Les cahiers de l'Islam


Pascal Lemmel
Co-fondateur de la revue web Les Cahiers de l'Islam et des éditions du même nom ainsi que de la... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 29 Décembre 2012

De la dignité de l'islam. Réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne.



De la dignité de l'islam. Réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne.
Michel Orcel, docteur ès lettres et sciences humaines, poète, spécialiste de l’opéra italien, essayiste, ancien maître de conférences à l'Université de Rennes, a été à La Sorbonne l'élève de Claude Tresmontant (métaphysique chrétienne) et de Roger Arnaldez (islamologie). Il mène depuis de longues années des recherches sur l’Islam, a publié de nombreux livres, et notamment de très grandes traductions qui lui ont valu de nombreux prix (Leopardi, L’Arioste, fragments du Coran…). Il vit et travaille à Marrakech.







Broché: 187 pages
Editeur : Bayard Jeunesse (8 septembre 2011)
Collection : ETUDES ET ESSAI
Langue : Français
ISBN-10: 2227482214
Prix : 15,2€

Afin de compléter cette recension, le lecteur pourra écouter l'interview de l'auteur réalisé par Abdelwahab Meddeb dans l'émission "Cultures d'Islam" sur RFI.
 

rfi_cultures_d__islam_de_la_diginite_de_l__islam.mp3 RFI_Cultures d'Islam_De la diginité de l'Islam.mp3  (25.47 Mo)



Le sujet et la forme

 L’islam fait peur, en effet l’Islam serait intrinsèquement violent. Cette crainte se traduit souvent (trop souvent devrions nous dire) par des propos haineux voire racistes. C’est ainsi que Michel Orcel, « à la faveur des recherches sur l’état de l’islamologie contemporaine […] a découvert avec effroi qu’une bonne part de ce qu’on nomme aujourd’hui l’islamophobie savante est intimement liée à l’Eglise.». Dans un livre court, mais dense de par son érudition, comportant sept chapitres, il s’attache à réfuter quelques thèses de ce qu’il appelle la « nouvelle islamophobie chrétienne »  en répondant aux tenants de cette ligne qui présentent systématiquement l’islam comme une religion violente et irrationnelle, sans nuance aucune. À travers quelques exemples simples, il dénonce les présupposés (voire la mauvaise foi) et le manque de rigueur scientifique, dont font preuve ces intellectuels ou universitaires dans l’étude et l’interprétation des sources de l’islam. Publié il y a déjà un an, cet ouvrage reste plus que jamais d’actualité.

Sur la forme, à l'évidence, il ne s’agit pas d’un livre académique proposant un langage scientifique pesant, mais plutôt un pamphlet « technique ». Produit à l’aide d’un style vif, proche de l’oral pour certains passages, le ton de l’ouvrage est polémique, parfois sarcastique. Le discours manque certainement quelques fois de nuances, ce qui peut le desservir, notamment lorsque l’auteur quitte le registre de la critique argumentée pour s’attaquer aux personnes [1], mais il confère une véritable sincérité au propos. L’auteur s’est investi. Il lui tenait à cœur de répondre à ces chercheurs attaquant l’Islam.

Le propos

Manuel II Paléologue.
Manuel II Paléologue.
Dans les deux premiers chapitres, l’auteur nous montre le lien existant entre « l’islamophobie savante » et l’église catholique. Confortés par la teneur du discours de Ratisbonne de Benoît XVI [2] (qui vis à vis de l'Islam, dans l'esprit, va à l'encontre du concile de Vatican II l’Eglise reconnaissant l’islam comme une religion authentiquement abrahamique), un certain nombre de chercheurs contemporains, proches de l’Eglise, s’attachent à « déconstruire » ou plutôt à discréditer l’Islam. Discrédit scientifique (en s’en prenant avant tout aux origines linguistiques et à la constitution du corpus coranique) et discrédit moral (morale sexuelle, violence, etc.).
Dans le second chapitre, dressant la liste des  « champions » de cette islamophobie , qui tout de même reste limitée à un cercle relativement restreint [3], et scrutant leurs textes, il constate que ces derniers sont peu objectifs, pratiquent la désinformation (voir l’exemple de l’explication de la construction du dôme du rocher en fin de chapitre) et que leurs travaux, traduisant une phobie de l’Islam (allant jusqu’à déclarer que le Dieu de L’Islam n’est pas le même que celui des chrétiens [4] ), sont souvent relayés par l’extrême droite politique.

Les quatre chapitres suivant s’attachent à énumérer et à réfuter, à l’aide d’arguments scientifiques [5], les différentes thèses principales tenues par ces chercheurs, concernant les origines de l’Islam. Pour faire court, le prophète de l’Islam (ç) ne serait qu’un mythe, la ville de la Mecque et la Kaaba auraient été créées après coup par le pouvoir Omeyyade, la vulgate Othmanienne du Coran serait partielle (p67), voire falsifiée et le Coran ne serait bien entendu pas « Parole de Dieu » (Chapitre 4). Dans le cinquième chapitre, l’auteur nous explique comment les liens entre sexe, violence et Islam sont distillés de façons subtiles au travers de textes « travaillés » à cet effet ou à l’aide d’iconographie illustrant ces derniers (p97). Certes le Coran contient des versets pouvant paraitre comme « violents » [6], cependant ces derniers se rattachent le plus souvent à des circonstances particulières (persécutions par exemple) et il est aisé d’en citer d'autres qui prônent la non-violence [7]. Par ailleurs, dans le dernier chapitre du livre, l’auteur nous montrera qu’il en est de même pour les textes chrétiens. Pour finir, le sixième chapitre nous explique comment ces auteurs s’opposent au dialogue inter-religieux en répandant l’idée que le Dieu de l’Islam ne serait pas le même Dieu que celui des deux autres monothéismes [8] ou encore que « ce Jésus et cette Marie […] du Coran sont des homonymes qui n’ont de commun que le nom avec le Jésus et la Marie que [les chrétiens] connaissent. » [9]

A ces assertions sans fondement scientifique réel, dans un dernier chapitre, l’auteur, dans un jeu de miroirs, applique à la religion chrétienne l’argumentation déployée par tous ces penseurs à l’égard de l’Islam [10], démontrant ainsi qu’il est tout aussi aisé de déconstruire le christianisme et concluant que, si l’on va par-là,  le Christianisme « n’a rien à envier » à l’Islam (p165). Certaines pages du christianisme ont été tout aussi violentes que celle de l’islam. Ceci est d’autant vrai si l’on se met à juger la Bible, comme le font ces penseurs, à l’aune des seuls critères occidentaux,  selon la logique et la rhétorique de la tradition grecque. Bible et Coran s’adressèrent tous les deux, en premier lieu, à des peuples Sémitiques.

Qu'en conclure ?

De la dignité de l'islam. Réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne.
Au final, ce livre qui se lit très rapidement s’avère donc être utile à plusieurs égards.
D’une part, pour le chrétien, il permettra de rectifier sa conception de l’Islam. Dans le dialogue interreligieux, on simplifie et défigure volontiers l’autre pour avoir plus facilement raison. En prenant du recul, l’ouvrage invite à une lecture nuancée du Coran et des textes religieux en général au-delà de toute tentation partisane, manipulation idéologique ou théologique.
D’autre part, pour les musulmans, outre la (re-) découverte des éléments sur les origines de l’Islam (l'auteur se référe sans cesse à la tradition et à l'orthodoxie musulmane), l'ouvrage fournit un argumentaire « documenté » à opposer à leur détracteurs. Mais cela doit être aussi l’occasion de prendre conscience d’une nécessaire évolution devant aboutir à l’acceptation du questionnement des origines de l’Islam par la science. Alors, les arguments de leurs détracteurs deviendront caduques et cesseront d’exister. Car comment ne pas admettre avec l’auteur, que l’action de ces polémistes est facilitée par les discours extrémistes des intégristes musulmans ou par le fait que la plupart des musulmans refusent encore que l’on soumette le Coran et son histoire aux instruments que la science moderne a appliqué, non sans douleur, à la Bible et à l’évangile. 

Enfin pour finir, comme nous l’avons souligné précédemment, à l’évidence l’auteur est impliqué et c’est au final la force de l’ouvrage. Il souhaite rendre à l’Islam sa dignité en réfutant les thèses de l’islamophobie chrétienne car « qu'à travers quelques-uns de ses représentants […] une religion qui se réclame d’un Dieu d’amour use de procédés retors et de bassesses pour discréditer un rameau concurrent de sa propre foi mérite qu’on lui rappelle les balbutiements de sa propre histoire, ses manipulations et ses violences. »(p11).
Il démontre indirectement, et c'est peut-être là le vrai enseignement du livre,  que seul le respect de l'Autre et de sa religion (si loin de nous soit-elle) autorise une vraie confrontation intellectuelle.

 

______________________________

[1] En parlant de Mme Delcambre « sa bibliographie montre que des ouvrages essentiels lui font défaut » p.60, « [Mme Delcambre] semble bien souvent avoir perdu la tête » p.98

[2] lequel, sous prétexte d’illustrer le lien entre la raison grecque et la foi chrétienne, cita un propos de l’empereur Manuel II Paléologue énonçant que le prophète de l’islam n’avait rien apporté « que de mauvais et d’inhumain. »  p13

[3] Nous citerons Marie-Thérèse et Dominique Urvoy, Christoph Luxenberg, Alfred-Louis de Prémare, Claude Gilliot, Edouard-Marie Gallez, Anne-Marie Delcambre qui illustre souvent le propos, Rémi Brague.

[4] Marie-Thérèse Urvoy

[5] Certaines inscriptions datées de l’ère hégirienne ou des documents « externes » de l’époque (en syriaque ou en grec) qui, concordant avec des points essentiels de la Tradition musulmane, témoignent du rôle religieux et militaire du Prophète (ç)

[6] « Combattez dans le sentier d'Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n'aime pas les transgresseurs! » 2 :190.

[7] « […] quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes […] . "  5 :32

[8] Epoux Urvoy, p122

[9] p124, A.M. Delcambre dans un article de 2005 intitulé « Islamophilie et culpabilité »


[10] Violences dans la Bible, vérité historique des évangiles (p148) ou du Christ (p147), violences (p 124)

 




 

 


De la dignité de l'islam. Réfutation de quelques thèses de la nouvelle islamophobie chrétienne.




Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Mardi 23 Septembre 2014 - 21:05 Edwy PLENEL, Pour les musulmans