Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 16 Juin 2019

Repenser le Coran et la tradition islamique. Une introduction à la pensée de Fazlur Rahman

Denis Gril, Professeur émérite à l'Université d'Aix-Marseille, chercheur à l'IREMAM.



Ce petit livre constitue une utile introduction à l’œuvre de Fazlur Rahman bien connue en Amérique et dans le monde anglo-saxon mais assez peu dans le monde francophone. Fazlur Rahman est pourtant l’un des penseurs les plus influents du réformisme islamique contemporain. Né en 1919 dans une région de l’Inde britannique située au nord-est du Pakistan actuel, il reçoit de son père, instruit au Dâr al-‘ulûm de Deoband, une formation dans les sciences islamiques. Il entre au collège puis à l’université et soutient après la Seconde Guerre mondiale une thèse sur Avicenne à l’Université d’Oxford. Il enseigne successivement à l’Université de Durham en Angleterre et de Mc Gill au Canada. Appelé au Pakistan, il prend en 1962 la direction du Central Institute for Islamic Research. Mais ses idées réformistes en matière d’éducation et d’enseignement et plus généralement de religion finissent par rencontrer une telle opposition qu’il est contraint de démissionner et de s’exiler aux États-Unis. Il ne tarde pas à être nommé professeur en histoire de la pensée islamique à l’Université de Chicago, poste qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1988. D’abord limitée au monde anglophone, l’influence de sa pensée a gagné l’Asie du sud-est, la Turquie puis le monde arabe.

Youssouf Sangaré présente successivement les idées de Fazlur Rahman sur le Coran, la Sunna et le réformisme islamique. Soucieux de concilier la foi avec une approche historique, F. Rahman défend l’idée que le Coran peut être simultanément considéré comme Parole de Dieu et parole de Muhammad. Descendu sur son cœur, il ne peut être considéré comme totalement extérieur à lui-même. A-t-il subi en cela l’influence de penseurs spirituels come Mollā Ṣadrā ? Toujours est-il que FR voit avant tout le Coran comme « la réponse divine, à travers l’esprit du Prophète, à la situation socio-morale de l’Arabie ». Comment dès lors concilier la détermination historique de la révélation et l’universalité du message ? L’herméneutique de FR repose sur un double mouvement : l’étude des circonstances historiques pour déterminer l’intention morale, spirituelle ou socio-économique du texte et en dégager la dimension universelle et, dans un deuxième temps, la prise en compte du lecteur et de son contexte. Mais que faire de l’héritage de la tradition savante, exégétique en particulier ? Celle-ci est à son tour soumise à critique et à l’examen de sa conformité avec l’intention originelle de la révélation, éthique avant d’être légale. Y. Sangaré montre combien cette lecture du Coran coïncide avec celle d’auteurs musulmans contemporains, comme celle d’Abdelmajid Charfi. Cette démarche vise à cerner une intention première mais non, à restaurer, à l’instar du salafisme littéraliste, un hypothétique islam originel. Ceci explique la position nuancée de FR sur la coranologie orientaliste. Il fait sienne les recherches qui éclairent la signification du texte dans le contexte de son élaboration mais critique celles qui tendent à l’expliquer par des influences externes. Toutefois la démarche herméneutique de FR aurait mérité d’être plus clairement explicitée.

De même qu’il cherche à dégager l’intention de la révélation coranique des couches successives de l’exégèse, FR distingue, à propos de la Sunna et de la tradition savante, l’islam « normatif » et l’islam « historique ». Le qualificatif de « normatif » ne renvoie pas à la loi mais à l’idée d’une norme éthique fondée sur le Coran et l’enseignement prophétique. L’islam “historique“ est celui qu’ont élaboré aux cours des siècles les savants et les sociétés musulmanes. Y. Sangaré replace cette distinction dans le processus de réforme qui traverse le monde musulman depuis la fin du XIXe siècle, sans doute pour montrer la spécificité de la méthode de FR, qu’il rapproche en partie de celle de Mohammed Arkoun. Cette méthode consiste à distinguer la Sunna “vivante“, la manière dont le Prophète a vécu sa mission et le message qu’il a transmis, du corpus des traditions auxquelles se réfèrent les savants. Mais dans quelle mesure l’exemple concret de la divergence entre Mālik et Shāfi‘ī permet-il de comprendre comment distinguer aujourd’hui les deux Sunnas ? Se pose évidemment la question de l’authentification du hadith selon d’autres critères que ceux de la tradition. Soumettre le hadith au “test du Coran“ exige cette approche globale et éthique que FR appelle de ses vœux.

Avec pertinence, Youssouf Sangaré inscrit en conclusion l’œuvre de Fazlur Rahman dans une double interrogation. Comment expliquer l’échec des mouvements successifs de réforme depuis Jamāl al-Dīn al-Afghānī jusqu’à l’idée d’« islamisation de la connaissance » promue par certains intellectuels musulmans ? Comment non seulement pallier aux défauts du système éducatif dont souffrent les sociétés musulmanes mais encore redonner de la créativité à la pensée islamique ? Les réponses à ces questions sont esquissées et constituent une bonne introduction aux écrits d’un auteur profondément engagé, entre tradition, réforme et modernité.
Repenser le Coran et la tradition islamique. Une introduction à la pensée de Fazlur Rahman

Compte-rendu publié par Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée  (sous Licence Creative Commons Attribution).




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