel de la mise à mort du fils. L'islam, qui est dans la position historique de connaître la solution judaïque et la solution chrétienne, refusera la solution de l'accomplissement du sacrifice du fils, puisque le Coran soutiendra à propos de Jésus : « Ils ne l'ont pas tué, ils ne l'ont pas crucifié, cela leur est seulement apparu ainsi » (Coran,IV, 157) ; mettant ainsi quelqu'un d'autre (un sosie) à la place du Christ, ce qui rétablit la substitution (3).
Remarquons également que, si l'islam restaure le récit biblique du sacrifice d'Abraham, il lui apporte certaines modifications sur quelques points importants. C'est ce qui permet de parler d'une version, ou d'une interprétation coranique. Cette interprétation s'inscrit dans toute une conjecture où le sacrifice d'Abraham apparaît comme l'une des articulations généalogiques majeures du texte coranique avec le monothéisme biblique. La scansion rituelle commémorant chaque année, lors de la fête du sacrifice, le geste d'Abraham, par l'immolation d'un mouton, est à cet égard cruciale ; puis qu'elle réactualise et donne corps au récit de la substitution sacrificielle.

Le rappel du sacrifice d'Abraham réside dans le cœur de ces deux religions et se reflète dans leurs liturgies. Dans cette optique, on peut considérer que cet épisode de la vie d'Abraham constitue un croisement permanent de ces deux religions, tout en constatant que si ce récit est une manifestation significative de leur origine commune, il met néanmoins en évidence quelques divergences qui existent entre les deux traditions. En effet, la controverse judéo-musulmane tourne-t-elle essentiellement autour de l'identité du fils qui a subi l'épreuve du sacrifice. L'explication juive et musulmane de cette polémique se rapporte plutôt à un souci racial. Selon la première, c'est la préoccupation ethnique qui a poussé les musulmans à défendre la candidature d'Ismaël, leur ancêtre. Et c'est ce même argument qu'utilisent les musulmans envers les juifs, qui auraient substitué Isaac à Ismaël parce qu'Isaac est leur père.

Retrouvez la seconde partie ici


Shaarawi Khairy. Formes sacrificielles dans l'Ancien Testament et le Coran. Étude comparée des offrandes de Caïn et Abel, du sacrifice d'Abraham et des sacrifices expiatoires dans le judaïsme et dans l'islam. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 114, 2005-2006. 2005. pp. 467-474. 
____________________

2. Sachant que d'autres traditions non monothéistes mettent en avant l'inverse, à savoir le meurtre du père par le fils.

3. Pour certains auteurs, il semble que sur ce point, le Coran reprenne à son propre compte la version de l'une des communautés judéo-chrétiennes arabes de l'époque de la révélation, qui soutenait la thèse de la substitution par quelqu'un qui ressemblait à Jésus. L'Evangile apocryphe de Barnabe reprend cette idée en mettant Judas à la place de Jésus. Cf. J.-M. Hirt, Le Miroir du prophète : Psychanalyse et Islam , Grasset, 1993, pp. 45-50.
Formes sacrificielles dans l'Ancien Testament et le Coran (Première partie)