Les cahiers de l'Islam
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Amine Djebbar
Co-fondateur du site internet "Les cahiers de l'Islam", co-fondateur des "éditions Les cahiers de... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 28 Septembre 2014

Si la Chine est anti Islam, pourquoi ces musulmans chinois jouissent d'une foi revivifiée ?


Pékin interdit à certains musulmans de pratiquer le Ramadan, ou à certaines femmes musulmanes de monter voilées à bord des transports publics, mais il permet à des millions d'autres personnes de pratiquer leur religion sans entrave. (Time)



Imams Hui priant avant les principales prières du vendredi durant le mois de jeûne du Ramadan à la mosquée historique de Niujie à Beijing le 4 Juillet 2014. Photo : Kevin Frayer-Getty Images
Imams Hui priant avant les principales prières du vendredi durant le mois de jeûne du Ramadan à la mosquée historique de Niujie à Beijing le 4 Juillet 2014. Photo : Kevin Frayer-Getty Images

Ce texte de Hannah Beech est une traduction de son article publié le 12 août 2014 sur le site du TIME, vous pouvez retrouver l'article d'origine sur ce lien. Traduction de Amine Djebbar pour les cahiers de l'Islam.
 

Par Hannah Beech

La route de Linxia, dans la vaste Chine, au nord ouest, est localement connue comme "la ceinture du Coran", avec une profusion de mosquées nouvellement construites et des sanctuaires soufis qui bordent l'autoroute. Certains sont construits dans un style traditionnel chinois, avec des avant-toits semblables aux pagodes, d'autres, avec leurs dômes de tuiles vertes font écho à l'architecture du Moyen-Orient. 

A cause des troubles violents qui affectent le nord-ouest du Xinjiang, un coup de projecteur a été braqué sur les musulmans Ouïghours de cette région; ces derniers ont longtemps irrité les autorités de Pékin. Mais les Ouïghours, dont certains aspirent à une autonomie vis à vis de la République populaire, ne représentent pas la plus grande population musulmane de Chine, pays qui compte plus d'adeptes à l'islam que l'Union européenne. La primauté revient aux Hui, un groupe fort de 10,5 millions de personnes et qui est aussi la deuxième plus grande des 55 minorités ethniques officiellement reconnues en Chine. L'un des centres d'enseignement islamique Hui se trouve dans la ville de Linxia, dans l'ouest sauvage, située dans la province de Gansu où les traditions soufis restent vives.

 

Avec la propagation de l'effusion de sang dans le Xinjiang - l'affrontement le plus récent date du mois dernier, le gouvernement chinois l'a qualifié de "violente attaque terroriste", il a vu près de 100 personnes tuées selon un bilan officiel - les autorités ont intensifié la répression contre l'expression spirituelle ouïghoure (la répression religieuse se développe aussi à l'encontre des Tibétains, elle traduit leur désillusion avec le régime chinois). Mais cela ne signifie pas que Pékin cherche à annihiler l'Islam dans l'ensemble du pays. En effet, les membres de la communauté musulmane Hui connaissent un épanouissement de leur foi dans ce qui est, officiellement, encore un pays communiste athée. 

Les lieux de culte islamique à Linxia ne sont qu'un symbole de ce boom religieux. Ismail, un Hui qui travaille pour une entreprise d'Etat dans la région autonome de Ningxia, dit pratiquer librement sa foi. "Bien sûr, je jeûne pendant le Ramadan," dit-il. "Tous mes amis Hui le font aussi. C'est notre devoir en tant que musulmans". Mais un étudiant d'un collège ouïghour affirme que ses camarades de classe et lui n'ont pas été autorisé à en faire de même. " Elles (les autorités universitaires Han) s'assurent que nous mangeons à la cafétéria. Elles disent qu'elles ne veulent pas que nous soyons fatigués, mais je ne les crois pas. C'est parce que nous sommes des Ouïghours ".

Selon les chercheurs, la participation des Hui dans le pèlerinage à la Mecque (Hadj) a augmenté au cours des dernières années. Un autre signe de la résurgence de cet engagement religieux : Ismail dit qu'il a remarqué que de plus en plus de femmes Hui, dans sa ville natale, portaient le voile islamique ces dernières années. "De plus en plus de femmes Hui reçoivent une éducation, elles apprennent davantage sur leurs propres identités" dit-il. "En conséquence, elles se rendent compte de la protection apportée par l'Islam et commencent à porter davantage le voile."

A contrario, un journal local de la ville de Karamay, dans le Xinjiang, a rapporté la semaine dernière que les résidents qui portaient de longues barbes, des foulards, des voiles et des vêtements avec un croissant de lune et une étoile islamique n'étaient pas autorisés à monter à bord des autobus publics alors que la ville recevait un événement sportif. A Kashgar, un avant-poste de la Route de la soie qui est une référence de la culture ouïghoure, le gouvernement local a promu une campagne intitulée "Projet de beauté" et qui était destiné aux femmes ouïghoures, elle avait pour slogan : «Montrer vos jolis visages et laissez vos beaux cheveux flotter dans le vent." Les Ouïghours ont également des difficultés à obtenir des passeports pour voyager à l'étranger, en particulier pour aller faire le Hadj.

«Ce n'est pas une question de liberté de religion», dit Dru Gladney, l'un des plus éminents universitaires spécialiste des musulmans chinois. «De toute évidence, il existe de nombreuses formes d'expression religieuse qui sont libres en Chine, mais lorsque vous traversez les limites souvent floues et mouvantes de ce que l'Etat considère comme politique, alors vous êtes sur un territoire dangereux. Évidemment, c'est ce que nous voyons dans le Xinjiang et au Tibet. "

Contrairement aux Tibétains ou aux Ouïghours, qui parlent une langue turque et qui sont ethniquement différents des Han, les Hui ne se sont pas manifesté pour une plus grande autonomie, encore moins pour une division de la Chine. Une des raisons peut s'expliquer par la géographie. Alors que les Ouïghours sont concentrés dans le Xinjiang et que les Tibétains sont regroupés sur le haut plateau à l'extrême ouest de la Chine, les Hui sont répartis à travers le pays. Certes, la région autonome Hui du Ningxia leur est consacrée, mais les communautés Hui existent dans pratiquement toutes les grandes villes de Chine. Une population importante vit à Pékin.

Sur le plan racial et linguistique, les Hui - dont les ancêtres comprennent les commerçants arabes, asiatiques et perses qui ont sillonné la Route de la soie et qui se sont mariés localement avec des chinois - sont pratiquement indissociables de la majorité des Han vivant en Chine. La plupart du temps, c'est uniquement à travers la présence de leur bonnet blanc  que l'on distingue un Hui de son homologue Han. En partie grâce à leur affinité avec les Han et en raison de leur dispersion géographique, les Hui sont beaucoup plus intégrés à la vie chinoise courante que les minorités ethniques qui vivent dans les régions frontalières de la Chine.

"La façon dont sont perçus les Ouïghours et les Hui [selon les considérations du gouvernement] est totalement différente " affirme un chercheur étranger spécialiste des Hui et qui souhaite garder l'anonymat. "Selon le discours courant, tout ce qui concerne les Ouïghours est synonyme de violence, d'oppression et de conflits et la perception courante concernant les Hui est qu'ils sont perçus comme des complices avec le pouvoir politique et qu'ils ne sont pas de vrais musulmans. Les Hui sont considérés comme les bons musulmans et les Ouïghours comme les mauvais musulmans."

Cette division a des implications pour l'avenir du Xinjiang qui était autrefois à dominante ouïghoure mais qui fut l'objet de plusieurs vagues d'immigrations internes encouragées par le gouvernement. Alors qu'il y a de nos nombreuses et récentes arrivées de travailleurs Han dans les fermes et les mines appartenant à l'État, d'autres nouveaux venus sont Hui. Le recensement national chinois de 2010 a comptabilisé 983 015 Hui dans le Xinjiang, alors qu'ils étaient 681 527 en 1990. Durant les émeutes de 2009 à Urumqi, la capitale du Xinjiang, qui ont provoquées la mort d'environ 200 personnes, on rapporta un slogan d'extrémistes ouïghours qui fut diffusé sur les réseaux sociaux : "Tuer les Han, tuer les Hui".

Les ancêtres des Hui comprennent une longue lignée de généraux militaires qui furent loyaux envers les gouvernements impériaux chinois. (Il y avait, toutefois, des rebelles Hui qui ont affronté la dernière dynastie Qing pour une base se situant au Ningxia). Les Hui ont également excellé dans la pratique du commerce, un talent qui s'est diffusé de par leur nombre à travers la Chine. Même à Lhasa, la capitale du Tibet, de nombreux magasins de bibelots et ainsi que des restaurants près du centre ville sont maintenant tenus par des propriétaires Hui. Les Hui, au même titre que les Han, furent la cible des violences ethniques qui secouèrent les régions tibétaines en 2008. En effet, l'histoire ancienne dans l'extreme ouest de la Chine fut marquée par des batailles entre Tibétains, Ouïghours, Han et Hui avec des frontières et des allégeances aussi instables que les sables mouvants. Les animosités perdurent. "Après 2008 (violences au Tibet) et 2009 (l'effusion de sang dans le Xinjinag), c'est comme si c'était chacun pour soi" affirme le chercheur étranger spécialiste des Hui.

Les influences externes deviennent aussi très importantes dans l'Islam chinois. La prolifération des mosquées de type Moyen-Oriental à Linxia reflète la montée de l'islam Salafiste à travers le monde, de l'Indonésie à l'Afrique du Nord, avec une foi unifiée qui prend atout de ces diversités ethniques. "En Chine, les Hui illustrent brillamment cette accommodation entre la culture chinoise et l'Islam" dit Gladney, qui enseigne au Pomona College en Californie. "Mais avec la montée des réseaux sociaux et l'idée d'un monde islamique, cette adaptation historique est en train d'être débattue."

Gladney note que les clercs Hui ont étudié à l'Université d'Al Azhar en Égypte, un des plus importants centre d'enseignement islamique au monde, tandis que près de 300 Hui vivent dans la ville sainte de Médine en Arabie Saoudite. "Pendant 1300 ans, les Hui ont été non seulement capables de survivre, mais également de prospérer" dit Gladney. " Mais nous devons aussi nous souvenir que les révolutions dans l'islam chinois proviennent des communications accrues et des voyages à l'étranger, et nous sommes dans une période où les Hui ont de bonnes connexions et exercent précisément cela".

Avec le reportage de Gu Yongqiang/Beijing.


En complément de cet article, l'équipe des Cahiers de l'Islam vous propose la bande annonce du documentaire "Ouïghours, prisonniers de l’absurde" de Patricio Henríquez, 2013, 98 mn (ONF).

Synopsis :

Vingt-deux hommes se trouvent en Afghanistan en octobre 2001 lorsque les États-Unis envahissent le pays pour traquer Oussama ben Laden. Ils sont turcophones musulmans et appartiennent à la minorité chinoise ouïghoure, réprimée par le pouvoir central de Beijing. Du nord de la Chine à la base américaine de Guantanamo, le nouveau film de Patricio Henríquez suit l’incroyable odyssée de trois de ces rescapés de l’absurde associés malgré eux au terrorisme mondial.





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