Les cahiers de l'Islam


Hanane Karimi
Sociologue spécialisée en éthique. Diplômée du Centre Européen de Recherche et d'Enseignement en... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 5 Avril 2013

Les féministes musulmanes ont envie de dire « Ne me libérez pas! Je m’en charge! »



Le féminisme est un mouvement réformiste de femmes pour les femmes qui vise à les libérer des rapports de domination. Elles sont féministes parce qu’elles refusent les dominations sexistes et patriarcales et revendiquent la justice, l’égalité et la dignité. Poser les termes du débat en questionnant la pertinence de l’association des termes féministe et musulmane prouve qu’une hiérarchie existe dans notre société en termes de race et d’identité, et qu’elle est profondément ancrée en France.

Musulmane et féministe? Est-ce que toutes les musulmanes sont les mêmes? De la Chine aux Etats-Unis, elles sont plurielles, de cultures différentes avec pour seul point commun l’appartenance revendiquée l’Islam. Cependant, en faire un bloc homogène relève de l’essentialisme imprégné par l’Orientalisme que décrivait Edward Saïd. Cela permet de faire vivre le mythe du choc des civilisations entre Orient et Occident. Ce qu’on oublie, c’est que dans le cas qui nous intéresse, ces femmes sont françaises. Si certaines sont inévitablement assignées à leurs origines étrangères, d’autres sont françaises de souche. Que fait-on alors de ces françaises de souche: Elodie, Marie, Béatrice…?


Photo Reuters
Photo Reuters
En France, on veut croire que le féminisme ne peut être que laïque   

 L’idée que ces musulmanes françaises ne puissent pas s’émanciper d’elles-mêmes n’est qu’une réminiscence du discours impérialiste et colonial de le France. «Libérer ces pauvres femmes soumises, dociles et faibles» fait partie du devoir de civiliser l’Autre contre son propre gré. En France plus particulièrement, on veut croire que le féminisme ne peut être que laïque. Aux États-Unis ou encore en Afrique la croyance n’est pas un frein aux revendications féministes. Plus encore, comment pourrait-on croire en un Dieu machiste et masculin et se déclarer féministe? Encore une fois, il ne s’agit pas de définir à la place de l’autre ce qu’est sa croyance. Dieu est Un, il n’est ni masculin, ni féminin pour les musulmans. L’héritage chrétien a marqué les esprits en France et malheureusement il y a souvent une représentation «christianisée» de l’islam.

Décloisonner nos pensées permettrait de rendre compte que dans cette post-modernité, les femmes stigmatisées qui s’inscrivent dans des revendications féministes viennent bouleverser les dichotomies confortables entre Orient/Occident, Islam/modernité. Elles refusent de se voir dicter leurs pratiques et de devoir s’accommoder de rôles prédéfinis. Elles veulent une égalité de faits. Dans une société où elles vivent des discriminations dans la sphère publique et dans leur communauté religieuse, où la place honorable des femmes est pourtant prônée dans l’une et dans l’autre, elles demandent à ce que cela soit mis en pratique.

Cela semble intolérable pour des laïcs d’accepter un autre code vestimentaire que celui défini normativement

On ne peut pas se dire musulman et discriminer les femmes, les maltraiter au nom du sacré, les mettre sous tutelle, les placer dans une grande précarité. Ces femmes ne croient pas que ces pratiques soient le fruit de l’éthique islamique. En un sens, elles vont plus loin que l’opposition simple, elles s’inscrivent dans une transformation pour un juste milieu. L’esprit de l’islam n’est pas là. Il n’y a pas un féminisme d’en haut et un féminisme d’en bas et où celui qui domine voudrait montrer le chemin d’émancipation à celles qui ne savent pas se libérer! Ce ne serait que reproduire une autre forme de domination, celles des femmes athées sur des femmes croyantes, parce que ces laïques ont pensé un mode de vie dont l’idéologie surplomberait toutes les autres de façon hégémonique.

Par exemple on refuse que les femmes portent le voile. Cela semble intolérable pour des laïcs de supporter la vue de femmes qui affichent leur prétendue subordination ou d’accepter un autre code vestimentaire que celui défini normativement. Et pourtant ce voile est souvent revendiqué comme une résistance à la marchandisation du corps. Comme un corps qui se soustrait aux règles du corps-objet. N’est-ce pas là une affirmation que «Mon corps m’appartient!». Les féministes musulmanes aujourd’hui ont envie de dire une chose, c’est « Ne me libérez pas! Je m’en charge! ». 

Hanane Karimi n'a pas tort, "depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, les femmes musulmanes sont invitées à exprimer la « fierté d’être musulmane ». Sur le réseau social twitter, les messages se multiplient dans ce sens et dénoncent, dans leur majorité, l’imposture d’un certain féminisme –devenu un phénomène médiatique en France- voulant parler au nom des « femmes musulmanes » ou de la « liberté des musulmanes »", Lire la suite "Muslimah Pride" : féminisme islamique et dénonciation des impostures à travers les réseaux sociaux .

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Cet article est publié avec l'accord de l'auteure. Première publication de cet article sur www.newsring.fr




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