Les cahiers de l'Islam


Mercredi 4 Septembre 2013

Rencontre avec Nabil Ennasri



Il nous semble possible d’affirmer que de plus en plus souvent, les médias, mais aussi désormais les politiques, utilisent un vocabulaire suggérant continuellement l'invasion, la colonisation, etc... lorsqu'il traite de sujet touchant aux français de confession musulmane. C’est pourquoi, il n’est pas illogique qu'au bout d'un moment, ce discours, que l’on peut désormais qualifier « d’idéologie de masse », finisse par imprégner la société française et conduise à une recrudescence des actes « Islamophobes », ainsi qu'à une banalisation de ce discours, voire à sa légitimation.

Nabil Ennasri, président du CMF (Collectif des Musulmans de France ), dans un style vif et direct nous livre ici, au travers de réponses sans concession, une analyse concise, lucide, mais pas nécessairement optimiste, du phénomène d’Islamophobie. Rappelant, à juste titre nous semble-t-il, que dans un passé qui n'est pas si éloigné de nous, la France métropolitaine, à des moments cruciaux de son histoire (Guerres mondiales), fut très heureuse d’accueillir en ses rangs des individus de confessions musulmanes pour défendre son territoire national, il « exhorte » par ailleurs les citoyens français de confession musulmane à faire face à la montée de l'Islamophobie actuelle en s'organisant. 


 

Nabil Ennasri (Photo du livre Les 7 défis capitaux)
Nabil Ennasri (Photo du livre Les 7 défis capitaux)

Nabil Ennasri, doctorant, diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence est spécialiste du Qatar. Il est l'auteur de " L'énigme du Qatar  " (mars 2013, éditions de l'IRIS). 
Président du CMF (Collectif des Musulmans de France ), c'est aussi un acteur de terrain, un acteur engagé au sein de la société française, intervenant notamment dans de nombreuses conférences portant sur l'Islamophobie.
Retrouver son blog ici .





Les Cahiers de l'Islam : Le concept d’Islamophobie est relativement récent. En France, contrairement à ce qui se passe dans le monde universitaire anglophone, aucune ou peu d’enquêtes sociologiques ont été menées. Quelle définition donneriez-vous de l’islamophobie ? Que répondez-vous à tous ceux qui nient toute légitimité à ce concept ? A votre connaissance, existe-t-il des indicateurs scientifiquement établis et permettant de mesurer ce phénomène ?

Nabil Ennasri: 
 
Il y a plusieurs niveaux de compréhension du terme " islamophobie ". Étymologiquement d'abord, il revient à définir la phobie de l'islam, cette peur irrationnelle qui s'empare de certaines personnes dès qu'elles sont en contact avec l'univers de cette religion. Plus proche de nous et de manière immédiate, ce terme renvoie non plus à la peur mais au sentiment de rejet qui s'exprime chez certains à l'égard des personnes qui seraient les adeptes de la religion islamique. Ici, l'islamophobie constitue une forme de racisme car elle cible une population en raison de son appartenance réelle ou supposée à une foi. C'est cette islamophobie-là qui pose problème aujourd'hui en France et plus largement en Europe car elle alimente le tourbillon de la stigmatisation des musulmans.

Ceux qui nient la légitimité de ce concept sont souvent animés d'un agenda idéologique qui les pousse à réfuter la réalité de ce phénomène et ce, afin d'éviter de se remettre en question. Une personnalité comme Caroline Fourest joue sur ce registre jusqu'à inventer des mensonges en faisant passer l'idée que l'islamophobie est née chez les officiels iraniens afin de bannir toute critique de l'islam. On est là dans la désinformation manifeste et d'ailleurs les récents travaux d'universitaires comme Marwan Mohammed et Abdelali Hajjat ont démontré que ce terme plongeait ses racines dans la littérature française dès le début du siècle dernier. On est donc loin de la fable des ayatollahs qui auraient inventé ce terme pour piéger l'opinion française.



Les Cahiers de l'Islam : Quelles sont d’après vous, les sources de cette Islamophobie ? Diriez-vous comme le directeur de l’observatoire des religions, Raphaël Liogier, que le « Mythe de l’Islamisation » est l’une de ses racines ? Quelles pourraient en être les autres racines ?

Nabil Ennasri :
Les causes sont multiples et profondes : difficulté d'appréhender le nouveau visage de la société française, repli identitaire consécutif  à la mondialisation, crise économique qui pousse à la recherche de boucs-émissaires, rivalité ancestrale avec le monde de l'islam qui est vu comme l'adversaire historique contre lequel la civilisation occidentale s'est construite, contentieux colonial etc. C'est cette combinaison de facteurs qui explique l'expansion de ce fléau. C'est inquiétant car les partis populistes européens jouent beaucoup sur ces divers registres et des Pays-bas à la France, la question de l'islam devient l'un des sujets les plus épineux du débat public.



Les Cahiers de l'Islam : Quelle est selon vous, la part de responsabilité des médias et des élites dans ce processus, qu’elles soient politiques, culturelles ou bien scientifiques ? Doit-on considérer que les Musulmans ont aussi une part de responsabilité ? Que pensez-vous de la réaction de ces derniers  face aux lois que l’on pourrait considérer comme discriminante ou face à la stigmatisation permanente dont ils font l’objet ?

Nabil Ennasri :
La responsabilité des médias et politiques est écrasante. Ces élites qui nous gouvernent et façonnent l'opinion portent une lourde responsabilité dans l'émergence de ce racisme car elles ont contribué à accréditer l'image du musulman comme étant un éternel suspect. On ne compte plus les Unes de presse tapageuses décrivant l'islam comme un problème et les musulmans comme une menace. Les ténors de certains partis ont surfé sur la vague pour marquer des points auprès d'un électorat chauffé à blanc par des médias qui assènent à coups de sondages (tronqués) que l'islam est un obstacle à " l'intégration ". On est dans la surenchère verbale qui a comme corolaire l'inflation législative. C'est particulièrement le cas en France qui s'est focalisée depuis quelques années sur le vote de lois criminalisant le port du hijab ou du Niqab.

Ceci dit, il ne faut pas minimiser le rôle des musulmans dans cette situation. Leur part de responsabilité est indéniable. Incapables de s'organiser en réseau cohérent pour défendre leurs droits, ils sont également soumis à l'influence trop présente des ambassades étrangères qui musèlent et obèrent toute mise en place efficiente d'un authentique " islam de France ". Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux et pourraient construire de manière efficace les indispensables passerelles avec les autres segments de la société pour créer un front pluriel et déterminé à lutter contre ce racisme qui menace le vivre-ensemble.

En 2013, force est de constater que nous sommes loin du compte. Il est grand temps que les musulmans se bougent et rejoignent en masse les organisations de défense des droits civiques pour mettre en place un réseau fort. C'est aussi par le biais du rapport de force politique et sur le terrain que l’on arrivera à endiguer ce phénomène. Cette volonté d'agir sur les plans judiciaires et politiques doit naturellement se faire à côté de la nécessaire ouverture à l'ensemble de la société française.





Les Cahiers de l'Islam : Enfin, pensez-vous que nous pourrions aller jusqu’à dresser un parallèle entre la situation actuelle et celle des années 30 en remplaçant les termes « Antisémitisme » par « Islamophobie », « Tziganes » par « Roms » ?...    D'après vous, comment pourrait-on endiguer cette montée de l’Islamophobie en Europe ?..

Nabil Ennasri : Nous n’en sommes pas très éloignés. De nombreuses personnalités comme Daniel Cohn-Bendit, Éric Nauleau ou même Edwy Plenel qui, sans aller jusqu'à la comparaison des années 30, a signé un texte particulièrement poignant intitulé " Pour les musulmans " en faisant le parallèle avec l'antisémitisme de l'époque de l'affaire Dreyfus, dénoncent cette montée de l’Islamophobie. Le climat est en effet pesant. La stigmatisation des musulmans se banalise chez de nombreuses formations politiques (à droite sous un registre identitaire et à gauche sous couvert de laïcité), on ne compte plus les agressions physiques contre les lieux de culte voire désormais les personnes avec des passages à l’acte de plus en plus violent. Les dérapages de personnalités publiques se multiplient sans que cela ne suscite de réprobations majeures, bref, l'atmosphère est délétère et rien n'indique que la tendance s'inversera. Pour endiguer ce phénomène, en plus de ce que j'ai indiqué plus haut, il faudrait réaliser un véritable travail d'éducation, notamment auprès des plus jeunes. Leur enseigner par exemple que si l'Europe s'est libérée du fascisme nazi, ce n'est pas uniquement grâce aux Américains. Rappeler et valoriser le rôle des armées d'Afrique qui ont libéré le sud de la France serait une étape parmi tant d'autres qui illustreront le fait que la France s'est libérée et construite grâce à ces populations dont une bonne partie des enfants et des petits-enfants sont aujourd'hui discriminés. Il est urgent de réparer cette insulte à l'histoire.





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