Pour conclure, l’ouvrage de Mathieu Terrier est une contribution importante à notre connaissance de la pensée islamique concernant le monde imaginal. L’ouvrage comble une lacune importante de la recherche contemporaine en ranimant l’intérêt pour ce domaine essentiel, tant du point de vue épistémologique qu’ontologique, de la philosophie et de la mystique. En fournissant un état des lieux magistral de la question, il servira sans aucun doute de point de référence pour toute étude ultérieure sur ce sujet. Sans être limité à la seule idée du monde imaginal, l’auteur aborde également d’autres sujets fondamentaux des études islamiques en général et des études shi’ites plus particulièrement,...Orkhan Mir-Kasimov
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans le Bulletin critique des Annales islamologiques sous licence Creative Commons (BY-NC-SA ).
Broché: 546 pages
Editeur : Brepols Publishers (5 juin 2023)
Collection : Sources et documents (n°198)
Langue : Arabe, Français, Persan
ISBN-13: 978-2503606439
Editeur : Brepols Publishers (5 juin 2023)
Collection : Sources et documents (n°198)
Langue : Arabe, Français, Persan
ISBN-13: 978-2503606439
Quatrième de couverture & Table des matières
Le monde imaginal (ʿālam al-mithāl) est l’une des découvertes ou des inventions majeures de la philosophie en Islam après Averroès, un concept élaboré entre l’école de la sagesse illuminative (ishrāq) de Suhrawardī et l’école de mystique spéculative d’Ibn ʿArabī. Intermédiaire entre les mondes matériel et spirituel, sensible et intelligible, il permet de rendre raison des événements des rêves, des phénomènes d’apparition, des ascensions célestes prêtées aux sages et aux saints, ainsi que des plaisirs et des tourments de la « résurrection mineure » ayant lieu dans la tombe.
L’on doit à Quṭb al-Dīn Ashkevarī, philosophe shi’ite méconnu de l’Iran safavide (xie/xviie siècle), la première monographie sur ce nouveau monde, composée en arabe et en persan, l’épître Fānūs al-khayāl fī irāʾat ʿālam al-mithāl, « la Lanterne magique faisant voir le monde imaginal », aussi intitulée al-Risāla al-mithāliyya, « l’Épître sur l’imaginal ». Il s’agit à la fois d’une compilation rassemblant des sources variées sur le monde, les corps et les événements imaginaux, et d’une œuvre personnelle engagée à contre-courant de son temps, visant à montrer l’harmonie entre le shi’isme imâmite, la philosophie et le soufisme, et appelant à une quête de salut par la connaissance hors du monde d’ici-bas.
Le présent ouvrage contient une présentation, une traduction inédite et la première édition du texte de cette épître. Il se propose de reconstituer, d’après les nombreuses sources utilisées par Ashkevarī, une « histoire-géographie » générale du monde imaginal, mais aussi d’aborder l’œuvre dans la singularité de son projet doctrinal et de son intention gnostique. Autour du concept de monde imaginal, il éclaire les relations profondes entre les trois courants de l’islam spirituel que sont le shiʾisme imâmite, le soufisme et la philosophie.
Mathieu Terrier est Membre de l’axe 1 "Livres sacrés : canons et hétérodoxies" du Laboratoire d’études sur les monothéismes (LEM/UMR 8584). Il est également chargé de cours à l’Université de Paris Nanterre en Master de philosophie, et coresponsable d’un séminaire à l’IISMM/EHESS. Il est, depuis octobre 2025, titulaire de la chaire « Shi’isme ancien et prémoderne » à l’EPHE-PSL. Ses recherches portent principalement sur les ouvrages de « vies et doctrines des sages » dans le monde arabo-musulman, l’évolution des idées théologiques et philosophiques en islam shî‘ite de l’origine à l’époque moderne, et la formation de la « philosophie shî‘ite » entre le XIVe et le XVIIe siècle.
L’on doit à Quṭb al-Dīn Ashkevarī, philosophe shi’ite méconnu de l’Iran safavide (xie/xviie siècle), la première monographie sur ce nouveau monde, composée en arabe et en persan, l’épître Fānūs al-khayāl fī irāʾat ʿālam al-mithāl, « la Lanterne magique faisant voir le monde imaginal », aussi intitulée al-Risāla al-mithāliyya, « l’Épître sur l’imaginal ». Il s’agit à la fois d’une compilation rassemblant des sources variées sur le monde, les corps et les événements imaginaux, et d’une œuvre personnelle engagée à contre-courant de son temps, visant à montrer l’harmonie entre le shi’isme imâmite, la philosophie et le soufisme, et appelant à une quête de salut par la connaissance hors du monde d’ici-bas.
Le présent ouvrage contient une présentation, une traduction inédite et la première édition du texte de cette épître. Il se propose de reconstituer, d’après les nombreuses sources utilisées par Ashkevarī, une « histoire-géographie » générale du monde imaginal, mais aussi d’aborder l’œuvre dans la singularité de son projet doctrinal et de son intention gnostique. Autour du concept de monde imaginal, il éclaire les relations profondes entre les trois courants de l’islam spirituel que sont le shiʾisme imâmite, le soufisme et la philosophie.
Mathieu Terrier est Membre de l’axe 1 "Livres sacrés : canons et hétérodoxies" du Laboratoire d’études sur les monothéismes (LEM/UMR 8584). Il est également chargé de cours à l’Université de Paris Nanterre en Master de philosophie, et coresponsable d’un séminaire à l’IISMM/EHESS. Il est, depuis octobre 2025, titulaire de la chaire « Shi’isme ancien et prémoderne » à l’EPHE-PSL. Ses recherches portent principalement sur les ouvrages de « vies et doctrines des sages » dans le monde arabo-musulman, l’évolution des idées théologiques et philosophiques en islam shî‘ite de l’origine à l’époque moderne, et la formation de la « philosophie shî‘ite » entre le XIVe et le XVIIe siècle.
Emission "Questions d'islam" consacrée à cet ouvrage
Mathieu Terrier revient sur la Risāla mithāliyya (Epître sur l’imaginal), sur son auteur, Quṭb al-Dīn Ashkevarī et sur la notion de monde imaginal
Recension
Par Orkhan Mir-Kasimov
The Institute of Ismaili Studies, Aga Khan Centre (Londres)
The Institute of Ismaili Studies, Aga Khan Centre (Londres)
« Monde imaginal » est un terme crée par Henry Corbin au milieu du xxe siècle, pour traduire la notion ʿālam al-mithāl dans la philosophie islamique. Cette notion désigne les images, mais pas celles relevant d’une imagination fantaisiste ou d’une fiction, le mot « imaginal » soulignant cette nature radicalement différente de ce qui est ordinairement compris par « imaginaire ». Dans la mesure où ces images appartiennent à un monde situé au-dessus du monde sensible, intermédiaire entre celui-ci et le monde des purs intelligibles, elles sont, pour ainsi dire, plus réelles, plus proches de la réalité suprême que les objets matériels. En dressant un magistral état des lieux de nos connaissances sur cette notion fondamentale accompagné d’une édition et d’une traduction française de la première monographie médiévale concernant cette question, la Risāla mithāliyya (Epître sur l’imaginal) du philosophe iranien Quṭb al-Dīn Ashkevarī (m. entre 1088/1677 et 1095/1684), le livre de Mathieu Terrier répond à une nécessité depuis longtemps ressentie parmi les chercheurs.
L’ouvrage est divisé en trois grandes parties : présentation, traduction et édition. Par la richesse et la densité de son contenu, la première partie de ce volume, modestement intitulée « présentation » et occupant plus de 200 pages, aurait pu constituer un volume à elle seule.
La première partie commence par une introduction (p. 13-23) qui explique la structure et la méthodologie de l’ouvrage. L’auteur combine deux approches de l’œuvre d’Ashkevarī : une approche philologique qui, à travers une recherche sur les sources utilisées par Ashkevarī, vise à éclaircir la généalogie du concept de monde imaginal et les questions associées à ce concept ; et une approche philosophique pour établir une « cartographie » du concept en examinant ses différents aspects et dimensions. L’introduction contient également un bref exposé de la naissance et de l’élaboration du concept de « monde imaginal » au confluent de deux éminents courants de pensée, l’école de l’ishrāq (Illumination) fondée par Shihāb al-Dīn al-Suhrawardī (m. 587/1191) et la pensée mystique d’Ibn ʿArabī (m. 638/1240). Cet exposé permet de comprendre l’œuvre d’Ashkevarī comme un exemple de réception et d’assimilation du concept de « monde imaginal » dans les milieux intellectuels de l’Iran Safavide, une assimilation caractérisée par un rapprochement entre l’héritage de la sagesse de la Grèce antique, de la philosophie islamique, du soufisme et du shi’isme.
Le premier chapitre de la première partie, intitulé « Ashkevarī, sa vie, son œuvre et sa bibliothèque », contient une reconstitution méticuleuse des données biographiques concernant Qutb al-Dīn Ashkevarī et sa famille, basée sur les ouvrages prosopographiques de l’époque Safavide et surtout sur les travaux d’Ashkevarī lui-même. Ses sympathies intellectuelles pour les courants autres que le chiisme duodécimain (appartenance qu’il revendiquait ouvertement), notamment la doctrine ismaélienne et le soufisme sont discutées de façon convaincante et bien documentée, en croisant les références géographiques d’Ashkevarī et les indices fournis par ses écrits (p. 23-27). Cette partie biographique est suivie d’une dense et concise présentation des œuvres d’Ashkevarī, comprenant la genèse de ses travaux, les questions de datation et d’attribution ainsi qu’une critique pertinente, fondée sur une connaissance approfondie de l’ensemble de l’œuvre d’Ashkevarī, de certaines opinions exprimées par les chercheurs précédents (p. 27-31). Au cœur de ce chapitre on trouve une impressionnante reconstruction de la bibliothèque d’Ashkevarī, établie à partir des ouvrages cités dans ses travaux, avec une distinction entre les ouvrages qu’Ashkevarī avait apparemment consultés et ceux qu’il reconnaissait comme faisant autorité sans, pour autant, en avoir une connaissance directe. Dans cette liste, la Risāla-yi mithāliyya nūriyya, dont le contenu est très proche du Fānūs al-khayāl d’Ashkevarī et dont l’attribution reste énigmatique, occupe une place à part (p. 31-48). Le reste de ce chapitre (p. 48-57) est consacré au Fānūs al-khayāl, ouvrage édité et traduit dans le présent volume. Les contenus, la structure et les traits caractéristiques de l’ouvrage, tels que la diglossie arabo-persane, la poésie comme un moyen d’expression des idées fondamentales et parfois non-orthodoxes ainsi que l’usage des traditions (ḥadīth), original du point de vue des deux grands courants duodécimains contemporains d’Ashkevarī, les rationalistes uṣūlī et les traditionalistes akhbārī, sont abordés dans ces quelque pages d’une façon concise et claire. Les dernières pages de ce chapitre nous informent sur le degré de familiarité d’Ashkevarī avec les philosophes de l’antiquité, les falāsifa musulmans et les philosophes de l’époque safavide, ainsi que sur ses connaissances et ses prédilections dans le domaine du soufisme.
Le deuxième chapitre, « La découverte d’un nouveau monde : aspects de l’imaginal » (p. 57-185) est un exposé analytique, remarquable par son érudition, faisant un état des lieux de nos connaissances, des principaux courants de pensée, des textes disponibles et des études existantes sur le monde imaginal et sur la place de l’ouvrage d’Ashkevarī dans ce contexte. Cet exposé comble un vide dans la recherche contemporaine et constitue un fondement solide, non seulement pour la lecture du texte traduit et annoté dans la deuxième partie mais, également, pour toute étude ultérieure sur le monde imaginal. Le chapitre contient, entre autres, une introduction à la topographie du monde imaginal, avec ses innombrables cités dont les fameuses Jābalqā et Jābarṣā. La discussion comprend, non seulement les interprétations philosophiques mais, également, les aspects du monde imaginal relevant de la psychologie et de la médecine, la dimension eschatologique du monde imaginal, incluant les modalités de métempsychose et de métamorphose, et le monde imaginal comme le lieu d’expérience mystique. Il faut noter que, à côté des sources plus attendues, comme al-Suhrawardī, Ibn ʿArabī ou les philosophes shi’ites duodécimains contemporains, l’œuvre d’Ashkevarī porte des traces explicites d’influences moins conventionnelles, comme la doctrine de burūz de Muḥammad Nūrbakhsh (m. 869/1464), éponyme de la confrérie Nūrbakhshiyya.
Le troisième chapitre, comme son titre l’annonce, est consacré à « l’harmonisation du shi’isme imâmite, du soufisme et de la philosophie dans l’Epître sur l’imaginal d’Ashkevarī ». Une importante question abordée dans ce chapitre est celle de la transmission des enseignements ésotériques des imâms dans la branche duodécimaine du shi’isme durant la période qui suit l’occultation du douzième imâm en 329/941 (p. 187-210). L’ouvrage d’Ashkevarī et les sources utilisées par cet auteur fournissent des informations précieuses à ce sujet, notamment en indiquant le rôle qu’ont joué dans cette transmission les courants shi’ites « hétérodoxes », tels que les Nusayris et les Ismaéliens, ou encore les Nūrbakhshiyya déjà mentionnés, ainsi que les soufis. Les pages suivantes (p. 211-235) sont consacrées à l’assimilation du soufisme et de la philosophie, cette dernière nécessitant un effort de la part d’Ashkevarī pour démontrer son accord avec la théologie et pour essayer d’harmoniser deux tendances opposées qui la traversent, la philosophie rationnelle des péripatéticiens et la philosophie mystique de l’école ishrāqī. Le chapitre se termine par un exposé extrêmement dense et instructif des vues d’Ashkevarī sur le monde matériel et sur la signification de la mort, spirituelle et naturelle (p. 235-244).
Les deuxième et troisième parties du volume sont respectivement une traduction et une édition critique du Fānūs al-khayāl fī irāʾat ʿālam al-mithāl aw al-risāla al-mithāliyya de Quṭb al-Dīn al-Lāhījī al-Ashkevarī, traduit en français comme La lanterne magique faisant voir le monde imaginal. L’édition critique est fondée sur l’unique manuscrit préservé à la bibliothèque Malik de Téhéran. Le fait que l’ouvrage soit largement composé de citations a nécessité un travail de recherche et d’identification des sources de ces citations. Ce travail a mis à la disposition de l’éditeur des sources indépendantes du manuscrit, particulièrement bienvenues étant donné l’absence d’autres manuscrits disponibles de cet ouvrage, pour en établir le texte correct en comblant les lacunes et en corrigeant les erreurs. Les corrections sont indiquées en notes de bas de page du texte reconstitué. L’éditeur a également standardisé les passages en arabe en accord avec les normes de la grammaire. La traduction est systématiquement annotée, les sources de nombreuses citations sont identifiées et indiquées dans les notes de bas de page. La division en paragraphes du texte original correspond à celle de la traduction, et la pagination du manuscrit est indiquée tant dans le texte original que dans la traduction. Une numérotation des paragraphes du texte original en correspondance avec celle de la traduction, ou l’impression du texte original en regard de la traduction aurait encore davantage facilité l’utilisation de ce travail par les chercheurs. L’index général est bien conçu et inclut les noms propres, les noms géographiques et les termes techniques les plus importants.
Pour conclure, l’ouvrage de Mathieu Terrier est une contribution importante à notre connaissance de la pensée islamique concernant le monde imaginal. L’ouvrage comble une lacune importante de la recherche contemporaine en ranimant l’intérêt pour ce domaine essentiel, tant du point de vue épistémologique qu’ontologique, de la philosophie et de la mystique. En fournissant un état des lieux magistral de la question, il servira sans aucun doute de point de référence pour toute étude ultérieure sur ce sujet. Sans être limité à la seule idée du monde imaginal, l’auteur aborde également d’autres sujets fondamentaux des études islamiques en général et des études shi’ites plus particulièrement, tels que les relations entre la religion majoritaire et les minorités religieuses (« hétérodoxies ») ou la transmission des idées ésotériques dans la tradition shi’ite duodécimaine. L’édition critique et la traduction annotée de l’œuvre d’Ashkevarī réunies dans un même volume avec l’étude introductive mettent à la disposition des chercheurs la première monographie médiévale sur le monde imaginal. L’ouvrage sera consulté utilement par les chercheurs, les étudiants et toute personne s’intéressant à la philosophie et à la mystique.
Orkhan Mir-Kasimov, « Le guide du monde imaginal : présentation, édition et traduction de la Risāla mithāliyya (Epître sur l’imaginal) de Quṭb al-Dīn Ashkevarī », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 20 mars 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/11119 ; DOI : https://doi-org/10.4000/13v5d
L’ouvrage est divisé en trois grandes parties : présentation, traduction et édition. Par la richesse et la densité de son contenu, la première partie de ce volume, modestement intitulée « présentation » et occupant plus de 200 pages, aurait pu constituer un volume à elle seule.
La première partie commence par une introduction (p. 13-23) qui explique la structure et la méthodologie de l’ouvrage. L’auteur combine deux approches de l’œuvre d’Ashkevarī : une approche philologique qui, à travers une recherche sur les sources utilisées par Ashkevarī, vise à éclaircir la généalogie du concept de monde imaginal et les questions associées à ce concept ; et une approche philosophique pour établir une « cartographie » du concept en examinant ses différents aspects et dimensions. L’introduction contient également un bref exposé de la naissance et de l’élaboration du concept de « monde imaginal » au confluent de deux éminents courants de pensée, l’école de l’ishrāq (Illumination) fondée par Shihāb al-Dīn al-Suhrawardī (m. 587/1191) et la pensée mystique d’Ibn ʿArabī (m. 638/1240). Cet exposé permet de comprendre l’œuvre d’Ashkevarī comme un exemple de réception et d’assimilation du concept de « monde imaginal » dans les milieux intellectuels de l’Iran Safavide, une assimilation caractérisée par un rapprochement entre l’héritage de la sagesse de la Grèce antique, de la philosophie islamique, du soufisme et du shi’isme.
Le premier chapitre de la première partie, intitulé « Ashkevarī, sa vie, son œuvre et sa bibliothèque », contient une reconstitution méticuleuse des données biographiques concernant Qutb al-Dīn Ashkevarī et sa famille, basée sur les ouvrages prosopographiques de l’époque Safavide et surtout sur les travaux d’Ashkevarī lui-même. Ses sympathies intellectuelles pour les courants autres que le chiisme duodécimain (appartenance qu’il revendiquait ouvertement), notamment la doctrine ismaélienne et le soufisme sont discutées de façon convaincante et bien documentée, en croisant les références géographiques d’Ashkevarī et les indices fournis par ses écrits (p. 23-27). Cette partie biographique est suivie d’une dense et concise présentation des œuvres d’Ashkevarī, comprenant la genèse de ses travaux, les questions de datation et d’attribution ainsi qu’une critique pertinente, fondée sur une connaissance approfondie de l’ensemble de l’œuvre d’Ashkevarī, de certaines opinions exprimées par les chercheurs précédents (p. 27-31). Au cœur de ce chapitre on trouve une impressionnante reconstruction de la bibliothèque d’Ashkevarī, établie à partir des ouvrages cités dans ses travaux, avec une distinction entre les ouvrages qu’Ashkevarī avait apparemment consultés et ceux qu’il reconnaissait comme faisant autorité sans, pour autant, en avoir une connaissance directe. Dans cette liste, la Risāla-yi mithāliyya nūriyya, dont le contenu est très proche du Fānūs al-khayāl d’Ashkevarī et dont l’attribution reste énigmatique, occupe une place à part (p. 31-48). Le reste de ce chapitre (p. 48-57) est consacré au Fānūs al-khayāl, ouvrage édité et traduit dans le présent volume. Les contenus, la structure et les traits caractéristiques de l’ouvrage, tels que la diglossie arabo-persane, la poésie comme un moyen d’expression des idées fondamentales et parfois non-orthodoxes ainsi que l’usage des traditions (ḥadīth), original du point de vue des deux grands courants duodécimains contemporains d’Ashkevarī, les rationalistes uṣūlī et les traditionalistes akhbārī, sont abordés dans ces quelque pages d’une façon concise et claire. Les dernières pages de ce chapitre nous informent sur le degré de familiarité d’Ashkevarī avec les philosophes de l’antiquité, les falāsifa musulmans et les philosophes de l’époque safavide, ainsi que sur ses connaissances et ses prédilections dans le domaine du soufisme.
Le deuxième chapitre, « La découverte d’un nouveau monde : aspects de l’imaginal » (p. 57-185) est un exposé analytique, remarquable par son érudition, faisant un état des lieux de nos connaissances, des principaux courants de pensée, des textes disponibles et des études existantes sur le monde imaginal et sur la place de l’ouvrage d’Ashkevarī dans ce contexte. Cet exposé comble un vide dans la recherche contemporaine et constitue un fondement solide, non seulement pour la lecture du texte traduit et annoté dans la deuxième partie mais, également, pour toute étude ultérieure sur le monde imaginal. Le chapitre contient, entre autres, une introduction à la topographie du monde imaginal, avec ses innombrables cités dont les fameuses Jābalqā et Jābarṣā. La discussion comprend, non seulement les interprétations philosophiques mais, également, les aspects du monde imaginal relevant de la psychologie et de la médecine, la dimension eschatologique du monde imaginal, incluant les modalités de métempsychose et de métamorphose, et le monde imaginal comme le lieu d’expérience mystique. Il faut noter que, à côté des sources plus attendues, comme al-Suhrawardī, Ibn ʿArabī ou les philosophes shi’ites duodécimains contemporains, l’œuvre d’Ashkevarī porte des traces explicites d’influences moins conventionnelles, comme la doctrine de burūz de Muḥammad Nūrbakhsh (m. 869/1464), éponyme de la confrérie Nūrbakhshiyya.
Le troisième chapitre, comme son titre l’annonce, est consacré à « l’harmonisation du shi’isme imâmite, du soufisme et de la philosophie dans l’Epître sur l’imaginal d’Ashkevarī ». Une importante question abordée dans ce chapitre est celle de la transmission des enseignements ésotériques des imâms dans la branche duodécimaine du shi’isme durant la période qui suit l’occultation du douzième imâm en 329/941 (p. 187-210). L’ouvrage d’Ashkevarī et les sources utilisées par cet auteur fournissent des informations précieuses à ce sujet, notamment en indiquant le rôle qu’ont joué dans cette transmission les courants shi’ites « hétérodoxes », tels que les Nusayris et les Ismaéliens, ou encore les Nūrbakhshiyya déjà mentionnés, ainsi que les soufis. Les pages suivantes (p. 211-235) sont consacrées à l’assimilation du soufisme et de la philosophie, cette dernière nécessitant un effort de la part d’Ashkevarī pour démontrer son accord avec la théologie et pour essayer d’harmoniser deux tendances opposées qui la traversent, la philosophie rationnelle des péripatéticiens et la philosophie mystique de l’école ishrāqī. Le chapitre se termine par un exposé extrêmement dense et instructif des vues d’Ashkevarī sur le monde matériel et sur la signification de la mort, spirituelle et naturelle (p. 235-244).
Les deuxième et troisième parties du volume sont respectivement une traduction et une édition critique du Fānūs al-khayāl fī irāʾat ʿālam al-mithāl aw al-risāla al-mithāliyya de Quṭb al-Dīn al-Lāhījī al-Ashkevarī, traduit en français comme La lanterne magique faisant voir le monde imaginal. L’édition critique est fondée sur l’unique manuscrit préservé à la bibliothèque Malik de Téhéran. Le fait que l’ouvrage soit largement composé de citations a nécessité un travail de recherche et d’identification des sources de ces citations. Ce travail a mis à la disposition de l’éditeur des sources indépendantes du manuscrit, particulièrement bienvenues étant donné l’absence d’autres manuscrits disponibles de cet ouvrage, pour en établir le texte correct en comblant les lacunes et en corrigeant les erreurs. Les corrections sont indiquées en notes de bas de page du texte reconstitué. L’éditeur a également standardisé les passages en arabe en accord avec les normes de la grammaire. La traduction est systématiquement annotée, les sources de nombreuses citations sont identifiées et indiquées dans les notes de bas de page. La division en paragraphes du texte original correspond à celle de la traduction, et la pagination du manuscrit est indiquée tant dans le texte original que dans la traduction. Une numérotation des paragraphes du texte original en correspondance avec celle de la traduction, ou l’impression du texte original en regard de la traduction aurait encore davantage facilité l’utilisation de ce travail par les chercheurs. L’index général est bien conçu et inclut les noms propres, les noms géographiques et les termes techniques les plus importants.
Pour conclure, l’ouvrage de Mathieu Terrier est une contribution importante à notre connaissance de la pensée islamique concernant le monde imaginal. L’ouvrage comble une lacune importante de la recherche contemporaine en ranimant l’intérêt pour ce domaine essentiel, tant du point de vue épistémologique qu’ontologique, de la philosophie et de la mystique. En fournissant un état des lieux magistral de la question, il servira sans aucun doute de point de référence pour toute étude ultérieure sur ce sujet. Sans être limité à la seule idée du monde imaginal, l’auteur aborde également d’autres sujets fondamentaux des études islamiques en général et des études shi’ites plus particulièrement, tels que les relations entre la religion majoritaire et les minorités religieuses (« hétérodoxies ») ou la transmission des idées ésotériques dans la tradition shi’ite duodécimaine. L’édition critique et la traduction annotée de l’œuvre d’Ashkevarī réunies dans un même volume avec l’étude introductive mettent à la disposition des chercheurs la première monographie médiévale sur le monde imaginal. L’ouvrage sera consulté utilement par les chercheurs, les étudiants et toute personne s’intéressant à la philosophie et à la mystique.
Orkhan Mir-Kasimov, « Le guide du monde imaginal : présentation, édition et traduction de la Risāla mithāliyya (Epître sur l’imaginal) de Quṭb al-Dīn Ashkevarī », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 20 mars 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/11119 ; DOI : https://doi-org/10.4000/13v5d































