Les cahiers de l'Islam


Mohammed Amin AL-MIDANI
Président du Centre Arabe pour l'Education au Droit International Humanitaire et aux Droits Humains... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 14 Octobre 2012

Le mouvement du panislamisme (1ere partie) : son origine, son développement.


Divers mouvements : politique, religieux, social etc., ont marqué l’histoire des musulmans à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. L'un d'entre eux fut le « Panislamisme » [1].
Dans le texte qui suit (en deux parties) nous allons définir le « panislamisme » (I), voir ses origines (II), examiner son développement dans la seconde moitié du XXème siècle, et enfin sa concrétisation actuelle au travers de la création de l’Organisation de la Conférence Islamique (ci-après O.C.I., devenue récemment : Organisation de la Coopération Islamique) (III).



I - Définition

Répartition des Musulmans dans le monde
Répartition des Musulmans dans le monde
Qu’est ce que c’est que le panislamisme ?

Plusieurs propositions ont été avancées en vue de définir le sens, ou de déterminer la signification de ce mot [2]. Une proposition explique que le vrai panislamisme est « un état d’âme des musulmans qui se sentent tous membres d’une même fraternité et réunis dans un seul organisme pour sauvegarder leur unité morale et spirituelle » [3]. Une autre voit dans le panislamisme « une vision globale et cohérente de la civilisation islamique en tant que celle-ci réalise la concrétisation de valeurs éternelles et universelles, ainsi qu’une expression unique de ces valeurs dans une culture islamique, dont les cultures arabe, turque, iranienne et indienne seraient des éléments dans un ensemble plus large » [4]. Une troisième proposition considère le panislamisme comme « une entreprise non violente, qui prend corps peu à peu dans des institutions politiques, économiques, sociales et culturelles » [5].
Ainsi, à notre avis, le panislamisme se compose des éléments suivants :
  1. C'est un mouvement de solidarité et de fraternité entre les musulmans.
  2. C'est un mouvement de libération et de restauration. Il cherche à libérer les musulmans et leurs territoires de toutes les formes de colonisation et de domination, et à restaurer leur vie et leurs institutions internes.
  3. C'est un mouvement d’union qui tente à regrouper les musulmans au-delà de leurs pays, de leurs langues, de leurs races, de leurs cultures et de leurs couleurs, sous une unité politico-religieuse afin de jouer son rôle sur la scène internationale.
Le panislamisme avait été la vie et l’attitude des musulmans à travers des siècles. Ils n’ont pas songé à lui, comme tel, parce qu’il se manifestait chaque jour et dominait leur comportement. Mais les menaces qui ont commencé à peser, de plus en plus, lourdement sur la Communauté musulmane (Umma), et sur leurs territoires, spécialement vers la fin du XIXème, et l’état de décadence et oppressif lequel vivent les membres de cette Communauté, les ont réveillé pour faire du panislamisme une doctrine politique et un programme d’action [6].

II - Les origines du panislamisme

De Gauche à droite : Al-Afghani; Al-Kawakibi; Abd al-Hamid II
De Gauche à droite : Al-Afghani; Al-Kawakibi; Abd al-Hamid II
    
 

Deux facteurs principaux ont contribué à lancer, à concrétiser, et à développer le mouvement du panislamisme. Ce sont les efforts de quelques personnalités musulmanes (A), et les congrès musulmans de 1926 et de 1931 (B).




A - Les efforts des personnalités musulmanes
Différentes personnalités musulmanes ont contribué à lancer et à développer le mouvement du panislamisme. Parmi eux trois personnalités marquantes, à savoir :

1 - Djamal al Din AL-AFGHANI (1204-1315/1839-1897) [7]

    Le mouvement du panislamisme a été inauguré vers la fin du XIXème siècle, par Djamal al Din AL-AFGHANI qui réclamait le regroupement des pays musulmans sous une seule autorité : le Califat . Ce regroupement, d’après ce penseur musulman, contribuerait à repousser l’ingérence européenne dans ces pays et permettrait de retrouver la gloire et le prestige de l’Islam [8].
AL-AFGHANI développait ses idées dans son journal (al ‘Urwat al Wuthka) (Le lieu indissoluble) [9], en expliquant l’attitude de l’Europe vis-à-vis de l’Islam. Ses idées essentielles sont les suivantes :
  1. l’Europe, disait-il, en dépit de ses divergences est unie contre l’Orient en général, et contre l’Islam en particulier.
  2. Devant le droit international, il n’y a pas d’égalité entre les musulmans et les chrétiens.
  3. L’Empire Ottoman, aux yeux des gouvernements européens, est dans un état arriéré et barbare, ainsi que les Etats musulmans ce qui justifie les attaques et les humiliations infligées par ces gouvernements à cet Empire et à ces Etats.
  4. Chaque mouvement de réveil et de réforme qui surgit dans un Etat musulman est étouffé par ces gouvernements et par n’importe quel moyen, y compris par la guerre.
  5. Un pacte de défense passé entre tous les musulmans est nécessaire pour sauvegarder leur indépendance, pour protéger leur intérêt et pour acquérir les moyens les rendant capables d'innover pour faire face à la haine de l’Islam et aux menaces pesant contre lui.
  6. Enfin, AL-AFGHANI montrait avec ironie comment les européens changent à leur guise le sens de mots. Ainsi, par exemple, ce qui est considéré à leurs yeux comme « nationalisme et patriotisme »,et vu en Orient comme « fanatisme » ou encore, ils appellent en Orient « chauvinisme » ce qui est considéré chez eux comme « amour propre, fierté, honneur national » [10].
2 - ‘Abd al Rahman AL-KAWAKIBI (1265-1320/1854-1902)

    Ce précurseur musulman d’origine syrienne fut le premier a appelé à élaborer un pacte constitutif d’une organisation internationale regroupant tous les musulmans.
AL-KAWAKIBI a développé ses idées concernant cette organisation dans son ouvrage (‘Umm al Kura) (La mère des villes), qui a été publié au Caire en 1898. Il a choisi la Mecque, qui est à ses yeux la mère des villes, pour rassembler les délégations, qui représentent les musulmans de quatre coins du monde, dans un congrès musulman en vue de discuter des problèmes des musulmans, de "leur décadence" et pour trouver les remèdes à ces problèmes sans oublier d’élaborer le pacte constitutif d’une telle organisation [11].
Dans (‘Umm al Kura), AL-KAWAKIBI n’a pas, seulement, expliqué ses idées, mais il imaginait la tenue à la Mecque de ce congrès et la réunion de vingt trois délégations représentant les différents peuples musulmans. A la fin des travaux de ce congrès les délégations aurait élaboré un pacte constitutif comprenant : un préambule, quarante huit articles et une conclusion. L’organisation fictive aurait été composée, d’après son pacte, de quatre organes principaux :
  1. L’assemblée générale, tenant chaque année, à l’occasion du pèlerinage, une réunion à la Mecque.
  2. Le Conseil actif composé de dix membres élus par l’assemblée générale ayant aussi son siège à la Mecque.
  3. Le Conseil consultatif composé de dix membres élus par l’assemblée générale.
  4. Les bureaux régionaux présents dans plusieurs villes musulmanes [12].

3-‘Abd AL-HAMID II (1258-1337/1842-1918)

   Comme Calife des musulmans, le sultan ‘ABD AL-HAMID II a contribué au développement de l’expansion du panislamisme dans les pays musulmans [13]. Il a voulu aussi rendre à l’institution de Califat son prestige en lui permettant de trouver sa place et son rôle dans la vie des musulmans. A cette fin, ‘Abd AL-HAMID II a appelé AL AFGHANI à Istanbul pour qu’ils travaillent ensemble.
D’autre part, et dans le but d’une expansion du panislamisme, ‘Abd AL-HAMID II a fait construire le chemin de fer du Hedjaz pour relier les villes du nord de l’Arabie aux villes saintes (La Mecque et Médine) [14]. Cette importante entreprise islamique facilita le pèlerinage des musulmans grâce à une voie de communication moderne et rapide, en favorisant le contact entre les musulmans à travers les villes et les villages qui traversaient la ligne.
La révolte des Jeunes-Turcs en 1908 a mis fin aux activités d’Abd AL-HAMID II qui avait régné de (1923 à 1327/1876 à 1909) comme le 36ème Sultan Ottoman.
La suppression du Califat en 1924 par les turcs a provoqué une profonde déception et un grand choc pour les musulmans du monde entier.
Dès lors, des appels ont été lancés, dans les différents pays musulmans afin de rétablir cette institution musulmane. Plusieurs congrès musulmans ont été convoqué afin de trouver des solutions aux problèmes rencontrés.


Conférence Islamique tenue à Jérusalem en 1931-1932
Conférence Islamique tenue à Jérusalem en 1931-1932
B - Les congrès musulmans

Nous allons examiner les travaux du premier congrès musulman sur le Califat tenu au Caire du 13 au 19 mai 1926, les travaux du congrès du monde musulman tenu à la Mecque du 7 juin au 5 juillet 1926 [15], et les travaux du congrès musulman de Jérusalem, du 6 au 17 décembre 1931.

1 - Le congrès musulman sur le Califat. Le Caire du 13 au 19 mai 1926

A la suite de l’abolition du Califat, et au milieu des protestations et des réactions négatives exprimées par les musulmans à travers leurs pays, l’idée de réunir un congrès musulman sur le Califat a été lancée. Les Ulémas de la mosquée AL AZHAR se sont réunis au Caire pour en débattre. Ils ont invité les différents pays musulmans en leur demandant d’envoyer leurs délégations.
L’initiative des Ulémas n’était encouragée ni par les milieux politiques égyptiens, ni par le public en général. En conséquence, le projet fut modifié, la désignation d’un nouveau Califat ne fut plus le sujet principal des travaux du congrès. Celui-ci chercha plutôt à donner des réponses aux questions concernant la définition de l’institution du Califat, la possibilité de réaliser cette institution, ses attributions et le mode de désignation du Calife.
Mais ce qui retient notre attention dans les travaux de ce congrès, est avant tout une proposition de l’une des commissions du congrès invitant les musulmans à se réunir d’une façon régulière, dans des congrès pour échanger leurs point de vue, pour discuter de leurs problèmes, et pour trouver les solutions et les remèdes nécessaires.


2 - Le Congrès du monde musulman. La Mecque du 7 juin au 5 juillet 1926

Après sa victoire dans les régions de Najed et Hedjaz (Arabie saoudite), Ibn SEOUD (1299-1373/1881-1953) a lancé son idée de réunir les représentants des peuples musulmans dans un congrès musulman à la Mecque.
L’objectif de ce congrès était, d’une part, la discussion des problèmes de la région du Hedjaz et surtout de ceux concernant les deux villes saintes : la Mecque et Médine. D’autre part, Ibn SEOUD a voulu que les peuples musulmans reconnaissent, à travers leurs représentants, le statu quo du Hedjaz après la victoire de ses troupes et sa désignation comme Roi d’Arabie.
A la fin des travaux, le président du congrès a évoqué la question de l’élection d’un comité exécutif et d’un secrétaire général appelant ainsi à la création d’une organisation musulmane. Cette dernière aurait été chargée, d’après le statut du congrès, de maintenir la permanence de ce congrès et ses réunions régulières chaque année lors de la saison de pèlerinage. Mais la nouvelle organisation musulmane ne vit pas le jour.

3 - Le congrès musulman de Jérusalem, du 6 au 17 décembre 1931

C’est le Mufti du Jérusalem Amin AL-HUSSAYNI qui fut le grand promoteur du congrès musulman de Jérusalem. Il souhaita rassembler les musulmans autour de la cause palestinienne [16], afin de barrer la route aux sionistes en Palestine et pour discuter de l’état des musulmans [17].
En vue de réaliser la réunion d’un congrès musulman à Jérusalem, AL-HUSSAYNI pris contact avec quelques personnalités musulmanes comme, par exemple, Shawkat ALI, le secrétaire général de l’organisation "Indian Khalifat Committe", créé en 1924, aux Indes après l’abolition du Califat.
A la fin de ses travaux, le congrès pris plusieurs décisions concernant les problèmes culturels, religieux et politiques qui intéressaient le monde musulman, en général, et la Palestine en particulièr.
D’autre part, le congrès décida de créer une organisation musulmane permanente. Dans ce but, il élabora un pacte constitutif intitulé : la Constitution de la conférence islamique générale. Dix sept articles de cette constitution furent adoptés. Cependant, l'existence de cette organisation ne fut pas très longue en raison des circonstances spéciales que la Palestine connaissait à cette époque.

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[1] Le mouvement du panislamisme se confond dans plusieurs domaines avec le mouvement du réformiste à tel point qu’on n’arrive pas à distinguer facilement l’un de l’autre.

[2] Le mot panislamisme se traduit en langue arabe par : al Djam’a al Islamiyya.

[3] KHAN (A.), « Le panislamisme » in L’Europe et l’Islam, Genève, éd. Mont Blanc, 1944, p. 14.
[4] KHAN (R. N.), « Les courants modernes de la pensée islamique dans le sous continent indo-pakistanais », in L’Islam, la Philosophie et les Sciences, Les Presses de l’Unesco, Paris, Unesco, 1981, p. 127.

[5] BOUTILLER (G. De), L’Arabie saoudite. Cité de Dieu. Cité des affaires. Puissance internationale, Paris, P.U.F., 1981, p. 169.
[6] KHAN (R. N.), op.cit., p. 106.

[7] La vie et les œuvres d’AL AFGHANI ont fait l’objet de nombreuses études littéraires et politiques. Il y a toujours les partisans et les adversaires de cette personnalité. Nous allons nous borner, dans notre étude, à expliquer le rôle joué par AL AFGHANI concernant le mouvement du panislamisme sans prendre partie dans les débats soulevés autour de lui.

[8] ANTONIUS (G.), The Arab Awkeing, London, Hamish Hamilton, 1938, pp. 68-69.

[9] AL-AFGHANI et son disciple Mohammed ‘ABDOU (1266-1323/1849-1905) ont fondé à Paris cette revue dont le premier fascicule est paru le 13 mars 1884.

[10] Un auteur anonyme a développé les idées d’AL AFGHANI dans son article « Panislamisme et Panturquisme », Revue du Monde Musulmane, n° 22, 1913, pp. 183-184.

[11] BOUTROS-GHALI (B.), « Un précurseur de l’organisation internationale : AL KAWAKIBI », Revue Egyptienne du Droit International, n° 16, 1960, p. 17.

[12] BOUTROS-GHALI (B.), Le mouvement Afro-Asiatique, Paris, P.U.F., 1969, p. 20. (Ci-après, BOUTROS-GHALI, Le mouvement).

[13] STODDARD (L.), Le nouveau monde de l’Islam, Paris, Payot, 1923, p. 67.

[14] Une des conséquences de la révolte arabe contre les turc en 1916 était la destruction d’une partie de cette ligne entre la ville de Ma’an (Jordanie) et Médine, et cette partie n’a pas été reconstruit depuis cette date.

[15] Voir, AL-MIDANI (M. A.), « Les deux Congrès musulmans de 1926 », le Courrier du Geri. Recherches d’islamologie et de théologie musulmane, 2ème année, volume 2, n°2, printemps, 1999, pp. 101-110.

[16] KUPFERSCMIDT (U.-M.), « The General Muslim Congress of 1931 in Jerusalem », Asian and African Studies, vol. 12, n° 1, 1974, p. 132.


Cet article est aussi consultable sur le site du Centre Arabe pour l'Education au Droit International Humanitaire et aux Droits Humains dirigé par l'auteur : http://www.acihl.org/articles.htm?article_id=23

[17] KASMMIYYA (K.), (al Muw’tamar al Islami l-‘am fi l-Kudus 1931), (Le congrès musulman général à Jérusalem), Etudes Historique, Damas, n° 19-20, avril-juillet 1985, pp. 20-21 (en langue arabe).