Les cahiers de l'Islam


Samedi 26 Janvier 2013

Occupation du Nord-Mali : L’autre vrai paternalisme occulté par Tariq Ramadan


Notre site se veut un lieu de débats et d'échanges. Dans cette optique, nous publions ci-dessous la réaction de l'islamologue sénégalais, Bakary Sambé, à l'article de Tariq Ramadan sur l'intervention française au Mali. Sa réaction peut paraître à certains moments "virulente", mais cela ne doit pas voiler le fond de son argumentation.



Par Dr. Bakary Sambé – Enseignant Chercheur au Centre d’Etudes des Religions (CER), UFR des Civilisations, Religions, Arts et Communication - Université Gaston Berger, Saint Louis du Sénégal

    A supposer que Tariq Ramadan ait un différend personnel voire politico-idéologique avec la France, cela frôle l’indécence de vouloir régler ses comptes pendant que se déroule sous nos yeux un véritable drame du peuple malien. Il a saisi cette opportunité pour s’attaquer à la politique africaine de la France, dont l’armée s’est mobilisée pour libérer le Nord-Mali à une période cruciale. Sans prendre la défense d’un pays qui a ses choix et ses orientations que nous ne partageons pas totalement, il faut tout de même admettre que si la France n’était pas intervenue, il aurait fallu deux jours de plus pour que les troupes d’occupation sous couvert d’« islamisation »arrivent à prendre Bamako et continuer allègrement leur chemin afin d’instaurer, sur une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest, l’émirat « islamique » longtemps rêvé par Mokhtar Belmokhtar.
Pour dire que l’enjeu majeur pour nos pays n’est pas la résurgence de ce discours refuge de Ramadan cherchant habilement à rallier aussi bien la gauche traditionnelle africaine que les néo-islamistes galvanisés par les victoires en demi-teinte des Frères musulmans du Maghreb et de l’Égypte. Peut-être ignorait-il que la nouvelle génération africaine avait dépassé ce débat et se préoccupait plus d’avenir.

Un impérialisme idéologique

L’article de Tariq Ramadan  est, certes, intéressant sous plusieurs aspects, y compris, la critique du suivisme intellectuel de nos élites et de la faiblesse de nos États et régimes qui ont fait qu’avec tout le poids historico-symbolique nous ayons encore besoin de la France pour libérer le Nord du Mali. Mais je reste persuadé que François Hollande, sous le feu des critiques de la presse française et d’une certaine opinion, avait tellement à faire en politique intérieure qu’il se serait bien passé d’une guerre dans un contexte aussi morose. La réflexion de Tariq Ramadan serait plus complète et crédible s’il avait, avec la même vigueur, dénoncé le processus historique et les constructions idéologiques qui amenèrent Ansar Dine et ses membres à s’attaquer au patrimoine de Tombouctou.
Mais il n’a pas pu ni voulu dénoncer avec la même vigueur cet impérialisme idéologique des pays et organisations du monde arabe, qui, sous couvert, d’islamisation de l’Afrique, financent et appuient des mouvements et ONG remettant, aujourd’hui, en cause l’existence même de l’État malien. Et, on peut légitimement se demander, à qui le tour demain ?
Il faut garder présent à l’esprit que des mouvements comme Ansar Dine et leurs alliés d’AQMI ont pour but déclaré de réislamiser le Sahel africain comme si l’islam ne s’y était pas répandu depuis le Moyen  Âge dans le cadre d’un long processus constructif et harmonieux attesté par toutes les sources historiques.
C’est cette croyance à une infériorité spirituelle du musulman africain qui est à la base de l’activisme de nombre d’ONG et de pays arabes au « secours » de l’« Afrique musulmane ». En d’autres termes, un impérialisme sur le lit d’un paternalisme d’un autre genre que Tariq Ramadan n’a pas voulu dénoncer. Peut-être même ne le perçoit-il pas, certainement emporté par les lieux communs de l’idéologie d’une « internationale musulmane », dont les adeptes africains sont aussi des inféodés d’un autre impérialisme.

L’infériorisation du nègre dans l’historiographie arabe


   L’attaque au patrimoine de Tombouctou par des phalanges venues du nord du Sahara est un retour de l’Histoire. Elle s’inscrit dans la même logique que celle qui avait animé le sultan marocain Mansour Al-Dhahabi, en 1595, lorsqu’il mobilisa son armée pour, disait-il, islamiser le Songhaï alors que Tombouctou était le centre d’un bouillonnement intellectuel depuis le XIIe siècle. L’épisode qu’en a retenu l’historiographie arabe est encore plus sinistre et plus révélateur de l’état d’esprit d’infériorisation du nègre : les armées d’Al-Mansour capturèrent comme esclave l’un des plus grands oulémas de son temps, Ahmed Baba, déporté finalement à Marrakech. Mais, au-delà des faits, ce sont le discours et l’idéologie qui sont tout aussi « impérialistes » et réducteurs. En réalité, dans le subconscient arabe, au Maghreb comme au Machrek, il n’a jamais été considéré que l’Africain puisse être « bon » musulman. La perception « folklorique »qu’avaient donnée à l’islam « noir » certains commis coloniaux devenus « chercheurs » dans l’Afrique de l’entre-deux-guerres, perpétuée, ensuite, par des africanistes hexagonaux et certains de leurs disciples africains, a fortement déteint sur la manière qu’ont les Arabes musulmans de regarder leurs « frères » du sud du Sahara.

Mieux, l’image d’une Afrique « sans civilisation, terre de l’irréligion » (ad-dîn ‘indahum mafqûd) rejointe par les théories de la tabula rasa, véhiculée par  Ibn Khaldoun  (Muqaddima) et noircie par l’intellectuel syrien Mahmoud Shâkir, dans son Mawâtin shu’ûb al-islâmiyya, est restée intacte dans certains imaginaires. Ce dernier auteur, à titre d’exemple, présente le Sénégal, qu’il n’a peut-être jamais visité, comme un pays avec ses « sauvages et cannibales » dépourvu de toute pratique ou pensée islamique « respectables ».
Le massacre du patrimoine de Tombouctou par ces bandes armées financées par des pays et organisations arabes me conforte davantage dans l’idée que, derrière le bannissement systématique des pratiques religieuses des communautés originaires d’Afrique, il y avait le mépris d’une catégorie de musulmans qui n’auraient que le choix d’une posture mimétique s’ils voulaient rester « dans la communauté ». L’expression la plus parfaite de la négation de l’apport de l’Afrique à la civilisation islamique. On dirait revivre les pires moments de la théorie ayant orienté l’entreprise coloniale, dont Tariq Ramadan critique sélectivement les résidus. Mais il ne s’attaque pas à la substance de ce paternalisme arabe sous couvert d’islamisation qui veut arriver à bout des équilibres sociaux comme de l’harmonie longtemps louée des sociétés africaines musulmanes.
En fait, il est passé parmi les choses admises qu’il y a une éternelle mission islamisatrice dont les Arabes, cette minorité dominante du monde musulman, seraient naturellement investis. Le Qatar a son « croissant rouge », qui appuie Ansar Dine à Gao, et le Koweït son Agence des musulmans d’Afrique comme l’Arabie Saoudite pilote, par milles officines, la World Association of Muslim Youth (WAMY), généreuse donatrice de la célèbre mosquée de Goodge Street, à Londres, bastion du jihadisme européen.

Un islam « africain » plus « folklorique » ?

     Cette croyance est tellement ancrée qu’elle marque l’attitude de mépris de la part des intellectuels du monde arabe vis-à-vis de l’islam africain et de sa production. J’en fus témoin irrité, c’est dans l’enceinte de la prestigieuse université de Californie, à Los Angeles, qu’un haut responsable de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), dont Tariq Ramadan est la star préférée, avait laissé entendre que l’islam « africain » était plus « folklorique » que « spirituel », répondant, ainsi, à un chercheur américain encore intéressé par l’enrichissante diversité de l’islam ! Le plus grave est que ce paternalisme arabe sur les musulmans de « seconde zone » que seraient éternellement les Africains se nourrit d’un vieil imaginaire savamment entretenu. C’est incroyablement, encore Ibn Khaldoun, pourtant esprit éclairé de son temps, qui les traitait de « wahshiyyûn » (sauvages) cannibales « ya’kulu ba’duhum ba’dan » ignorant toute notion de civilisation « tamaddun, hadâra ».
La pensée religieuse n’a pas été en reste lorsque dans la Risâla d’ibn Zayd al-Qayrawânî, faisant encore curieusement référence dans nos pays, il fut mentionné dans un esprit foncièrement esclavagiste qu’il était banni (yuharramu) de commercer avec les habitants du Bilâd Sûdân (pays des Noirs) qui sont des « impies » (kuffâr).
Comme aujourd’hui, l’Afrique subsaharienne d’alors devait être le dindon de la farce théologico-politique entre le kharijisme « banni » et un sunnisme dominant contrôlant les points d’eau sur les routes du commerce caravanier. Dans des relents de pure nostalgie Khalîl al-Nahwî pleure encore l’Afrique musulmane qui ne saurait avoir de personnalité propre que par les « profondes influences » de ce qu’il appelle la « civilisation arabo-musulmane »(Ifrîqiyya-l-Muslima ; Al-Huwiyya-d-dâ’i‘a ; L’Afrique musulmane, l’identité perdue).

L’avenir de l’Afrique subsaharienne

    C’est cette vision qui accompagne l’entreprise de déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest par la prédication d’une forme de religiosité née des contradictions ayant eu cours dans un monde arabe qui a longtemps valsé entre arabisme et islamisme pour en arriver à sa présente impasse. Je crois personnellement qu’il était mal venu de la part de Tariq Ramadan de vouloir transposer ses différends avec la France ou l’Occident qu’il dit « meurtri et mourant de ses doutes et des crises économiques, politiques et identitaires qui le traversent ». Soit.
Mais le véritable enjeu pour les pays africains, loin des idéologies importées et des modèles qu’on voudrait y plaquer, est une réflexion sur l’avenir des entités politiques aujourd’hui menacées par cet activisme dont ne parle point Tariq Ramadan.
Pouvait-il ignorer ce vieux projet de zone d’influence d’un islam wahhabite radical clairement identifiable aujourd’hui ? Cette ligne Érythrée-Khartoum encerclant l’Éthiopie « chrétienne », en passant par Ndjaména et traversant les actuelles provinces du Nord-Nigeria appliquant la « sharî‘a », le Niger et le Mali, sous effervescence islamiste, pour aboutir au Sénégal, seul pays d’Afrique noire ayant accueilli par deux fois le sommet de l’OCI et siège régional de la Ligue islamique mondiale entre autres ? Ou bien, dans la démarche ramadanienne, la critique et la dénonciation des complots et conspirations sont aussi sélectives ?

À moins qu’on accorde à Tariq Ramadan le bénéfice d’un doute sur sa connaissance des réalités subsahariennes !

    Mais serait-ce même la seule raison si l’on sait que, sur cette question précise de l’intervention française au Mali, Tariq Ramadan adopte la même position que le chef spirituel et idéologue d’Ennahda, le tunisien Rachid Ghannouchi, le Premier ministre marocain Benkirane, le président égyptien issu des Frères musulmans Mohamed Morsi, rejoints plus tard par l’emblématique Yusuf Qaradâwî, le prédicateur sous les ordres du Qatar, qui a financé Mokhtar Belmokhtar le nouvel émir autoproclamé de l’Afrique subsaharienne ?
En tout état de cause, dans cette prise de position énigmatique de Ramadan, aussi bien l’occultation du paternalisme arabe savamment drapé du prétexte d’islamisation que la troublante coïnci-concordance avec les déclarations des leaders du panislamisme les plus en vue donnent le tournis aux plus optimistes quant à sa sincérité.
* Dr. Bakary Sambe est enseignant-chercheur au Centre d’études des religions (CER), UFR des Civilisations, Religions, Arts et Communication, université Gaston Berger, Saint-Louis du Sénégal.
Dr. Bakary Sambé
Dr. Bakary Sambé





1.Posté par Racixona le 26/01/2013 17:18
Bonjour,

je trouve cet article plein de bon sens et dénué de toute forme de virulence comme on cherche à nous le faire croire. Je trouve aussi qu'il est bien documenté avec des références claires et une prise de position franche et nette, que je partage du reste totalement. De mon point de vue, il est facile de prendre une posture pseudo-intellectuelle dépourvue de toute considération tenant compte de la réalité du terrain. Je m'explique, tous les pays ou toutes les personnes qui ont pris position contre cette intervention française, n'ont pas levé le point doigt ou proférer une quelconque condamnation contre les crimes commis par ces terroristes (je dis biens terroristes) qui ont déplacé leur activité de mercenariat, à compte propre cette fois-ci, sur le sol malien. Je dis bravo à la France pour cette intervention qui devait être l’œuvre de l’Afrique dans son unanimité (magrébine et subsaharienne).
En outre, la forfaiture commise en Algérie prouve si besoin que cette plaie qu'est le terrorisme -que je qualifie d'anti-islamique, car desservant totalement l'islam) n'épargne personne, si ce n'est les intellectuels qui sont bien dans leur université, dans des pays où règne un état de droit avec pléthore de votations, quand c’est nécessaire : suivez mon regard.
Merci M. Sambe, ne laissez personne vous faire croire que cette intervention est virulente: elle est juste et vraie de mon point de vue (bien entendu).

2.Posté par Moon le 05/02/2013 09:28
Cette analyse du Dr Bakary Sambe soulève un problème qui est réél et majeur et qui doit faire l'objet d'une réélle prise de conscience dans le monde arabo-musulman. Cependant, il reproche à Tariq Ramadan de ne pas avoir été exhaustif dans sa critique de l'intervention française, alors que lui même n'est pas exhaustif (et ni nuancé) sur cette problématique qu'il soulève. D'autant plus qu'il y a quelques affirmations qui sont fausses comme le fait que Mansour Al-Dhahabi, en 1595 soit parti dans ce qui était a l'époque l'Empire Songhai, pour "islamiser le Songhai" alors qu'en réalité, il était parti dans la région pour étendre la zone d'influence du Royaume Marocain et surtout pour faire main basse sur l'or et le sel... Ce n'est pas une cause plus reluisante, mais elle est néanmoins plus proche de la réalité... Et pour finir, une autre fausse information véhiculé par cet article (qui au delà de ça, je le répète, à le mérite de mettre à jour un réél problème!) : Benkirane et son gouvernement ont ouvert le couloir aérien aux français donc ils ne peuvent pas être sur la même ligne que Morsi, Ghannouchi et Qardawi qui sont foncièrement contre cette intervention...

3.Posté par lahouari addi le 07/02/2013 09:02
Bravo Bakary. Je souscris totalement à cette analyse qui fait revenir à la surface cette lutte sourde en islam entre arabes,supposés détenteurs du vrai islam, et ajami, musulmans par défaut. Il y a cependant un fait important à souligner et qui est sous-estimé par cet article. Les rebelles ou terroristes du Nord Mali, à l'exception de certains touaregs du Nord Mali, ne sont pas l'expression de revendications de la population. On a tendance à les confondre avec les anciens mouvements de libération nationale qui avaient une légitimité populaire. Les groupes terroristes dont on parle se sont emparés de l'islam pour couvrir leurs actions. Leurs forces ne proviennent pas du soutien de la population, mais de l'aide financière des Etats de la région qui sont en rivalité. beaucoup de ces terroristes ne sont pas pratiquants. Quant à l'action de Qatar et de l'Arabie Saoudite, il ne faut pas oublier que ces régimes monarchiques, alliés inconditionnels des Etats-Unis, sont l'expression même de la décadence de la culture arabe. Ils croient tout acheter avec de l'argent. Ils savent qu'ils désobéissent au Coran et à l'éthique musulmane, et se donnent bonne conscience à faire appliquer la chari'a (dont ils ne comprennent pas l'esprit) à donner quelques millions de dollars à des Africains à qui ils demandent d'être de "bons" musulmans. Je dis bien qu'ils désobéissent au Coran, ne serait-ce que sur le plan de la politique étrangère. Ils ont suffisamment d'argent pour faire pression sur l'Occident pour libérer Jérusalem. Au lieu de cela, ils s'attaquent au seul musulman qui aujourd'hui tient à Israël: l'Iran.

Lahouari Addi

4.Posté par NIANI le 13/02/2013 14:00
Bravo, Docteur Sambé !
Je suis moi-même un fan de Mr RAMADAN sur bien des aspects de ses prises de position par rapport à la France ou à l'Occident. Je suis de ceux qui pensent que le monde arabe, dans sa majorité, à une idée très négative du Noir plus que celle gravée dans l'imaginaire des peuples occidentaux. Ils sont dans une telle ignorance qu'ils sont incapables de voir un brin d'humanité et d'intelligence chez l'homme noir à telle enseigne que leurs rapports avec l'Afrique ne peuvent être définis que sous l'angle de l'obscurantisme, de la domination ou, au meilleur des cas, du mépris et de l'indifférence.
C'est triste à dire, mais c'est le constat que je ne cesse de faire malgré tous mes préjugés positifs que j'avais du monde arabe. J'aurais aimé, Docteur, qu'un paragraphe de cet article porte un peu sur l'apport plus que positif de l'enseignement de certaines figures de l'Islam dans le monde noir. Car, le problème est avant tout une question de méconnaissance totale ou d'ignorance. C'est ce qu'il faut combattre par la divulgation ou la diffusion de leurs doctrines axées principalement sur la pratique, le spiritualisme et la tolérance. J'estime que l'Islam dans le monde arabe souffre gravement de l'intolérance et reste marqué par certains archaïsmes qui sont plus du domaine de la tradition et des coutumes locales que de l'enseignement purement coranique ou de la sunna. J'espère que la suite portera sur ça.

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