Les cahiers de l'Islam


Mardi 8 Septembre 2015

Les animaux en Islam



Les animaux en Islam

Le Professeur Alan Mikhail est historien à l'Université de Yale, spécialiste du monde musulman à l'époque moderne, de l'empire Ottoman et de l'Egypte. Ses recherches et ses enseignements portent essentiellement sur la nature des lois impériales aux débuts de l'époque moderne, l'histoire paysanne, la gestion des ressources environnementales, la science et la médecine.

Il a obtenu son doctorat à Berkeley, University of California et il a été membre de la Andrew W. Mellon Fellowship of Scholars in the Humanities à l'Université de Stanford avant de rejoindre Yale.

Il est l'auteur de Nature and Empire in Ottoman Egypt: An Environmental History (Cambridge University Press, 2011) et The Animal in Ottoman Egypt (Oxford University Press, October 2013) et l'éditeur de Water on Sand: Environmental Histories of the Middle East and North Africa (Oxford University Press, 2013).

Ibn al-Muqaffa’, Kalila wa Dimna, Égypte ou Syrie, XIVe siècle : Les chacals Kalila et Dimna en train de converser © BNF
Ibn al-Muqaffa’, Kalila wa Dimna, Égypte ou Syrie, XIVe siècle : Les chacals Kalila et Dimna en train de converser © BNF

Les animaux en Islam, par Al-Hafiz B. A. Masri, éditions Droits des animaux, 2015.


Se levant un jour pour la prière, le Prophète Mohammed trouva son chat favori endormi sur son bras. Plutôt que de le perturber, il prit une paire de ciseaux et coupa la manche de son vêtement pour le laisser dormir alors qu’il dégageait doucement son bras. Cette forme de compassion dont fit preuve le Prophète correspond à la vision de l’Islam dans son ensemble, tel qu’il ressort de l’important livre de Basheer Ahmad Masri : Animals in Islam, publié en 1989 et traduit pour la première fois en français en 2015 sous le titre Les animaux en Islam par Sébastien Sarméjeanne, sous la supervision de Malek Chebel.



Par Alan Mikhail.
Traduction de Sébastien Sarméjeanne.

Né dans le Pendjab en 1914, Masri étudia à Lahore et au Caire dans sa jeunesse, puis enseigna en Afrique de l’Est pendant vingt ans, avant de s’installer finalement en Grande-Bretagne où il devint un célèbre chef de file sunnite. Il mourut en 1992. Les animaux en Islam a été la première œuvre majeure à défendre l’idée selon laquelle l’Islam, depuis ses débuts, avait une tradition de compassion à l’égard des animaux. Passant au peigne fin les textes qui font autorité en Islam, le Coran, mais aussi certains hadiths et des commentaires ultérieurs de ces sources, Masri fournit des preuves multiples pour soutenir son argument selon lequel l’Islam a développé un programme robuste, sophistiqué et holistique quant aux droits des animaux, bien avant tout autre système de pensée.

Nous apprenons beaucoup dans ce livre. Les chiens n’ont pas toujours été condamnés en Islam et la consommation par les hommes de la nourriture que les chiens amenaient aux chasseurs dans leur gueule était permise. Dieu réprimanda Mohammed parce qu’il ne prêtait pas assez attention à son cheval. Avant que le Prophète n’arrive à Médine en 622, les habitants de la ville avaient pour habitude de couper les bosses des chameaux vivants pour les manger.

Au-delà du fait de collecter une multitude de telles anecdotes intéressantes sur les relations entre l’Islam et les animaux, le livre de Masri se voulait un argumentaire rigoureux pour un programme politique précis – un abattage plus humain des animaux. Dans l’histoire de l’abattage islamique, Masri trouve une alternative aux horreurs de la production industrielle moderne de viande et aux élevages intensifs. L’abattage islamique est à la fois plus humain et produit une viande plus saine. Bien qu’il ne pratique pas lui-même le végétarisme, Masri était, de ses propres mots, « végétarien par conviction » et préconise avec une certaine vigueur le végétarisme dans le livre. Néanmoins, il reconnaît que les musulmans et les autres ne sont pas prêts d'arrêter de consommer de la viande. Le livre se termine ainsi par un fervent argumentaire en faveur de l’usage de l’étourdissement avant l’abattage. Pour Masri, l’étourdissement évite aux animaux de souffrir et préserve l'écoulement normal de sang jusqu’à la mort, une exigence des lois islamiques sur l’abattage. L’étourdissement est l'aboutissement parfait pour le livre de Masri. C’est un compromis qui reconnaît la réalité selon laquelle les animaux continueront d’être tués pour l’alimentation, tout en permettant de respecter les lois islamiques au regard de leur caractère pratique comme moral. Avec l’étourdissement avant abattage, le dilemme moral de la souffrance animale n’est pas totalement éliminé (peut-il l’être un jour ?) mais au moins atténué.

De plus, en permettant au sang de l’animal de s'écouler comme il le ferait si l'on n'étourdissait pas l'animal, l’étourdissement crée un espace pour que la pratique islamique puisse exister de manière non problématique dans le monde moderne. Une crainte récurrente dans le livre de Masri est que les musulmans, dans le monde musulman et en dehors, aient trop vite et aveuglément adopté les valeurs occidentales en ce qui concerne l’alimentation, la consommation et la santé. Le résultat pour les musulmans a été le même que pour tous les autres – augmentation des maladies cardiaques, obésité et, comme le dirait Masri, déclin moral. La compréhension du raisonnement qu'il développe dans son livre est le premier pas vers la remise en cause de l’adoption en bloc des traditions occidentales.

L’histoire islamique de la compassion envers les animaux offre une alternative et des leçons pour nous tous, musulmans ou non. Les animaux en Islam a été écrit dans un monde très différent – avant le 11 septembre 2001, avant les guerres en Afghanistan et en Irak, avant Abu Ghraib, avant le 7 janvier 2015. Trop souvent aujourd’hui, l’Islam est vu à travers un prisme extrêmement étroit – à la fois par l’État islamique, al-Qaida et leurs semblables et par les forces d’extrême-droite ciblant les musulmans dans de nombreux pays. L’Islam est trop complexe, trop diversifié et trop important dans le monde pour être réduit à de telles idéologies si sélectivement oublieuses. Le livre de Masri nous permet de retrouver une part de l’histoire compliquée de l’Islam en tant que religion et moyen de rapport au monde. Il comprend l’Islam de la seule manière possible – comparativement, comme une religion profondément liée au Judaïsme, au Christianisme, à l’Hindouisme, au Jaïnisme et à d’autres fois. Masri comprend l'essentiel de la science de l’élevage, de la santé humaine et de la production alimentaire et s’en sert pour soutenir son argumentaire. Le livre offre ainsi à la fois une explication étayée du passé des idées islamiques quant aux animaux et des leçons pour nos inquiétudes actuelles vis-à-vis du bien-être de ces animaux avec lesquels nous vivons et dont nous dépendons.

Après avoir lu ce livre, aucun musulman ne pensera plus aux animaux ou à la viande de la même manière et aucun défenseur des droits des animaux ne verra l’Islam comme avant. Finalement, c’est peut-être le plus grand triomphe de ce livre – il fait des militants animalistes et des croyants des alliés inattendus.

 





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