Les cahiers de l'Islam


Ahmed Tahiri Jouti
Doctorant chercheur en Finance et Economie Islamique, M. TAHIRI est titulaire d’un DESA en Finance,... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 28 Avril 2013

L’institution de la Zakat : "Noyau dur" du système financier en Islam. (Première partie)



Dans cette premiere partie, l'auteur nous présente l'un des pilier de l'Islam, la Zakât ( terme traduit le plus souvent par "aumône purificatrice légale"), ainsi que les grands principes qui s'y rattachent. La seconde partie abodera le rôle de la Zakât au sein de l'économie et des systèmes financiers. 


L’institution de la Zakat : "Noyau dur" du système financier en Islam. (Première partie)
Très souvent, la « Zakât » est assimilée à un simple devoir religieux devant être accompli, ayant une portée sociale et servant à purifier les Hommes. Toutefois, elle constitue aussi un système économique complet visant à protéger la dignité de l’individu au sein de sa société, à réaliser une meilleure satisfaction des besoins matériels ainsi qu'à instaurer le plein emploi dans une économie dynamique et évolutive [1].

En tant que troisième pilier de l’Islam, la Zakât peut être considérée comme une institution centrale du système économique islamique sans laquelle, ce dernier ne pourrait pas atteindre entièrement ses objectifs tels que stipulés par le Coran et la Sunna.

Par ailleurs, la Zakât constitue le noyau dur d'un système financier islamique se voulant comme une alternative au système financier conventionnel qui, de son coté, se base essentiellement sur des pratiques et des transactions usurières.

Ce texte vise à présenter les principes de la Zakât, ses missions économiques et son positionnement en tant que composante principale du système financier islamique tout en tentant de répondre aux questions fondamentales suivantes :

  • La gestion de la Zakât est elle une mission de l’Etat Islamique ou dépend elle de la volonté des individus ?
  • Les règles de collecte et de distribution de la Zakât ont elles évolué au fil du temps?
  • Quelles sont les missions économiques de la Zakât ?
  • La Zakât peut elle jouer le rôle de système financier ?
  • Pourquoi la Zakât constitue le "noyau dur" du système financier islamique ?
  • Le système financier islamique pourrait il faire l’objet d’une évolution institutionnelle en vue de compléter le rôle de la Zakât ?

L’institution de la ZAKAT en Islam : Concepts et Principes

La relation entre Zakât et "Ribâ"

Etymologiquement, les mots « Zakât » et « Riba » ont des sens très proches. Le premier dérive du verbe arabe « Zakâ » alors que le second provient du verbe « Rabâ ». Ces deux verbes ont pour signification commune "s’accroître" et "s’agrandir" alors que conventionnellement, il s'agit de deux concepts ayant des sens opposés.
 
En effet, si la zakât se définit comme un "tribut" prélevé sur des biens ayant atteints un seuil légal et ayant été conservés pendant une année lunaire [2], le Ribâ correspond à tout surplus monétaire perçu dans le cadre d’un prêt ou d’une transaction commerciale sans contrepartie réelle.

Dans le Coran, Dieu établit une comparaison entre les deux concepts en mettant en valeur la Zakât alors qu'il "maudit" le Ribâ :
 
« Tout ce que vous donnerez à usure pour augmenter vos biens au dépens des biens d'autrui ne les accroît pas auprès de Dieu, mais ce que vous donnez comme Zakât, tout en cherchant la Face de Dieu (Sa satisfaction)... Ceux-là verront [leurs récompenses] multipliées ». (Verset 39, Sourate AR-RUM)
 
« Dieu anéantit l'intérêt usuraire et fait fructifier les aumônes. Et Dieu n'aime pas le mécréant pécheur ». (Verset 276, Sourate Al BAQARAH)
 
De plus, dans un hadith rapporté par le prophète (saws), « Dieu a maudit celui qui se nourrit d’usure, celui qui l’offre, celui qui en témoigne et celui qui en établit le contrat » éliminant ainsi du système économique islamique toute pratique usurière.

Si l’Islam interdit le Ribâ, il propose la zakât en tant qu’alternative ayant ses propres principes et règles à respecter, d’autant plus, qu’elle assure plusieurs missions d’ordre économique.
 
En effet, la zakât est l’un des piliers de l’Islam sans lequel la foi demeure incomplète. Le Coran foisonne de passages et de versets qui insistent sur l’importance de l’acquittement de la zakât en tant que forme de soumission à Dieu. Parmi ces versets, nous pouvons citer :
 
« Et accomplissez la Salat, et acquittez la Zakât, et inclinez-vous avec ceux qui s'inclinent ». (Verset 43, Sourate Al BAQARAH)

« Accomplissez donc la Salat, acquittez la Zakât et attachez-vous fortement à Dieu ». (Verset 78, Sourate Al HAJJ)
 
Si la zakât est un devoir qui s’impose à tout musulman, son acquittement dépend-il de la volonté des individus ou bien doit-il faire l’objet d’une intervention de l’Etat au niveau de la collecte et de la redistribution ?



La gestion de la Zakât  : une activité de l’Etat Islamique ?

L’une des missions principales de l’Etat Islamique consiste à défendre la foi musulmane et à garantir une pratique saine de la religion en veillant sur "l'application" des cinq piliers, dont la Zakât L’instruction divine de collecte de la Zakât était destinée à Mohamed (saws) en tant que prophète et chef de l’Etat Islamique :
 
« Prélève de leurs biens une Sadaqa [3] par laquelle tu les purifies et les bénis, et prie pour eux ». (Verset 103, Sourate AT-TAWBAH)
 
Les califes, qui se sont succédés à travers les dynasties islamiques, ont veillé à la collecte et à la distribution de la Zakat en conformité avec les enseignements coraniques et prophétiques, d’autant plus, qu’Abû Bakr (que Dieu l’agrée), le premier calife ayant succédé au prophéte (saws), avait combattu les arabes ayant refusé de la verser après la mort du messager de Dieu (saws) :

Abû Hurayra (Que Dieu l’agrée) a rapporté [4] : « Quand le Messager d’Allah (saws) décéda et qu'Abû Bakr (que Dieu l’agrée) fut désigné comme calife, certains arabes apostasièrent [en rejetant le caractère obligatoire de la Zakât]. Abû Bakr dit : “Par Allah ! Je combattrai celui qui fait la différence entre la prière et la Zakât.” ‘Umar (que Dieu l’agrée) lui dit : “Pourquoi combats tu les gens bien que le Messager de Dieu eût déclaré : On m'a ordonné de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils disent : il n’y a de divinité hormis Dieu. Quiconque le dira, ils auront préservé leur sang et leurs biens sauf le droit qui est imposé (par l’islam). » Abû Bakr (que Dieu l’agrée) répondit : « Par Dieu, je vais combattre celui qui sépare la prière de l’aumône légale, car l’aumône est le droit des biens, et par Dieu, s’ils me refusent une chèvre qu’ils donnaient au Messager de Dieu (saws), je leur déclarerai la guerre pour cela ». 'Umar (que Dieu l’agrée) dit : « Je me rendis compte qu’il disait vrai ».»

Ainsi, la Zakât est plus qu’un simple devoir religieux individuel, c’est une institution fondamentale de l’Etat Islamique qui doit se conformer à certaines règles notamment de collecte et de distribution.



L’institution de la Zakat : "Noyau dur" du système financier en Islam. (Première partie)
Les règles de collecte et de distribution de la Zakât

Dans le Coran, Dieu ne se limite pas à imposer la zakât ainsi que sa collecte par l’Etat islamique, mais il précise aussi vers qui elle doit être redistribuée :
 
« Les Sadaqats ne sont destinés que pour les pauvres, les indigents, ceux qui y travaillent, ceux dont les cœurs sont à gagner (à l'Islam), l'affranchissement des jougs, ceux qui sont lourdement endettés, dans le sentier de Dieu, et pour le voyageur (en détresse). C'est un décret de Dieu ! Et Dieu est Omniscient et Sage ».  (Verset 60, Sourate AT-TAWBAH)
 
La zakât collectée doit donc être versée aux huit "couches sociales" énumérées dans le verset coranique précédent. On distingue entre les catégories à qui la zakât peut être versée directement tels que les pauvres, les indigents, les personnes travaillant dans la collecte et la distribution de la zakât, ceux dont les cœurs sont à gagner à l’islam et les catégories qui profitent indirectement de la zakât et pour lesquels la zakât sert à payer une dette, à libérer un esclave ou à sauver un voyageur en détresse ou dans le sentier de Dieu.


  • Les Pauvres :
Il s'agit des personnes n’ayant pas de revenu ou bien un revenu qui ne leur permet pas de subvenir à tous leurs besoins. Toutefois, la zakât ne leur est pas versée pour satisfaire uniquement leurs besoins primaires mais plutôt pour avoir une qualité de vie égale à la moyenne de la communauté islamique.

  • Les indigents :
Les indigents, comme les pauvres, n’ont aucun revenu. Cependant, à la différence de ces derniers, ils ne mendient pas, en conséquence de quoi personne ne leur fait l'aumône.
Cette définition est tirée du hadith suivant :
« Le prophète (Saws) rapporte qu'Abû Hurayra (que Dieu l’agrée), a dit : « L’indigent n’est pas celui qui tourne aux gens et se satisfait d’une bouchée de nourriture ou deux, d’une datte ou deux, mais il est celui qui ne trouve pas de quoi se satisfaire, et personne ne se rend compte de lui pour lui donner une aumône, et il n’est pas capable de mendier ».


  • Les personnes qui travaillent pour la zakât :
Aussi bien dans sa collecte que dans sa distribution, la zakât mobilise un nombre important de personnes qui veillent sur la réalisation des différentes missions de cette institution engendrant ainsi un coût assez important. L’Islam prévoit l’indépendance de cette institution qui se finance grâce à la zakât collectée.

  • Les personnes dont les cœurs sont à gagner à l’Islam :
Il s'agit des personnes n'étant pas entrés en Islam (mécréants) à qui en versant la zakât, on espère provoquer leur conversion. Cette catégorie contient parfois aussi les nouveaux convertis à qui l’on verse la zakât pour affermir leur foi ou encore leurs coreligionnaires que l'on souhaite convertir à l’Islam.[5]
 
Les écoles jurisprudentielles islamiques ne sont pas toutes d’accord quant à la distribution de la zakât à cette catégorie, car certaines estiment que celle ci n’existe plus à notre époque.
 
D’autres considèrent, qu’aujourd’hui cette catégorie concerne :
  • Les non musulmans occupant des postes stratégiques pouvant menacer la sécurité des pays islamiques. Le versement de la zakât se faisant alors dans l'optique de protéger l’Islam.
  • L'acquisition de compétences militaires spécifiques dont les musulmans auraient besoin et qu'ils ne détiendraient pas.
  • La diffusion du message de l’Islam afin de contrecarrer les compagnes d’évangélisation notamment dans les pays islamiques pauvres.
  • L’allégement de l’impact des catastrophes pour les victimes afin de promouvoir les valeurs de l’Islam.
  • Les institutions destinées au soutien des nouveaux convertis ;
  • Le lobbying auprès des états non islamiques qui accueillent des communautés islamiques importantes pour faciliter la mise en place de projets islamiques sur leurs territoires ;
  • Les campagnes médiatiques pour embellir l’image de l’Islam et des musulmans auprès des non musulmans.
 
  • L’affranchissement des jougs :
Si l’esclavage n’existe plus à notre époque, la zakât peut toujours être versée pour libérer les prisonniers de guerre musulmans si l'on suit l'avis de l’école Hanbalite. De la même façon, il est possible de verser la zakât pour aider les peuples et les nations colonisés pour les libérer. 

  • Le paiement de la dette de ceux qui sont lourdement endettés :
L’endettement est une situation d’embarras pour toute personne lourdement endettée et qui n’arrive pas à honorer ses engagements. Aussi, l’Islam a prévu d’alléger le poids de la dette et de faire en sorte d'aider les personnes concernées à conserver leur dignité.

  • Pour le voyageur en détresse :
Une part de la zakât peut servir à aider les voyageurs en détresse à regagner leurs villes. Si de nos jours, les infrastructures routières et de transport se sont développées, réduisant ansi les distances, cette aide peut servir au renforcement de ces infrastructures, ou à offrir des services gratuits pour les voyageurs ayant un problème, etc.
Même si le voyageur en détresse est financièrement aisé, aucun remboursement de la zakât qui lui est versée n’est exigé une fois qu’il regagne sa ville ou sa patrie.


  • Dans le sentier de Dieu :
Le Sentier de Dieu se compose de l’ensemble des actions qui pourront contribuer de près ou de loin à promouvoir l’Islam et à diffuser son message.
Plusieurs formes peuvent faire partie de cette catégorie (contribution aux dépenses militaires, financement des compagnes de diffusion du message de l’Islam, etc.)
 
Si le coran a décidé de l’allocation de la zakât collectée, la S unna précise ses modalités d'application. C'est pourquoi que l'on y retrouve les barèmes applicables, les conditions d’éligibilité du contribuable ainsi que toutes les problématiques concernant ce sujet et ayant été abordées à l’époque du prophète (saws) .
Al Bokhari [6], dans son "Sahih",  a consacré tout un livre sur la zakât citant 101 hadiths rapportés sur le prophète (saws).
 
S’agissant des barèmes applicables, il existe plusieurs assiettes sur lesquelles la zakât est calculée. Ainsi, il est possible de distinguer entre :


  • La Zakat sur Capital : Elle comporte la zakât sur le bétail, sur l’or et l’argent, sur la monnaie fiduciaire, sur les "titres" financiers, sur la dette, et enfin sur les biens de commerce.
 
  • La Zakat des revenus : Elle comporte la zakât sur la production agricole, la zakât sur les revenus des locaux exploités, la zakât sur les profits industriels et commerciaux et la zakât sur les revenus professionnels.
 
  • La Zakat sur les mines,
 
  • La Zakat des extractions maritimes
A partir des éléments présentés ci-dessus, nous pouvons dire que la Zakat est une institution fondamentale de l’Etat Islamique qui doit en assurer sa collecte et sa distribution conformément au Coran, la Sunna et à la pratique des Califes.

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محمود أبو السعود، خطوط رئيسية في الاقتصاد الاسلامي، الطبعة الثانية، مكتبة المنارة الاسلامية بالكويت، ص.15[1]
محمد نجيب بوليف، "الاقتصاد الاسلامي ومساهمته في الاقتصاد السياسي المعاصر"، الطبعة الاولى، ص. 38 [2]

[3] Le mot "Sadaqa" signifie ici Zakat
[4] Al Boukhari, « Le Sommaire du Sahih Al Boukhari », Traduction révisée et corrigée par Ahmed Harakat, VOL. 1, Dar Al Fikr, Printers, Publishers, Distributors, Beitut, Lebanon, p.325.
[5] وهبة الزحيلي، "الفقه وأدلته"، دار الفكر، الجزء التاسع، 1997، ص.194
[6] L'imam Al-Bokhari est l'auteur de nombreux livres, mais le plus connu est le Sahîh Al-Boukhârî -Al-Jâmi'us-Sahih- qui est un recueil de hadîth. Son livre contient 7 275 Hadîth avec répétition et environ 2 230 sans répétition.