Les cahiers de l'Islam
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Amine Djebbar
Co-fondateur du site internet "Les cahiers de l'Islam", co-fondateur des "éditions Les cahiers de... En savoir plus sur cet auteur
Mardi 9 Décembre 2014

Message de la politique du Myanmar à l'intention des musulmans: Sortez.


Le gouvernement Myanmar à donné les estimations, un million de Rohingya de cette région côtière du pays sont confrontés à un choix décourageant : Ils doivent prouver que leurs familles vivent ici depuis plus de 60 ans pour gagner une citoyenneté de second rang, ou alors être placés dans des camps et faire face à la déportation.



Un camp pour les Rohyngya, une minorité ethnique, à la périphérie de Sittwe dans l'Etat de Rakhine. Crédit photo : Tomas Munita pour Le New York Times
Un camp pour les Rohyngya, une minorité ethnique, à la périphérie de Sittwe dans l'Etat de Rakhine. Crédit photo : Tomas Munita pour Le New York Times

Ce texte de Jane Perlez est une traduction de son article publié le 06 novembre 2014 sur le site du New York Times. Vous pouvez retrouver l'article d'origine sur ce lien. Traduction par Amine Djebbar pour les cahiers de l'Islam.


Par Jane Perlez

SITTWE, Myanmar. Le gouvernement Myanmar à donné les estimations, un million de Rohingya de cette région côtière du pays sont confrontés à un choix décourageant : Ils doivent prouver que leurs familles vivent ici depuis plus de 60 ans pour gagner une citoyenneté de second rang, ou alors être placés dans des camps et faire face à la déportation.

La politique, accompagnée par une vague de décrets et de lois, a rendu la vie des Rohingya, une minorité musulmane anciennement persécutée, plus désespérante, créant ainsi le plus grand flot de déportés depuis l'exode majeur qui a eu lieu il y a deux ans .

Au cours des trois dernières semaines seulement, 14 500 Rohingya ont navigué depuis les plages de l'Etat de Rakhine vers la Thaïlande, dans le but ultime d'atteindre la Malaisie, d'après le Projet Arakan, un groupe qui surveille les Rohingya.

Message de la politique du Myanmar à l'intention des musulmans: Sortez.
Cette crise est devenue un embarras pour la Maison Blanche, qui plus est avant une visite de Barak Obama pour le Myanmar prévue la semaine prochaine. L'Administration considère comme une réussite la politique étrangère du Myanmar en Asie mais s'inquiète de la reprise du conflit entre les extrémistes bouddhistes, qui ont gracieusement aidé le gouvernement, et les Rohyngya qui pourraient mettre à mal la transition déjà rocheuse d'un régime militaire à la réforme démocratique.

Monsieur Obama a appelé Thein Sein, le président du Myanmar, la semaine dernière et l'a exhorté à résoudre "les tensions et la situation humanitaire dans l'État de Rakhine", d'après la Maison Blanche. Au cours de son appel au gouvernement, Monsieur Obama avait déjà demandé au leader du Myanamar de revoir sa politique anti Rohyngya, en particulier le plan de réinstallation. Le Myanmar doit "soutenir les droits civiques et politiques de la population Rohyngya", avait-il dit.

Les Rohyngya sont victimes de discrimination depuis des décennies. Ils se sont vu refuser la citoyenneté et ont été expulsés de leur maison, leurs terres ont été confisquées et ils ont été attaqué par l'armée. Après une telle attaque en 1978, près de 200 000 personnes avaient fui au Bangladesh.

La dernière flambée de violence commença avec le déclenchement d'une émeute sectaire en 2012, durant laquelle une centaine de Rohyngya furent tués et une dizaine de villages ont été brûlés par les bouddhistes radicaux. Depuis lors, près de 100 000 personnes ont fui le pays et plus de 100 000 ont été enfermées dans des camps sordides, avec interdiction de les quitter.

Comme les conditions dans les camps se sont détériorées, la pression internationale a contraint le gouvernement à trouver une solution humanitaire. Au lieu de cela, le gouvernement semble accélérer une stratégie qui a été décrite par les groupes de défense des droits de l'homme comme un nettoyage ethnique. 

Pour beaucoup de Rohyngya, la nouvelle politique, surnommée le plan d'Action Rakhine, représente une forme d'humiliation finale, selon Mohamed Saeed, un organisateur communautaire dans un camp sur le bord de Sittwe, la capitale de l'État de Rakhine.

"Les gens ont réellement peur de ce plan" a-t-il dit. "Notre communauté est de moins en moins nombreuse. Voici ce qu'ils attendent de nous, que nous partions".

De nombreux Rohyngya sont venus au Myanmar au 19 ème siècle quand les Britanniques dirigeaient tout ce qui correspond aujourd'hui à l'Inde, le Bangladesh et le Myanmar, anciennement connu sous le nom de Birmanie. Mais la demande du gouvernement qui exige une attestation de résidence remontant à 1948 est trop onéreuse pour de nombreuses personnes, qui n'ont pas ce document ou qui en possèdent un inférieur aux six décennies demandées, d'après les défenseurs des droits de l'homme.

Ceux qui peuvent prouver leur résidence sont seulement admissibles pour une citoyenneté par naturalisation, laquelle ne confère pas les mêmes droits qu'une citoyenneté pleine et peut faire l'objet d'une révocation. De plus, ils seront considérés comme des "Bengalis", non plus comme des Rohyngya, ce qui signifie qu'ils sont des immigrants venus du Bangladesh et sont sous la menace d'une potentielle expulsion. 

D'après ce plan, les Rohyngya qui ne peuvent pas prétendre à la citoyenneté par naturalisation ou ceux qui refusent la désignation de Bengali seront placés dans des camps avant d'être expulsés. 

Human Right Watch a décrit ce plan comme "un modèle de ségrégation permanente et une apatridie". 

Le gouvernement a demandé à l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNCHR) de participer à la réinstallation, mais cette dernière a refusé, selon un porte parole.

Le plan d'Action Rakhine constitue l'un des éléments d'une politique et d'une stratégie ayant pour objectif de marginaliser les Rohyngya. Cette année, conformément à la position du gouvernement qui les considèrent comme des étrangers, les Rohyngya ont été empêchés de participer au recensement national.

Une fille Rohingya dans une cabane dans un camp de personnes déplacées à la périphérie de Sittwe, dans l'Etat Rakhine. Crédit Tomas Munita pour The New York Times.
Une fille Rohingya dans une cabane dans un camp de personnes déplacées à la périphérie de Sittwe, dans l'Etat Rakhine. Crédit Tomas Munita pour The New York Times.
Une législation proposée il y a deux mois au Parlement, et qui devrait être votée, interdirait les Rohyngya de voter aux élections de l'année prochaine. Le Parlement a également interdit les mariages interreligieux, une mesure visant à accroître le sentiment anti musulman selon les défenseurs des droits de l'homme.

Ces politiques viennent en amont d'une situation qui est de plus en plus dramatique dans les camps et les villages Rohyngya. Dans les camps à la périphérie de Sittwe, où vivent 140 000 Rohyngya, les services de santé sont pratiquement inexistants. 

Le principal prestataire médical, Médecins Sans Frontières, groupe international à but non lucratif, fut expulsé il y a six mois et a été dans l'impossibilité de revenir.

Dans les villages autour de Maungdaw, une ville à dominante Rohyngya proche de la frontière du Bangladesh, il y a eu une soudaine augmentation d'arrestation d'hommes et de jeunes garçons Rohyngya, ont affirmé les fonctionnaires de l'ONU et les défenseurs des droits de l'homme. 

La Police des frontières a arrêté plus de 100 Rohyngya pour des charges concernant des rassemblement illégaux et pour refus de participer au plan d'Action. Chris Lewa, le directeur du Projet Arakan, a déclaré que les arrestations étaient le fruit d'une campagne visant à contraindre les hommes de quitter le pays. 

Pour beaucoup, les excursions en bateau à hauts risques de la Thaïlande allant jusqu'en Malaisie, pays musulman qui tolère paisiblement les réfugiés, commencent sur une plage de sable gris à Ohn Taw Shi, un village de pêcheurs bordé de cocotiers aux abords d'un camp pour personnes déplacées.

Récemment, l'écume des vagues a lapé le rivage, quelques bateaux en bois laissés à l'abandon attendent d'être utilisés durant la nuit. Les policiers ont dormi, dans la chaleur de l'après midi, dans une cabane en bois se situant à près de 500 mètres. 

Un contrebandier, Chan Thet Maung, un téléphone portable accroché à son pantalon et des bouchons d'oreilles suspendues à son cou, a déclaré que lorsque les bateaux en bois étaient remplis de Rohyngya, ils naviguaient vers le nord pendant environ cinq heures afin d'assurer la correspondance avec de plus grands navires. Là, dans les eaux frontalières entre le Bangladesh et le Myanmar, plusieurs ponts de bateaux restent parfois inoccupés, pendant des jours ou des semaines, et sont habités par des équipages armés et violents qui attendent un complément important de passagers en destination de la Thaïlande, selon un rapport interne de l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés.

La saison de contrebande annuelle, qui commence début octobre quand la saison de la mousson se termine, a pris un départ rapide, affirme le contrebandier. La police a demandé 2000$ - 100$ pour chacun des 20 passagers - pour une cargaison récente, mais les contrebandiers ont proposé un prix un peu moins onéreux, dit-il. 

Le voyage a été annulé, mais un autre devrait avoir lieu prochainement, a-t-il dit.

Les fonctionnaires locaux incitent les voyages de contrebande, selon Matthew Smith, le directeur de Fortify Rights, une organisation qui étudie les groupes ethniques au Myanmar. 

"Le trafic régional et les contrebandes commencent avec la complicité des autorités du Myanmar" a-t-il ajouté. "Nous avons recensé, au sein de la police et de l'armée, des paiements qui allaient jusqu'à 7 millions de kyat en échange d'un passage en mer au sein d'un bateau". Sept millions de kyat représentent environ 7000$.

Dans certains cas, la marine du Myanmar a escorté des bateaux remplis de Rohyngya et exploités par des gangs criminels vers les eaux internationales, d'après Monsieur Smith.
 

Une femme dans un camp Rohingya à Sittwe qui a appelé son frère en Malaisie pour lui demander de l'argent après l'enterrement de leur mère. Crédit Tomas Munita pour Le New York Times.
Une femme dans un camp Rohingya à Sittwe qui a appelé son frère en Malaisie pour lui demander de l'argent après l'enterrement de leur mère. Crédit Tomas Munita pour Le New York Times.
La plupart des Rohyngya veulent quitter les camps et les villages au nord de Rakhine en payant 200$ les passeurs uniquement pour monter à bord d'un bateau. Une fois en Thaïlande, les réfugiés doivent payer aux contrebandiers une somme additionnelle de 2000$ pour la seconde étape vers la Malaisie.

Certains d'entre eux, comme Nor Rankis, 25 ans, qui a dit qu'elle voulait rejoindre son mari avec qui elle a été séparée et son frère qui sont en Malaisie, ne payent rien, un signe presque certain qu'elle sera vendue aux trafiquants en Thaïlande pour vivre dans la servitude.

"Je ne veux pas vivre ici, je ne peux pas survivre" dit-elle un soir alors qu'elle attendait un trafiquant qui devait l'emmener. Elle avait emballé certaines choses dans un sac de plastique rose: une bouteille de parfum, un nouveau sarong et une boîte de vitamines, bien que rien ne la protège du soleil équatorial qui tombe sur elle à travers la baie du Bengal. 

Pour les Rohynga plus fortunés qui sont à Sittwe, les passeurs peuvent leur procurer des documents pour un vol de 90 minutes vers Yangon, en payant une somme de 4000$. Les passagers réguliers payent 88$.

Un étudiant Rohyngya de 20 ans, dont la famille avait économisé la somme de 4000$, a affirmé que son courtier avait donné 75% de la somme au bureau de l'immigration. Comme tous les étudiants Rohyngya, il fut expulsé en 2012. 

L'étudiant, qui a refusé de donner son nom par peur de représailles, a déclaré que le passeur l'avait escorté avec les fonctionnaires du Département de l'Immigration et de la Population dans une voiture officielle en partant du camp vers l'aéroport de Sittwe. 

"Je tremblais nerveusement" a-t-il dit. "Mais l'intermédiaire m'a donné du courage et j'étais excité en voyant la porte de Départ".
 

A Yangon, la capitale commerciale du pays, les Rohyngya disent qu'ils mènent une vie plus paisible. Les familles Rohyngya anciennement établis là-bas dirigent des entreprises, et les documents ne sont pas autant examinés que dans le Rakhine où la ségrégation s'est enracinée. 

Une porte parole de l'État de Rakhine a insisté sur le fait que les Rohyngya n'appartenaient pas au Myanmar et a précisé que le Plan d'Action Rakhine était nécessaire parce que le taux de naissance des musulmans menaçait la majorité bouddhiste. 

"Il n'y a pas de Rohyngya qui soient en conformité avec la loi" a affirmé le porte parole, U Win Myaing, directeur assistant du Ministère de l'Information. "Ce sont des immigrants illégaux. S'ils ont besoin de travailler aux Emirats Arabes Unis, pourquoi ne demandent-ils pas aux gens d'aller là-bas ?"

Certains fonctionnaires du gouvernement ont décrit le Plan d'Action Rakhine comme un projet de proposition, non comme une politique officielle. Mais le gouvernement a déjà commencé à exécuter le plan dans au moins un camp, Myebon, qui est situé à 60 miles au sud de Sittwe.

Dans un geste, devançant la visite de Monsieur Obama, le gouvernement a libéré 15 prisonniers début octobre, dont trois Rohyngya. Parmi eux, il y avait U Kyaw Hla Aung, 75 ans, un éminent avocat qui fut emprisonné après les violences à Sittwe en 2012. 

Un des rares Rohyngya ayant une formation de juriste - Les Rohyngya ont depuis été interdit de suivre des études de droit et de médecine - Monsieur Kyaw Hla a dit qu'il était illogique que le gouvernement insiste sur le fait que les Rohyngya ne soient pas des citoyens. 

«Mon père était chef de bureau dans les tribunaux à Sittwe pendant 40 ans», dit-il dans sa maison de bambou située dans l'un des camps. «Je fus sténographe pendant 24 années dans les tribunaux, puis avocat. Comment peuvent-ils dire que nous ne sommes pas des citoyens à part entière? "

Après quelques nuits d'attente pour un contrebandier, Nor Rankis pataugea dans l'encre de la baie du Bengale vers un minuscule bateau de bois, bloqué parmi une dizaine d'autres, qui étaient dirigés, elle espérait gagner la Malaisie.

"Je dépends de Dieu" dit-elle. "Voilà pourquoi j'ose y aller".


Moe Wai a contribué à ce reportage.


 




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