Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam


Chercheur associé à l’Institut de Recherches et d'Etudes sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM) -... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 8 Novembre 2015

Les awāʼil dans Badāʼiʽ al-zuhūr fī waqāʼiʽ al-duhūr d’Ibn Iyās

La science d’al-ʼawāʼil est considérée comme une partie intégrante de l’histoire. Elle décrit les événements et les incidents. Un grand nombre d’historiens ont abordé ce sujet, notamment Ibn al-Kalbī (m. 206/821) dans son livre s’intitule al-ʼAwāʼil, ʽAlī al-Madāʼinī (m. 225/839) dans son livre al-ʼAwāʼil...



Gravure représentant des Mamelouks, troupes militaires qui ont statué en Egypte de 1250 à 1517 et en Syrie (comprenant aussi la Palestine) de 1260 à 1516.
Gravure représentant des Mamelouks, troupes militaires qui ont statué en Egypte de 1250 à 1517 et en Syrie (comprenant aussi la Palestine) de 1260 à 1516.

Ibn Iyās Abū al-Barakāt Muḥammad ibn Aḥmad Šihāb al-Dīn al-Nāṣirī al-Ǧarkasī al-Ḥanafī [1], historien égyptien né [2] au Caire en 852 /1448 et décédé dans la même ville après 928/1522 [3].
 

Pendant longtemps, Ibn Iyās n’a guère retenu l’intérêt. C’était le cas à son époque, puis pendant les trois siècles qui ont suivi. Il n’existe donc aucune biographie complète de lui, ni dans les sources mameloukes, ni dans celles d’époque ottomane. Bien que contemporains d’Ibn Iyās, aucun des deux historiens importants que sont Ibn Ṭūlūn (880-953/1475-1546) et Ibn al-Ḥumṣī (841-934/1473-1527), n’ont jugé utile de lui consacrer une notice biographique. C’est particulièrement curieux de la part d’Ibn al-Ḥumṣī qui s’était établi au Caire pour une longue durée où il a occupé divers postes, dont celui d’adjoint au cadi suprême. De même, les historiens égyptiens du XIe/XVIIe siècle se sont contentés de donner quelques indications peu significatives à son propos. Il est évident qu’Ibn Iyās n’avait pas, à son époque, la même place que celle qu’il occupe actuellement. C’est son Badāʼ al-zuhūr fī waqāʼ al-duhūr, ouvrage le plus important d’une œuvre bien plus vaste qui fait de lui aujourd’hui un historien majeur pour la fin de la période mamelouke et les débuts de l’époque ottomane [4] . Une des raisons est qu’il est pratiquement le seul historien à avoir vécu cette période de l’histoire de l’Egypte.

Ibn Iyās écrit dans Badāʼiʽ al-zuhūr sur l’histoire de l’Egypte depuis les époques les plus anciennes jusqu’au mois de 29 ī al-ḥiǧǧa 928/ 19 novembre 1522. Mais son objectif était surtout d’écrire une histoire de l’Egypte mamelouke, en l’insérant à la fois dans un territoire, l’Egypte, et dans l’histoire longue de celui-ci. Donc l’histoire préislamique, puis les années allant de la conquête jusqu’au premier Etat mamelouk, tiennent une place très modeste par rapport à la période la plus récente des IXe/XVe- début Xe/XVIe siècles correspondant à la période vécue par l’auteur, où il expose avec plus de détails ce qu’il a vu, entendu et vécu, en particulier les dernières années du sultanat mamelouk, la conquête du pays par les Ottomans et la mise en place du nouveau pouvoir. En cela, son ouvrage qui s’inscrit à la suite des œuvres de Maqrīzī, Ibn Taġrī Birdī et Saḫāwī, eux aussi témoins de leur temps, prend une importance toute particulière. Ibn Iyās lui-même en était tout à fait conscient, c’est pourquoi il a conclut la onzième section de son ouvrage : « Il m’est arrivé personnellement pour cette dernière partie des chances dont n’ont pas bénéficié d’autres historiens qui avaient eu à exposer l’histoire ancienne [5] ».

On peut distinguer cinq types de faits dans al-Badāʼiʽ : sociaux, politiques, économiques, faits relatifs aux phénomènes naturels, notices nécrologiques. Les sujets abordés se diversifient, d’une période à l’autre à travers les thèmes abordés.
Pour ces faits, Ibn Iyās a accordé dans Badāʼiʽ al-zuhūr fī waqāʼiʽ al-duhū[6] une place importante à ce qu’il a appelé les ʼawāʼil (introduction, apparition pour la première fois d’un fait [7].

La science d’al-ʼawāʼil est considérée comme une partie intégrante de l’histoire. Elle décrit les événements et les incidents. Un grand nombre d’historiens ont abordé ce sujet, notamment Ibn al-Kalbī (m. 206/821) dans son livre s’intitule al-ʼAwāʼil, ʽAlī al-Madāʼinī (m. 225/839) dans son livre al-ʼAwāʼil, Aḥmad Ibn Abī ʽAbdallah al-Barqī (m. en 280/893 dans son livre al-ʼAwāʼil, Abī ʽĀṣim al-Ḍaḥḥāk (m. 287/900 dans son livre al-ʼAwāʼil mina-l-Musnad, Abī ʽIrwa al-Ḥarrānī (m. 318/930) dans son livre al-ʼAwāʼil, Abī Yaʽqūb Isḥāq al-Qayrawānī (m. 320/932) dans son livre al-ʼAwāʼil wa-l-Aqāwīl.

Voici un tableau recensant les occurrences de ʼawāʼil citées dans les Badāʼi :
 

Le tableau montre le nombre de fois où Ibn Iyās a cité al-ʼawāʼil dans les Badāʼiʽ. Ibn Iyās  a cité, dans ce contexte, le premier fait faisant partie des awāʼil à savoir la première peste qu’ont connue les musulmans en Egypte durant l’année 86 hégire [8].

Lesʼawāʼil portent chez Ibn Iyās sur les domaines suivants :

- Concernant les fonctions, notamment la fonction judiciaire [9], il disait: « le premier mandat de tel » (awwal wilāya li fulān). Il spécifiait souvent le nombre de mandats quand il faisait référence au « troisième, quatrième ou cinquième mandat…etc. » (ṯāliṯ wilāya aw rābiʽ wilāya aw ḫāmis wilāya, etc). Ceci affirme le grand intérêt qu’avait Ibn Iyās  pour les postes administratifs et leur suivi et plus particulièrement les postes de la magistrature.

- La nomination d’une personne dans deux postes en même temps est possible dans le cas où ce cumul de postes survient pour la première fois [10].

- La nomination d’une première personne dans une famille à un poste de l’Etat [11].

- Une personne dans une position de renommée pour la première fois ou la première dérision qu’a connue une personnalité célèbre [12] .

- Concernant les sultans, Ibn Iyās  mentionne la première action que le sultan entreprend après son ascension au pouvoir [13]- une première activité qu’aucun autre sultan n’a entrepris, notamment un changement dans les traditions des sultans ou dans leurs système de gouverner comme l’imposition de certains impôts [14]« farḍ al-mukūs »- dérision des hommes de religion [15] - le premier cortège  du sultan [16] - un premier combat militaire « taǧrīda » [17] - une première défaite militaire [18] - une première fête de la naissance du prophète par le sultan [19] - une première sortie hors de la forteresse [20] - le premier voyage du sultan [21] - les premiers troubles sous son règne [22].

- Concernant les constructions, il disait : « la première coupole construites de pierres [23]  » (awwal qubba ʽummirat bi-l-ḥaǧar).

- Concernant les pestes, il citait : « ceci est la première peste qu’a connue le peuple sous le règne du al-Ẓāhir Jaqmaq [24] » (ā awwal ṭāʽūn waqaʽa fī dawlat al-Ẓāhir jaqmaq).

- à propos du premier des événements de l’année il dit : « ceci est le premier événement de l’année 925 hégire » [25] (wa kānat hāḏih al-ḥādiṯa awwal ḥawādiṯ sanat ḫams wa ʽišrīn wa tasʽu māʼa).

Ibn Iyās  a également évoqué les dernières activités des sultans ou des notables. A ce propos, il mentionne les derniers gestes ou attitudes justes du sultan [26]  - les derniers cortèges du sultan [27] - les dernières fêtes de la naissance du Prophète chez le sultan [28] - le dernier ambassadeur « qāṣid » du sultan [29].

Ce dernier volet d’al-awāḫir (ultime événement ou action) contenait moins d’informations que celui d’al-ʼawāʼil.

En bref, les commentaires d’Ibn Iyās sur ces deux composantes étaient simples et se concentraient sur la citation de la prolongation de la pratique d’une tradition ou son annulation et ce jusqu’aux jours d’Ibn Iyās, ou l’expression d’un avis sur la bonne ou la mauvaise décision de la nomination d’une certaine personne à un tel poste. Dans la majorité des cas, l’information passe sans aucun commentaire.

Cette notation des awāʼil est présente chez la plupart des chroniqueurs mameloukes, seul l’intérêt donné à ces faits ainsi que leur place changent d’une source à une autre. Ibn Iyās est parmi les chroniqueurs qui ont donné une place importante dans leurs ouvrages aux awāʼil. Après une comparaison de la méthode d’Ibn Iyās  avec ce qu’a écrit Ibn Ṭūlūn dans son livre Mufākahat al-ḫillān fī ḥawādiṯ al-zamān [30] sur al-ʼawāʼil, nous constatons que les deux historiens partagent  les techniques d’écriture suivantes :

- une forte tendance à abréger la description des événements.
- un style facile, loin des complexités et des ornements verbaux.
- aucune trace n’est visible d’une critique digne d’intérêt dans ce domaine d’écriture.

Mais l’écriture d’Ibn Ṭūlūn a certains avantages de plus que celle d’Ibn Iyās. Ibn Ṭūlūn justifiait, en effet, certains événements dans al-ʼawāʼil. Il dissertait même à propos de certains d’entre eux.



Notes

[1] Ibn Iyās a donné son nom sous cette forme dans son ouvrage. Brockelman a cité ce nom dans Geschichte der arabischen Litteratur [1909, 3 tomes, Leiden: Brill] comme suit : « Abū al-Barakāt Muḥammad ibn Aḥmad ibn Iyās Zīn al-Dīn al-Nāṣirī al-Ǧarkasī al-Ḥanbalī » [extrait de la traduction de l’ouvrage en arabe par al-Naǧǧār, 1961-1962, Tārīḫ al-adab al-ʽarabī, t. II, p. 405] mais nous n’avons trouvé aucune référence d’une quelconque affiliation avec les Hanbalites.
 [2] Ibn Iyās, à propos de sa naissance, mentionne ceci parmi les faits de l’année 852/ 1448 : « je suis né cette année le samedi 6 rabīʽ al-āḫir de l’année citée. C’est ce que j’ai copié de la main de mon père - que la miséricorde d’Allah soit sur lui » (wa fī hāḏihi al-sana kāna mawlidī wa ḏālika fī yawm al-sabt sādis rabīʽ al-āḫir min al-sana al-maḏkūra hākaḏā naqaltuhu min ḫaṭt wālidī raḥima-hu Allāh) [al-Badāʼiʽ, t. 2, p. 263]. Voir aussi : Aḥmad, ʽAbd al-Rāziq Aḥmad, 1974, Dirāsāt fī al-maṣādir al-mamlūkiyya al-mubakkira, le Caire : maṭbaʽat Saʽīd Raʼfat, p. 161.
[3] Nous ne pouvons pas préciser la date du décès d’Ibn Iyās mais ce qui est certain c’est qu’il avait plus de 76 ans à sa mort qui est postérieure à l’année 928/1522, ceci parce que les derniers événements qu’il a rapportés de sa propre main datent du mercredi fin de ḏī al-ḥiǧǧa de l’année 928/ 28 octobre 1524, date à laquelle il avait fini la XIème section de Badāʼiʽ al-zuhūr fī waqāʼiʽ al-duhūr [al-Badāʼiʽ, t. 5, p. 494]. Lellouch [Lellouch, Benjamin, 2006, Les Ottomans en Egypte, historiens et conquérants au XVI siècle, Paris : Peeters, p. 267] précise aussi qu’il est décédé après la date du 29 ḏū al-ḥiǧǧa 930/28 octobre 1524.
Voir aussi : Aḥmad, Laylā ʽabd Allaṭīf, 1980, Dirāsāt fī Tārīḫ wa muʼrriḫī Miṣr wa š-Šām ibbāna al-ʽaṣr al-ʽuṯmānī, le Caire : Maktabat al-ḫānjī, p. 179.
[4] ʽAbd al-Ġanī, Yusrī, 1991, Muʽǧam al-muʼrriḫīn al-muslimīn ḥattā al-qarn aṯ-ṯānī ʽašar al-hiǧrī, 1ère édition, Beyrouth : Dār al-kutub al-ʽilmiyya, p. 47- 48.
[5] (waqaʽa lī min al-maḥāsin fī hāḏā al-ǧuzʼ mā lam yaqaʽ li-ġayrī min al-muʼarriḫīn fī mā awradūh fī tawārīḫihim al-qadīma) [al-Badāʼiʽ, t. 5, p. 494] ; Traduction par Wiet, 1960, p. 475.
[6] Ibn Iyās, 1982, Badāʼiʽ al-zuhūr fī waqāʼiʽ al-duhūr, éd. Muḥammad Muṣṭafā, le Caire : al-Hayʼa al-miṣriyya al-ʽāmma li-l-kitāb, 5 tomes.
[7] Les chroniques d’Ibn Iyās sont bâties sur une succession de « faits », désignés sous les termes suivants : hādiṯa/hawādiṯ, wāqi’a/waqā’iʽ, amr/umūr, abar/aḫbār.  Il s’agit de faits considérés, dans la perception d’Ibn Iyās, comme devant être mentionnés et dignes d’être notés. On retrouve ces mêmes termes dans les autres chroniques mameloukes et l’un d’eux wāqi’a apparait dans le titre même de l’ouvrage Badāʼiʽ al-zuhūr fī waqāʼiʽ al-duhūr « Les merveilles des fleurs dans les événements des temps ». Cf. al Amer, Ahmad, L’historiographie à l’époque mamelouke à travers l’exemple de l’ouvrage Badāʼiʽ al-zuhūr d’Ibn Iyās : analyse de la méthode et du contenu, thèse de doctorat sous la direction de Michel Tuchscherer, octobre 2014, Aix Marseille Université.
[8] Ibn Iyās, 1982, t. 1, vol. 1, p. 122.
[9] Ibn Iyās, 1982, t. 1, vol. 2, p. 138, 348. 
[10] Ibn Iyās, 1982, t. 1, vol. 2, p. 872.
[11] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 8.
[12] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 204, 216, 223, 275.
[13] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 318.
[14] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 310.
[15] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 220.
[16] Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 390, 391.
[17]  Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 9.
[18] Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 34.
[19] Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 340.
[20] Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 298.
[21] Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 143.
[22] Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 210.
[23]  Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 350.
[24]  Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 227-275 (année 848). 
[25]  Ibn Iyās, 1982, t. 5, p. 288.
[26]  Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 444.
[27]  Ibn Iyās, 1982, t. 2, p. 450; t. 5, p. 205.
[28]  Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 317.
[29]  Ibn Iyās, 1982, t. 3, p. 299.
[30] Ibn Ṭūlūn, 1963, Mufākahat al-ḫillān fī ḥawādiṯ al-zamān, édité par Muḥammad Mūṣṭafā, le Caire : al-Muʼassasa al-miṣriyya al-ʽāmma li-l-taʼlīf wa-l-tarjama wa-l-anbāʼ wa-l-nashr.