Les cahiers de l'Islam
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Mardi 7 Octobre 2014

Sécurité et problèmes sanitaires à La Mecque : le cas des pèlerins indonésiens

Par Laurence Husson,



Extrait de la revue Archipel. Volume 56, 1998. L'horizon nousantarien. Mélanges en hommage à Denys Lombard pp.319-335. Sous Licence Creative Commons.

Un pèlerinage est avant tout un déplacement vers un lieu sacré qui exige, de ce fait, départ, route, terme lointain ou difficilement accessible. A. Dupront [1]) affirme même que «c'est l'épreuve de l'espace qui consacre le pèlerin». Il ajoute que «sueurs ou épuisement physique, tourments de la mer, épreuves des chemins où interviennent, avec les distances, les purgations corporelles, les difficultés de gîte et de couvert, l'attitude étrange ou exploitante des groupes humains traversés sont autant d'obstacles indispensables à la consécration de la puissance du pèlerin dans sa geste sacrale». Se rendre en Terre Sainte (tanah suci), embrasser la «pierre noire» (hajar aswad), située dans la Kaa'ba - la première maison bâtie par les hommes, selon le Prophète -, boire l'eau de la source Zamzam pour se purifier sont les vœux les plus chers de tout musulman qui cherche à se rapprocher de son créateur (2). Bien qu'éloignés géographiquement du centre vital de l'islam et bien que convertis relativement tardivement (XIVe siècle environ), nombre d'Indonésiens, respectueux des cinq piliers de l'islam, font du pèlerinage le but de leur vie, et ce, depuis au moins deux siècles. Les sources utilisées pour la rédaction de cet article, à savoir une série de comptes rendus de pèlerinages publiés dans la revue néerlandaise De Indische Gids, les rapports - riches en anecdotes - des consuls néerlandais en poste dans le Hedjaz (3), qui étaient chargés d'assurer la protection des pèlerins des Indes néerlandaises, des récits anciens et récents de pèlerins malaisiens et indonésiens ainsi que la presse indonésienne, confirment que le hadj a été dans le passé un pèlerinage qui cumulait toutes les épreuves, déclarées constituantes de cet acte de foi par Dupront. À mesure certes que la révolution des transports s'accomplissait, passant du voilier au bateau à vapeur, puis à l'avion, le nombre des pèlerins s'est
accru alors que la durée du périple diminuait, transformant par là même le pèlerinage à La Mecque en un voyage de masse organisé et institutionnalisé. Si le hadj a longtemps présenté bien des dangers [4], un meilleur encadrement a contribué à le rendre plus sûr. Il n'en demeure pas moins que quelques accidents spectaculaires durant les vingt dernières années ont provoqué la mort de milliers de pèlerins, dont nombre d'Indonésiens. Même si la croyance musulmane veut que mourir en Terre Sainte soit un privilège suprême, ces accidents répétés, émeuvent l'opinion publique, en particulier celles des pays concernés. Ces événements nous amènent donc à nous interroger sur les questions de santé et de sécurité lors du pèlerinage. Pour ce faire, nous envisagerons le pèlerinage sur le temps «mi-long», afin d'identifier les causes et les effets des différents problèmes sanitaires et de sécurité qui s'y sont posés. Un rapide aperçu de la progression du nombre des pèlerins indonésiens s'impose d'emblée.
 
Des pèlerins toujours plus nombreux

Même si, dès les XVI-XVIIe siècles, diverses sources mentionnent que des pèlerins sumatranais et javanais se rendent à La Mecque, il ne s'agit que d'une infime minorité de privilégiés, princes ou lettrés. C'est avec l'amélioration des transports maritimes, que le pèlerinage prend son essor, durant la seconde moitié du XIXe siècle. En 1850, seuls 71 pèlerins partaient vers la Terre Sainte, tandis que, cinq années plus tard, ils étaient déjà 1 688. La «vogue» était lancée puisqu'en 1870, 3258 personnes étaient en mesure d'effectuer leur devoir religieux sur la terre du Prophète (5). Le nombre de pèlerins a cependant connu des fluctuations au cours des ans : il a lentement augmenté vers 1878, puis s'est fortement accru après 1910, a connu un premier pic d'intensité après la Première Guerre mondiale et même un record absolu dans les années 1926-1927 avec 52412 participants. Plus notable encore, le contingent des pèlerins originaires des Indes néerlandaises a représenté près de la moitié (de 42 à 49%) du nombre total des hadji en 1914 -

Sécurité et problèmes sanitaires à La Mecque : le cas des pèlerins indonésiens
lorsque la guerre freine les pèlerins originaires des pourtours de la Méditerranée-, 1921, 1924, 1927, 1928 et 1931(6).
Les départs restent nombreux jusqu'en 1932, date à laquelle la crise économique mondiale fait considérablement chuter le nombre des pèlerins. Ils reprennent en 1937 pour ralentir sérieusement durant la Seconde Guerre mondiale. L'occupation japonaise puis la révolution indonésienne mettent quasiment un terme au pèlerinage jusqu'en 1949.
 
Un pèlerinage semé d'embûches
 
Dès son ouverture, le consulat des Indes néerlandaises à Jeddah, qui avait pour tâche, à la fois délicate et ardue, de protéger ses pèlerins contre toutes sortes de dangers, en particulier l'esclavage, le pillage, les escroqueries en tout genre et les épidémies, put pleinement jouer son rôle. Il put constater que certains de ses sujets étaient tenus en esclavage et tenter de les libérer. Il faut préciser que le consul pouvait assister à la promenade quotidienne d'hommes enchaînés par groupes de douze dans les rues de la ville puisque le dépôt des esclaves était situé en face de son bureau (7). Rapts, attaques de convois de pèlerins, qui étaient immédiatement transportés à l'intérieur du pays et disparaissaient à jamais, fournissaient également matière à rapport pour les consuls en poste (1872 et 1879). La sécurité des pèlerins dans l' arrière-pays était en effet précaire et, bien souvent, leurs caravanes pillées par les tribus bédouines(8). Bienheureux étaient les pèlerins qui n'y perdaient que leurs possessions.
Mais, le grand sujet de préoccupation des consuls était les cheikhs (9) qui recrutaient les candidats pèlerins aux Indes néerlandaises et faisaient payer beaucoup trop cher leur service d'organisation et d'encadrement du voyage, les escroquaient souvent et les ruinaient parfois. C'est ainsi que le consul en poste à Jeddah en 1879 informait le gouvernement de La Haye que les pèlerins ne pouvaient être tenus responsables de leur indigence puisqu'ils étaient, selon lui, victimes des cheikhs. Un virulent rapport de 1897 (10) les décrit comme « des escrocs nés, hypocrites et sans gêne, qui se donnent des airs de dévotion et qui commettent les pires injustices sous couvert de la religion » et précise que les plus malhonnêtes sont ceux originaires de Sumatra et du pays Bugis (Sulawesi). Pourtant, malgré les diverses exactions des cheikhs - indonésiens, malais ou arabes - le consul en poste à Jeddah en 1879(11) concluait que les pèlerins des Indes néerlandaises devaient leur être reconnaissants, car il avait constaté que des pèlerins d'autres nationalités, voyageant sans cheikhs, ne survivaient tout simplement pas au voyage (12).
 
Une mortalité importante
 
Quand un pèlerin mourait lors du voyage ou durant le pèlerinage, le cheikh devait déclarer le décès au consul, qui avait alors pour mission de restituer l'héritage à la famille. Mais, bien souvent, le cheikh omettait de contacter le consul et confisquait purement et simplement les biens du défunt. Les rapports consulaires dénoncent ainsi la confiscation par les cheikhs des biens de personnes décédées de mort violente, de vieillesse ou de maladie (ces grands rassemblements humains, la fatigue du voyage, les mauvaises conditions d'hygiène et le manque d'eau potable expliquent les fréquentes épidémies de choléra, petite vérole, fièvre jaune qui ont sévi jusque tard dans le XXe siècle dans le Hedjaz, et ce, malgré l'instauration d'une quarantaine obligatoire sur l'île de Kamaran).
Chailley-Bert(13) rapporte des statistiques concernant le nombre de pèlerins et la mortalité qui les touche.


 
Ces chiffres élevés de mortalité s'expliquent par le fait que le pèlerinage était un périple long et hasardeux, durant lequel le pèlerin risquait de tomber malade en mer comme sur terre, d'être détroussé et molesté, de ne pas supporter la chaleur et le manque d'hygiène.
Les travaux d'Adriani (14) ou de Patah(15), tout comme les récits de pèlerinage du XIXe siècle, témoignent des maladies contagieuses et de la mort omniprésentes, alors qu'il n'existait pas encore de vaccinations préventives contre la peste, le choléra et la fièvre jaune.
 
Adriani montre dans son étude que c'est l'avènement du bateau à vapeur, qui en raccourcissant le temps de la traversée a nécessité l'instauration d'une quarantaine. Car, lors des interminables traversées en voilier, l'épidémie, si elle se déclarait avait le temps de se conclure à bord. Selon Patah, on enregistrait en 1921, 3170 décès sur les 28 839 pèlerins en provenance des Indes néerlandaises partis cette année-là accomplir leurs devoirs religieux à La Mecque. La plupart mourrait en Arabie Saoudite même, mais la traversée faisait son lot de victimes : 2 à 5 morts sur 1 000 passagers à l'aller et 10 sur 1 000 durant le voyage de retour. Pourtant, dès 1898 un examen médical complet, le jour du départ, sur le quai d'embarquement, visait à dépister toute maladie contagieuse. La qualité de l'eau et de la nourriture à bord, la ventilation, le nombre de mètres carrés par passager, les facilités sanitaires et médicales, étaient soigneusement déterminées pour réduire tout risque d'épidémie. Une étude du docteur BoreK (16) concluait en 1904 que les bateaux néerlandais qui transportaient les pèlerins figuraient pourtant parmi les meilleurs. Comme de nombreux témoignages dénonçaient les abus divers dont étaient victimes les pèlerins des Indes néerlandaises (17), les autorités néerlandaises, puis des organisations musulmanes privées (18), essayèrent alors d'améliorer la sécurité et les conditions du hadj. En prenant soin de ne pas entraver la liberté de culte, le gouvernement édicta divers règlements portant sur un meilleur contrôle sanitaire, l'augmentation des rations alimentaires lors de la traversée, ainsi qu'une réglementation plus stricte à bord, tout en veillant à ce que les plus pauvres et les plus fragiles n'effectuent pas le pèlerinage. Il faut préciser que des vieillards désireux de mourir en Terre Sainte, des femmes aux grossesses avancées et des enfants en bas âge, embarqués clandestinement, faisaient souvent partie du voyage, en dépit de toutes les interdictions, et au péril de leur vie.
 

 




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