Les cahiers de l'Islam
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Pascal Lemmel
Co-fondateur de la revue numérique Les Cahiers de l'Islam, des éditions du même nom ainsi que de la... En savoir plus sur cet auteur
Lundi 19 Novembre 2018

"The Lobby" : Du Royaume-Uni au États-Unis



Ce que montre le reportage, ce sont aussi les méthodes employées par les organisations pro-israéliennes américaines. Comment elles influencent les membres du congrès avec de l’argent, comment elles espionnent les membres ou sympathisants du BDS avec l’aide du ministère des affaires stratégiques israélien et finalement comment les militants pro-palestiniens sont harcelés par une organisation [...]. Le gouvernement israélien organise donc l’espionnage des personnes qu’il soupçonne d’être des soutiens à la cause palestinienne par le biais des organisations pro-israéliennes agissant sur le territoire américain. 

 

Dans un précédent article nous faisions allusion au très discret ministère des affaires stratégiques et de la hasbara Israélien. Nous évoquions la lutte que ce dernier avait engagé conte le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanction), notamment au travers de l’organisation privée Kela Shlomo (La fronde de Salomon). Reprenant les propos de Yossi Kuperwasser, prédécesseur de Sina Vaknin à la direction du ministère des Affaires stratégiques et actuel membre de Kela Shlomo, nous avions vu, que l’un des objectifs du ministère des affaires stratégiques, était « d’autonomiser les militants pro-israéliens ».
 

"The Lobby" : Du Royaume-Uni au États-Unis
Il se trouve que la chaîne de télévision Qatari Al-Jazira s’est penchée sur les méthodes employées par les groupes de pression pro-israéliens agissant aux États-Unis, le plus souvent en toute illégalité, auprès des institutions, des investisseurs et des universités américaines.

"The Lobby" : Du Royaume-Uni au États-Unis

Ce n’est pas la première fois que la chaîne Qatari propose ce type de reportage. En 2017, Al-Jazira avait diffusé un documentaire intitulé " The Lobby "sur le " lobby " pro-israélien au Royaume-Uni et les méthodes employées par ses membres. Ce reportage avait notamment révélé les tentatives des organisations pro-israéliennes du Royaume-Uni visant à faire chuter un ministre considéré comme pro-palestinien.
L’ambassadeur d’Israël à Londres avait dû faire des excuses publiques.

Pour réaliser le nouveau reportage, un journaliste américain travaillant pour la chaîne Al
 Jazira a infiltré les groupes de pression pro-israéliens œuvrant aux États-Unis. Le journaliste s’est fait recruter par The Israel Project (TIP), une organisation « américaine non partisane à vocation éducative […] ayant pour mission d’informer les médias et l’opinion publique sur Israël et le Moyen-Orient […] afin de changer les mentalités sur Israël » (cf. le site de l’organisation). Le journaliste va côtoyer pendant cinq mois de nombreux responsables travaillant pour des organisations pro-israélienne américaines. Il va ainsi approcher la plus puissante organisation pro-israélienne américaine, l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) . Cette organisation s’est donnée pour mission d’« éduquer les décideurs sur les liens qui unissent les États-Unis et Israël et sur le fait qu’il est dans l’intérêt supérieur des États-Unis d’aider à faire en sorte que l’État juif soit sûr, fort et sécurisé ». Enregistrant ou filmant en caméra cachée les propos de ses interlocuteurs, il a ensuite réuni ces entretiens avec l’aide de la cellule d’investigation de la chaîne Al-Jazira dirigée par Phil Rees. Le résultat est spectaculaire et édifiant. Les dirigeants de ces organisations pro-israéliennes américaines qui aiment tant se montrer comme des libéraux et des protecteurs de la liberté d’expression et de la presse, présentent ici une image diamétralement opposée.

Ce que montre le documentaire

Ce que montre le documentaire, c’est la peur des organisations pro-israéliennes américaines face au mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanction). Alors que les prises de positions américaines n’ont jamais aussi favorables que depuis l’élection de Donald Trump, BDS semble attirer de plus en plus nombreux jeunes sur les campus américains. Comme nous l’avions rapporté dans notre précèdent article, le nombre de jeunes et d’étudiants favorables aux palestiniens devient majoritaires.

Or, les jeunes d’aujourd’hui sont les élites de demain.


 

Un autre point souligné dans le reportage, est la fin du consensus sur le soutien à Israël au sein des partis Républicain et Démocrates. Comme le souligne dans le documentaire David Hazony, ancien directeur de The Tower Magazine et membre influent de TIP, si auparavant un consensus sans faille régnait au sein des deux partis, désormais, à l’occasion de l’élection de Donald Trump, un clivage est apparu. Les positions tranchées de ce dernier ont favorisé l’apparition au sein du parti démocrate d’une frange hostile au discours pro-israélien.

 

Mais ce que montre aussi le reportage, ce sont les méthodes employées par les organisations pro-israéliennes américaines. Comment elles influencent les membres du congrès avec de l’argent, comment elles espionnent les membres ou sympathisants du BDS avec l’aide du ministère des affaires stratégiques israélien et finalement comment les militants pro-palestiniens sont harcelés par une organisation comme Canary Mission, dont le financement, les membres et le fonctionnement restent secrets. Le gouvernement israélien organise donc l’espionnage des personnes qu’il soupçonne d’être des soutiens à la cause palestinienne par le biais des organisations pro-israéliennes agissant sur le territoire américain. Il s’agit là d’agissements totalement illégaux vis-à-vis de la loi américaine.

Une fois encore, la question de savoir si dans une démocratie on a le droit d’espionner les citoyens sur la base de leurs convictions est posée.

 


 

Realpolitik

Pour autant, alors que la diffusion du documentaire, qualifié d’explosif par RFI, était programmée pour début 2018, elle a été finalement suspendue par la chaine Al-Jazira. Que s’est-il passé ?

L’agenda géopolitique a pris le pas sur l’agenda médiatique.

En effet, il y a quelques mois l’Arabie Saoudite a décidé de placer le Qatar à l’index jugeant que ce dernier faisant preuve d’une indépendance trop marquée. Rappelons que depuis l’arrivée au pouvoir en 1995 du cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, le père de l’actuel émir Tamim Ben Hamad Al-Thani, le Qatar multiplie les signes d’émancipation. En effet, au-delà de sa chaine Al-Jazira qui peut parfois poser des questions dérangeantes pour les régimes en place, l’émirat maintient des contacts étroits avec le Hamas et accorde une aide financière à Gaza. Par ailleurs, avant d’aider les rebelles syriens, il entretenait de bonnes relations avec le Hezbollah et le régime syrien et il était aussi l’un des seuls pays arabes à abriter une mission commerciale israélienne. Mettant l'émirat sous pression, ses voisins l’ont accusé de soutenir le terrorisme et l’ont placé sous embargo. L’Arabie Saoudite et ses alliés ont posé un certain nombre de conditions au Qatar avant d’envisager son retour en grâce : fin du soutien à des organisations « terroristes » (notamment Frères musulmans et Hezbollah) ; rupture de ses relations avec l’Iran ; Abandon de la construction de la base militaire turque et enfin fermeture d’Al-Jazira.

Afin de contrecarrer le discours Saoudien, le Qatar a décidé de mettre en œuvre un certain nombre de contre-mesures. Constatant que l’amitié entre l’Arabie saoudite et Israël allait croissante, ils ont entrepris de se rapprocher d’Israël et de son puissant lobby américain espérant ainsi que les accusations à leur encontre finiraient par être atténuées. Le marché était le suivant : Contre l’abandon de la diffusion du documentaire dans lequel les leaders du lobby se trouvaient dans une situation délicate, apparaissant comme, ces derniers devaient plaider la cause de l’Émirat auprès de l’Arabie saoudite. C’est ainsi que chacun à leur tour, les dirigeants du lobby juif américains prirent le chemin de Doha - tous frais payés- afin de rencontrer l’émir et à cette occasion d’évoquer le documentaire. Le résultat ne se fit pas attendre. La diffusion du reportage fut donc reportée, en échange de quoi le Qatar reçu le soutien discret d’une partie des puissantes organisations pro-israélienne américaines dont celui de Morton Klein, le président de l’Organisation sioniste américaine (ZOA), un proche de Stephen Bannon, ancien conseiller du président Donald Trump. Comme le souligne Alain Gresh dans le monde diplomatique : « Que de tels groupes, qui accusaient il y a peu le Qatar de financer le Hamas et le terrorisme, aient accepté de virer de bord en échange de la rétention de l’enquête en dit long sur le caractère embarrassant des révélations qu’elle contient. »

La tentative visant à enterrer le reportage a suscité des protestations au sein de la chaîne et finalement, le site Orient XXI a réussi, à ce jour, à se procurer les 4 volets du documentaire.

La non-diffusion du reportage n’est pas la seule action de séduction entreprise par le Qatar. L’émir Al-Thani, invité à Washington par Donald Trump, annonça l’achat d’armements américains et fit même des dons d’un montant global d’au moins 250 000 dollars à plusieurs organisations pro-israéliennes. 100 000 dollars semblent avoir été versés à l'Organisation sioniste d'Amérique (ZOA) déjà évoquée plus haut, 100 000 dollars à Our Soldiers Speaknos soldats parlent »), qui met sur pied des tournées d’officiers de l’armée israélienne aux États-Unis et enfin 50 000 dollars à Blue Diamond Horizons, Inc. L'un des objectifs déclarés de l'argent versé par le Qatar est d'encourager le « dialogue avec [la] communauté juive à l'étranger et aux États-Unis ». Mais en réalité, il s’agit au final, pour le Qatar, de gagner la faveur des États-Unis, dans l’optique que ces derniers intercèdent auprès de l’Arabie Saoudite.
 

Et les palestiniens ?

La question est maintenant de savoir quelles seront les retombées de ces tractations pour les palestiniens. Il semble que le Qatar veuille se poser en médiateur entre Israël et le Hamas. C’est ce en tout cas ce qu’a déclaré en juillet sur Al-Jazira, Mohammed al-Emadi, l’ambassadeur du Qatar à Gaza en charge de la direction du comité de reconstruction de Gaza créé par le ministère des Affaires étrangères de l’Émirat pour gérer une subvention de 407 millions de dollars. Il a indiqué que « le Hamas et Israël étaient engagés dans des pourparlers indirects sur de nombreuses questions relatives au conflit et avaient réussi à obtenir de la part des deux parties un maintien de leur affrontement militaire à une faible intensité et éviter ainsi une guerre à grande échelle. » Il a également déclaré avoir rencontré à Doha les hauts responsables de la Maison Blanche, Jared Kushner et Jason Greenblatt, qui avaient proposé plusieurs projets d'infrastructure visant à atténuer l'aggravation de la crise économique à Gaza et à créer des emplois pour les habitants de l'enclave.
 

Interactive: 24 hours in Gaza
Interactive: 24 hours in Gaza
La vraie question est donc finalement de savoir combien de temps, le Qatar pourra tenir cette ligne.




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