Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam
Les cahiers de l'Islam


Dounia Bouzar
Dounia Bouzar est docteur en anthropologie, spécialisée sur le fait religieux et l'application de... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 16 Décembre 2018

La notion de Tawhid manipulée pour conduire les jeunes à la rupture sociétale ou à l’extrémisme violent



Article à partir des rapports rendus à la Commission Européenne (Projet Practicies), résumés dans l’ouvrage « Français radicalisés, L’enquête, ce que révèle l’accompagnement de 1000 jeunes et leurs familles, Ed de l’Atelier, 2018).

Les modèles d’explications du processus de radicalisation évoquent unanimement un sentiment de discrimination, qui s’est souvent transformé en « sentiment de persécution des Musulmans » chez les individus radicalisés, le présentant comme une sorte de facteur facilitant la radicalisation ou même comme l’un des principaux facteurs causaux. L’utilisation de la violence, est alors présentée comme le résultat de frustrations et le seul moyen d’agir au sein de la société. La radicalisation serait liée à la répression ou à l’isolement social de sous-groupes marginalisés [1] . Puis cette thèse a été mise à mal avec l’engagement d’individus de couches sociales favorisées. Certaines recherches ont établi comme postulat qu’« aucune variable socio-économique lourde n’est capable d’expliquer à elle seule la radicalisation, pas plus qu’elle n’est centrale dans le processus d’engagement » [2]. Entre ces résultats très contrastés, qu’en est-il des jeunes récemment engagés dans ce qui appelé le « djihadisme contemporain » ?

Un résultat est constant, dans l’analyse de nos données auprès d’individus radicalisés, même lorsqu’il s’agit de ceux qui ne sont pas issus de l’immigration et/ou de classes sociales défavorisées : le sentiment de discrimination, allant jusqu’au sentiment de persécution, apparaît en boucle dans tous leurs témoignages, qu’ils se définissent « Salafistes piétistes » ou « djihadistes ». Il s’agit donc de savoir si ce sentiment est une cause de leur rupture avec la société (la discrimination provoquerait de la frustration, de la défiance et entraînerait une envie de vengeance) ou un effet du discours dit « salafiste piétiste » ou « djihadiste », qui  transmettrait une vision du monde selon laquelle les Musulmans sont persécutés parce qu’ils possèdent « la vérité », de manière à diaboliser la figure de l’Ennemi, ou si les deux s’articulent.

Dans l’analyse de notre échantillon [3], nous allons retrouver ce sentiment de discrimination dès le début de la trajectoire des jeunes suivis, mais ce dernier n’apparaît pas seulement et automatiquement comme le fruit d’un vécu personnel ou de celui de leur groupe, mais aussi comme le résultat du discours du « groupe radical », suite à une approche émotionnelle anxiogène. Bien entendu, un vécu discriminatoire personnel (ou collectif) facilite d’autant plus l’efficacité de ce que nous avons appelé « l’approche émotionnelle anxiogène du discours « radical » (de type « salafiste piétiste » ou de type « djihadiste »).

Il ne s’agit pas de remettre en question le fait qu’un vécu discriminatoire facilite la radicalisation, mais de comprendre comment ce sentiment discriminatoire est partagé par des radicalisés qui ne l’ont pas vécu. La place et l’utilisation de la question discriminatoire dans la narration du discours « radical » expliquent que des radicalisés de couche sociale moyenne ou supérieure partagent de manière profonde ce sentiment, même s’ils ne l’ont jamais vécu personnellement. Il constitue également le socle sur lequel vont se souder, voire se fusionner, les membres du groupe radical. Savoir le déconstruire est donc fondamental pour tous ceux qui travaillent autour du lien social. 

 Une approche émotionnelle anxiogène systématique à tout processus de radicalisation

Cette approche émotionnelle anxiogène émane d’individus eux-mêmes radicalisés dans la majeure partie des cas, par l’intermédiaire de propos et de vidéos qui étayent une perception du monde où il ne faut faire confiance à personne. Ces divers éléments peuvent s’échanger par voie directe ou par l’intermédiaire d’échanges Internet : forums, mails, vidéos, divers sites (dont certains ne sont pas élaborés par les radicalisés eux-mêmes). Évoquer l’échange par Internet ne signifie pas l’absence de contacts directs au sein de groupes physiques.
Ces propos et vidéos produisent de l’anxiété chez celui qui les réceptionne parce qu’ils sont basés sur un mélange de vraies et de fausses informations liées à des dysfonctionnements sociaux/politiques : critique du système de production (médicaments, vaccins, alimentation, etc.), du système politique (scandales financiers et de corruption d’élus, etc.), de la géopolitique (mensonges sur la politique intérieure et étrangère, etc.) et du système médiatique suspecté de ne pas être indépendant. Arrive ensuite l’étape où est relayée l’information que ces dysfonctionnements relèvent en réalité d’un complot de sociétés secrètes hébergées en Israël, dont la plus puissante serait « les Illuminati [4] ». Ces sociétés secrètes auraient compris que seul « le vrai islam » est assez puissant pour les combattre et introduiraient quantité de signes subliminaux dans tous les domaines (publicités, fabrication des billets, logos d’entreprises, shows télévisés, clips musicaux, etc.) pour éloigner les individus de l’islam.

 
La notion de Tawhid manipulée pour conduire les jeunes à la rupture sociétale ou à l’extrémisme violent

L’approche émotionnelle anxiogène s’opère aussi par des discours théologiques qui se servent de notions musulmanes comme le Tawhid (Unicité de Dieu), le Shirk (Associationnisme), ou du principe de « Al Wala Wal Barra [5] » pour convaincre l’individu qu’il doit s’auto-exclure et exclure les autres, sous peine de ne pas être considéré Musulman.
Progressivement, celui qui réceptionne ces informations considère que les interlocuteurs qui les lui ont communiquées sont les seuls en qui il peut avoir confiance. Il adopte rapidement une posture où il a le sentiment que le reste de la société le rejette parce qu’il a « trop de discernement » et perçoit des vérités cachées. Tout groupe se méfiant de l’extérieur se replie sur lui-même. Les travaux de Gérard Bronner [6] montrent que l’essence de toute vie sociale repose sur la confiance entre les humains. Si nous pouvons vivre les uns avec les autres, c’est que nous avons l’impression qu’une certaine prévisibilité caractérise notre vie collective, que l’autre va avoir un comportement similaire au nôtre. L’approche émotionnelle anxiogène veut détruire cette base pour la remplacer par l’idée qu’il faut se méfier de son prochain car ce dernier serait « endormi » ou « complice » de forces occultes qui détiennent le pouvoir. Cette « perspective paranoïaque » [7] va progressivement augmenter son isolement vis-à-vis de la société et renforcer son lien à l’intérieur du groupe. Un sentiment de discrimination, puis de persécution, va automatiquement envahir le jeune concerné, quelle que soit sa situation antérieure.
L’approche émotionnelle anxiogène qui nous intéresse ici est celle qui s’appuie sur le religieux et sur des notions musulmanes.
La notion de Tawhid manipulée pour conduire les jeunes à la rupture sociétale ou à l’extrémisme violent

Une approche émotionnelle anxiogène qui utilise le religieux

Le commencement de l’approche émotionnelle anxiogène est plutôt basé sur la théorie complotiste lorsqu’elle vise des non-musulmans. Lorsqu’elle vise des individus de culture arabo-musulmane, les registres profanes et sacrés sont parfois mélangés dans les argumentations pour mener à une défiance absolue et globale envers toute information qui passerait par l’extérieur du groupe en général. Ainsi, la nature de la source (théorie complotiste ou islam) est crédible aux yeux du destinataire, selon son profil socio-culturel, et provoque ainsi un changement d’opinion plus profond.
« Il y a toujours un mélange entre le spirituel, le groupe et la théorie complotiste. On attribuait telle ou telle information de scandale à un frère qui nous a dit ça, ou cette information se trouvait sur un site fait par des frères.  Ce n’était pas juste une simple théorie sur tel ou tel complot, c’était une information sur tel ou tel complot qui venait des frères qui sont sur le terrain… Ou bien il y a un Cheikh qui aurait parlé de tel ou tel complot… On ne sait pas quel Cheikh... mais ça donne une autre dimension au discours ; le simple fait d’avoir évoqué le Cheikh... ça donne une autre dimension, c’est mêlé au spirituel, au mystique, à des signes de la fin des temps…  Il y avait toujours un intermédiaire qui permettait de donner beaucoup d’importance à cette théorie du complot, ce n’était pas une simple théorie sur laquelle on pouvait avoir un avis ou une analyse, on peut être d’accord ou pas, ça revêtait presque un caractère sacré à cause de l’intermédiaire. Le frère ou le Cheikh ne fait pas qu’analyser l’actualité, il te ramène un hadith ou un autre, et son discours est indiscutable, tu ne peux le remettre en cause…  La théorie du complot, quand elle arrive, elle est toujours secondée par cet aspect, c’est pas discutable, tu ne peux pas lui répondre : ah tu as vu ça c’est sur internet.. ; non, on te dit : attends, c’est des frères sur place qui ont dit ça... Quand tu veux interroger le propos, comme il a aussi rajouté un hadith, tu as l’impression de remettre en cause le hadith si tu remets en question le propos sur le complot. Si tu remets en cause certaines choses, c’est comme si tu remettais en cause ta foi... Tu en arrives à croire que tu es obligé de croire à la théorie du complot pour être un bon Musulman. »
(Homme de 32 ans, issu de famille musulmane de classe populaire, condamné pour participation à entreprise terroriste).

Quand l’approche émotionnelle anxiogène utilise le religieux, le discours peut indifféremment utiliser les interdits alimentaires (certains jeunes reçoivent des listes d’ingrédients industrialisés qui contiendraient tous de la gélatine de porc, ce qui les empêche de manger toute aliment autre que des fruits et des légumes biologiques), l’interdiction de la mixité présentée de manière absolue, des éléments liés à l’histoire de l’islam (le port de la couleur noire comme le Prophète, les signes de l’imminence de la fin du monde…) ou des traditions vestimentaires présentées comme des obligations fondamentales permanentes (niqab, kamis…) pour faire peur au jeune. Les interdictions sont si nombreuses et absolues que tout ce qui n’est pas lié à la stricte pratique de la religion devient illicite (interdit par Dieu).

La notion de Tawhid manipulée pour conduire les jeunes à la rupture sociétale ou à l’extrémisme violent
« Mon fils recevait une liste réactualisée toutes les semaines qui disait qu’il y avait du porc caché partout : bonbons, sucettes, barres chocolatées, barres de céréales…, nappages, pains, croissants, pains au chocolat, chaussons aux pommes, gâteaux, biscottes, pâtisseries, brioches, le cacao, biscuits, pain de mie, pâtes à pizza, beurre, plats cuisinés, margarine, crème fraîche, crème anglaise, crème dessert, boissons, chips, crème chantilly, glaces, pains à sandwichs, pâte feuilletée, soupes, chocolat, yaourts, sauces avec toute une liste de marques à boycotter (Nestlé, Danone, Haribo,  Mikko, Delacre, toutes les marques occidentales en fait ...) et toute une liste des additifs susceptibles de contenir de la gélatine de porc qui n’en finissait pas : E100 E101 E102 E103 E110 E111 E120 E123 E124 E125 E126 E127 E128 E140 E141 E142 E152 E153 E160a E160b E160c E160e E160f E161b E161g E163 E170 E210 E213 E214 E226 E234… E252 E270 E280 E322 E325 E326 E327 E328 E329 E334 E335 E336 E337 E338 E339 E340 E341 E400 E401 E402 E403 E404 E405 E406 E407 E408 E411 E412 E413 E414 E418 E420 E421 E422 E430 E431 E432 E433 E434 E435 E436 E440 E441 E442 E450 E460 E461 E462 E463 E464 E465 E466 E470 E471 E472 E473 E474 E475 E476 E477 E478 E480 E481 E482 E483 E488 E489 E491 E492 E493 E494 E495 E542 E550 E553a E553b E570 E572 E601 E620 E621 E622 E623 E630 E631 E632 E633 E634 E635 E640 E742 E901 E904 E905 E907 E913 E920 E921 E951 E1100 E1517 E1518 »…

Une approche émotionnelle anxiogène qui manipule des principes musulmans

L’approche émotionnelle anxiogène s’opère aussi par la théologie. Plusieurs angles théologiques sont utilisés dans la rhétorique radicale mais tous mènent les individus à l’auto-exclusion et à l’exclusion des autres : la version rigidifiée de l’Unicité de Dieu (Tawhid) et de l’associationnisme (Shirk), le principe de l’Alliance et du Désaveu (Al Wala Wal Barra) et la notion de « ce qui est adoré en dehors d’Allah » (le Taghout).

Détourner de leur finalité des principes musulmans permet d’accentuer à la fois la fiabilité du discours et du locuteur, puisque l’on reste sur le même « univers de sens ». En utilisant les termes comme « Tawhid », qui constituent le nœud de la culture commune des Musulmans, les « discours radicaux » se placent au sein d’un univers de sens partagé par tous les Musulmans.
Le Texte coranique n’est pas discutable quant à son expression littérale, mais les sens qu’on en tire peuvent diverger. C’est à ce niveau que les chefs « djihadistes » exercent leur talent. Nous prendrons comme premier exemple une notion musulmane purement religieuse comme celle de Tawhid (principe d’unicité divine) et son envers, la notion de Shirk (associationnisme qui consiste à vouer des actes d’adoration à d’autres personnes que Dieu). Alors que cette notion est interprétée pendant l’histoire de l’islam comme un principe d’unité permettant le rassemblement avec les autres croyants, les « discours radicaux » en font la base de leur menace pour couper les jeunes du reste du monde.

Le Tawhid, le principe d’unicité divine, constitue la base de l’islam et fait d’ailleurs partie de ses cinq piliers. En effet, il suffit à toute personne voulant devenir musulmane de réciter la « Shahada » : « Pas de dieu si ce n’est Allah et Muhammad est son Messager ». L’unicité est d’abord un principe de paix pour les Musulmans : contrairement à l’ère antéislamique où les tribus se faisaient la guerre pour imposer aux autres leur propre idole, l’existence d’un dieu unique doit relier les humains. La racine       « slm », qui signifie « paix », se retrouve à la fois dans le salut musulman «salam'aleykoum » (paix sur vous) et dans le mot islam (soumission à Dieu). Le pari de l’islam était bien d’unir les tribus de l’Arabie antéislamique autour de la soumission à un seul Dieu, et plus largement de consolider les relations avec les Juifs et les Chrétiens, nommés « Gens du Livre » dans le Coran, qui considère qu’il s’agit bien du même Dieu unique dans les trois religions monothéistes, liées par la tradition abrahamique.

Associer une autre divinité à Dieu relève pour les Musulmans de l’« associationnisme », donc de l’entrave à l’unité de Dieu. Cela se nomme couramment « faire du Shirk », sachant que ces deux termes, « Tawhid » et « Shirk », sont rarement utilisés dans les conversations des Musulmans. De leur point de vue, respecter l’unicité divine consiste tout simplement à ne pas vénérer d’autres dieux, ce qui reviendrait à du polythéisme. Certains Musulmans veilleront, au nom de ce principe, à ne pas installer de statuette de Bouddha chez eux, estimant que cela peut porter à confusion. D’autres, plus rigoureux, ne mettront aucun bibelot qui pourrait rappeler de près ou de loin les anciennes 360 statuettes qui divisaient les tribus arabes avant l’islam [8].

 
Quelques ouvrages de D. Bouzar


Ces deux notions, « Tawhid » et « Shirk », sont reprises de manière permanente par ceux qui se nomment « Salafistes », puis par ceux qui se nomment « djihadistes ».
« Au niveau du discours religieux, ça allait un peu dans la continuité de ce qu’on avait déjà exploré avec les Salafis. C’est pour ça que moi au départ je ne voyais pas du tout de différence entre les premiers Salafis que j’ai fréquentés, qui étaient eux complètement non-violents et les djihadistes. Parce que quelque part le discours sur lequel s’est nourri toute la propagande djihadiste est le même. C’était surtout la question du Tawhid. Le Tawhid qui est l’unicité de Dieu. Alors le Tawhid en soi, c’est vrai que quand on en entend parler de la part des Salafis, c’est en même temps quelque chose de nouveau dans le sens où c’est un mot que l’on n’entendait pas trop de la part des autres Musulmans. Il n’y avait pas autant de focalisation sur ce mot chez les autres que chez eux. Mais en même temps, on nous explique d’emblée que c’est le fondement même de la religion, c’est la base de la religion, c’est l’attestation de foi : il n’y a de dieu que Dieu, c’est la première phrase que tu récites quand tu veux devenir Musulman, donc ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire. C’est même au contraire ce que tout Musulman devrait savoir. Donc, déjà juste la première approche avec ce sujet, elle te met un peu mal à l’aise avec tout le monde, tout ce qu’il y a autour de toi. Tu te dis : ce sujet-là il est évident, c’est vrai c’est exactement ça ! On aurait dû commencer par ça. Pourquoi les autres n’en parlent pas ? Pourquoi les autres ne focalisent pas autant dessus ? Et au fur et à mesure, plus tu approfondis dans ce sujet et plus on essaie de t’expliquer que certaines pratiques tendent vers l’association qui est le contraire du Tawhid. Le Tawhid c’est adorer une seule divinité, un seul Dieu : Allah, le Shirk ça serait adorer quelque chose avec Lui. Tout en continuant à adorer ton Seigneur, tu pourrais aussi vouer des actes d’adorations à une autre divinité, au même niveau. Ce n’est pas renier Dieu. On t’explique bien que tout en adorant Dieu, un seul Dieu unique, tu n’es pas à l’abri de faire des choses qui vont faire que tu vas mettre un égal à Lui, tu vas mettre quelqu’un au même niveau. Et donc en fait tu n’es jamais à l’abri. Tu as toujours peur. Je disais tout à l’heure que le simple fait que les autres n’en parlent pas, tu te dis que peut-être ils sont tombés dedans sans même s’en rendre compte. Jusqu’au moment où tu te dis : peut-être que moi-même je suis tombé dedans sans m’en rendre compte. Peut-être que je fais des actes de Shirk des actes d’association, peut être que j’égale quelqu’un à Dieu, sans m’en rendre compte et j’aurai des comptes à rendre le jour de la résurrection. Et je serai mécréant parce que celui qui fait du Shirk, celui qui associe quelqu’un à Dieu est mécréant et sera voué à l’enfer éternel. Donc est ce que moi-même je ne suis pas voué à l’enfer éternel ? »
(B., 28 ans, condamné pour participation à entreprise terroriste, revenant).

« L’unicité de Dieu » et « l’associationnisme » deviennent la pierre angulaire de l’approche anxiogène que ces mouvances mettent en place de manière à ce que le croyant se coupe de tout son entourage : amis, famille, loisirs, travail, sport, autres croyants, institutions humaines, etc.
En effet, ceux qui se nomment « Salafistes » ont transformé le principe d’unicité divine en concept si restrictif qu’il en devient une source d’angoisse quotidienne, qui les coupe in fine de toutes les sensations et des relations qui définissent l’être humain. Par exemple, regarder une image reviendrait à considérer le dessinateur comme un créateur au même niveau que Dieu, et donc à trahir le principe du Tawhid et à « faire du Shirk ». Dans la même logique, écouter de la musique reviendrait à considérer le musicien également au même niveau que Dieu.
Cette menace de « faire du Shirk » prend une forme généralisée. L’étude des témoignages montre que l’angoisse envahit les jeunes dans tous les domaines de la vie : ils ne peuvent apprécier un match de football ou un bon film de peur de s’identifier à un footballeur ou à un acteur, qu’ils finiraient par considérer comme une icône... Ils ne peuvent plus utiliser le mot « adorer », y compris pour dire qu’ils « adorent le chocolat », car ce verbe doit être réservé à l’adoration de Dieu. Ils ne doivent pas aimer leur pays, quel qu’il soit, car ce dernier constitue à leurs yeux « la plus grande idole » qui les éloignerait de Dieu. Les « Salafistes » se donnent des conseils, afin de limiter la menace du péché du Shirk : ne plus se rendre dans des magasins courants de peur que la radio allumée en bruit de fond ne déverse une chanson... Ne pas se rendre dans des lieux touristiques de peur de se retrouver dans le cadre d’une photographie... Ne monter dans le métro qu’après avoir vérifié qu’aucun mendiant ne joue un morceau d’accordéon pour récupérer quelques pièces... Certains comportements de repli sur soi, appelés classiquement « communautaristes », relèvent en réalité de cette angoisse : les « Salafistes » préfèrent acheter leur nourriture dans des magasins de « Salafistes » pour être certains de se protéger d’une éventuelle musique qui pourrait surgir.
« A un moment, je ne faisais plus rien parce que justement j’avais peur à chaque fois de faire quelque chose de mal. Et je pense que c’est à cause de ça que je me suis vachement renfermée sur moi-même à cause de tous les interdits qu’ils nous donnaient tout le temps. Enfin à chaque fois qu’on disait quelque chose, ils nous trouvaient un prétexte pour qu’on ne le fasse plus. Du coup, à un moment, on se disait que la seule chose qu’on pouvait faire, c’était la prière et des choses en rapport avec la religion : lire des livres (théologiques), assister à des conférences (théologiques), et encore pas de n’importe quel cheikh. Et après ils nous sortent des choses genre : ouais on t’a dit de faire ça mais c’est pas bien. Alors je sais moi on m’avait dit que les prières après les ablutions c’était obligatoire. Du coup ben au lieu de faire mes 5 prières basiques par jours, eh ben je faisais deux prières surérogatoires par rapport aux ablutions avant. Et après je faisais deux autres prières surérogatoires après avoir fait la prière obligatoire. Du coup, je mettais environ une heure pour chaque prière et je m’interdisais carrément de sortir parce que je me disais que si c’était l’heure de la prière quand j’étais dehors, ben si je la ratais, j’étais considérée comme une mécréante et ils nous disaient en plus qu’on n’avait pas le droit de courir quand c’était l’horaire de la prière ; on n’avait pas le droit de courir chez nous. Parce que je crois que c’était qu’il ne fallait pas se presser, fallait faire à l’endroit même où on était, pour montrer qu’à n’importe quel endroit où on est eh ben on pense à Dieu et Dieu il passera avant tout. Du coup, ben c’est comme ça qu’ils arrivent à nous faire peur sur tout, à nous faire nous inquiéter de tout et de rien, de choses complètement futiles en nous disant que tout est interdit, au final. Ne serait-ce que dessiner un soleil, on m’avait dit que c’était interdit. Parce que c’était quelque chose que Dieu avait créé. Après pareil tous les rideaux, les tentures, les photos j’avais tout jeté, j’en avais brûlé énormément. J’ai supprimé toutes les photos de moi avant de partir que ma mère avait sur son ordinateur en me disant que ben j’avais peur si quelqu’un trouve l’ordinateur et puis il me voit sans le voile parce que ma mère avait des photos de moi sans voile dans l’ordi. J’avais peur aussi que comme j’étais sur la photo, Dieu m’en veuille parce que j’étais complice. Genre c’est moi qui avais autorisé, enfin c’est moi qu’il y avait dans la photo donc théoriquement c’est moi qui ai fait le péché. J’aurais dû m’éloigner du cadre. Du coup j’avais tout supprimé, résultat je n’ai plus aucun souvenir de ces moments-là. Et ouais ; ils trouvent des interdits partout en fait. Du coup, on est dans une paranoïa super élevée. »
(Jeune majeure de famille de classe moyenne athée, condamnée pour apologie du terrorisme).

Cette angoisse de « faire du Shirk » devient permanente : le stade de paranoïa atteint son stade maximal chez un individu quand le groupe « Salafiste » lui explique que dans la mesure où la tentation « d’adorer » quelque chose d’autre que Dieu est partout, il peut pécher sans même s’en rendre compte. La seule solution est de « rectifier son Tawhid », qui devient le seul thème abordé en cours de religion. Il s’agit de se focaliser dessus, si l’on ne veut pas succomber aux tentations omniprésentes de ce monde polythéiste. Le jeune se coupe de toute personne non-« Salafiste » car il estime que celui-ci peut être polythéiste à son insu, dès lors qu’il marche dans la rue sans avoir rectifié son Tawhid. Il en ressort une angoisse obsessionnelle qui se traduit par des comportements qui ressemblent à de la phobie : le jeune exige que sa mère éteigne la radio avant de monter dans sa voiture, détruit les statues et les tableaux du domicile parental, déchire les photos de famille, refuse d’échanger des textos qui contiendraient des émoticônes, considère toute activité comme pouvant l’éloigner de Dieu... Arrive le stade ultime où il considère qu’adhérer aux lois humaines reviendrait à placer les députés au même niveau que Dieu. Il refuse alors de signer une déposition, de signer un contrat de travail, voire un contrat EDF... Puis il refuse de faire un pacte ou un contrat avec une personne soumise aux lois humaines.
« Le mot qui revenait énormément, c’était le mot Taghout. Le mot Taghout, c’est un petit peu un fourre-tout, c’est ce qui va regrouper tout ce qui est adoré en dehors de Dieu. Et justement ce mot Taghout, on se targuait de se dire qu’on était un peu les seuls à le comprendre. Comme s’il n’y avait que nous qui avions conscience du « taghout », que nous avions conscience des choses qui sont adorées en dehors de Dieu. Les autres, ils n’en parlent même pas, ils n’en ont même pas conscience. Ils peuvent tomber dedans sans même s’en rendre compte. Il n’y a que nous quelque part qui en sommes préservés parce qu’on ne fait que d’en parler entre nous, on se rappelle de ça 24/24. Parler d’autres sujets de la religion ? Non, non, non ! Le plus important c’est d’abord de parler de ça. Si ton « Unicité de Dieu » n’est pas correcte, le reste de la religion ne sert à rien de toute façon. Et c’était le discours que l’on avait de toute façon. Le discours que l’on avait, par rapport aux autres Musulmans égarés, c’était de dire : « Oui c’est bien, lui il a des connaissances, il est érudit, il a des très, très grandes connaissances de la religion, mais ça ne sert à rien si t’as pas de Tawhid, si t’as pas l’unicité de Dieu. Ça ne sert à rien ! » C’est l’unicité de Dieu qui va te faire entrer au Paradis, tout le reste suit. Et on était restés cloisonnés uniquement dans ce sujet-là. Et on le poussait à l’extrême. On le poussait à un tel point que tout ce qui pouvait avoir un lien, pas forcément un lien clair et évident mais tout ce qui pouvait avoir un lien quelque part avec le Tawhid, il fallait s’en écarter. Par exemple aimer une star de foot, aimer un chanteur. C’était aimer, on rentrait dans le domaine de la vénération. « Déjà regarde, les noms qu’on donne, ce n’est pas anodin qu’on parle de « star » comme les « étoiles »… Les gens qui vénèrent les étoiles, c’est la même chose. C’est exactement la même chose, tu ne dois pas aimer un footballeur, tu ne dois pas aimer un sportif, tu ne dois pas aimer un artiste ou je ne sais quoi. Tu ne dois pas l’aimer parce que tu es en train de le vénérer, tu es en train de l’associer à Dieu. Et même si tu adores Dieu unique, attention ! Tu peux toujours être dans l’association, tu n’es jamais à l’abri... Donc tu dois t’écarter de tout ce système. Ton pays c’est pareil, tu ne peux pas aimer ton pays. Pourquoi ? Parce qu’en aimant ton pays, c’est forcément du nationalisme, et le nationalisme c’est quoi ? C’est placer ton pays au-dessus de Dieu. C’est mettre ta nation, ta partie au-dessus de la religion. C’est faire passer les intérêts de ta patrie au-dessus des intérêts de Dieu. Dans le nationalisme, le lien qu’il y a entre les gens se construit à partir du fait qu’ils appartiennent à une même nation. Et nous, on ne devait avoir qu’un seul lien, c’est celui de la fraternité de la foi. Même le lien avec la famille, c’était un obstacle pour nous. Alors qu’est-ce qu’il en est pour les gens qui sont de la même patrie…  Donc le nationalisme, c’était clairement l’idole. La grosse idole qui venait concurrencer Dieu. Et tous les autres soi-disant musulmans, qui se disaient musulmans, qui faisaient la prière, qui remplissaient les mosquées, qui faisaient plein d’actes d’adoration pour la religion, eh bien, pour la plupart d’entre eux, ils étaient tombés dans le Shrik juste parce qu’ils ne détestaient pas leur pays. Ça marchait autant pour le Maroc que pour la France. On ne pouvait aimer sa patrie. On ne pouvait mettre sa patrie au même niveau que Dieu. Et de là il fallait aller à l’opposé, il fallait carrément détester ta patrie. Comme les joueurs de foot : ou tu les vénères ou tu les détestes, Il n’y a pas de juste milieu… On ne te dit pas de chercher un équilibre. On peut faire un peu le parallèle avec les discours complotistes, c’est toujours : on prend un petit peu une part de réalité et on te fait aller beaucoup plus loin. Là c’est pareil, c’est vrai qu’une personne peut ne vivre que pour son idole, c’est vrai qu’il peut y avoir des excès, c’est vrai qu’un discours religieux peut amener la personne à se remettre en question, à lui dire que voilà : tu as tout à fait le droit d’aimer ce que fait cette personne mais il y a des limites…  Non, on ne cherchait clairement pas à nous faire avoir un équilibre, on cherchait surtout à nous faire culpabiliser, pour qu’on passe d’un extrême à un autre. Si tu commences à aimer un joueur de foot, si tu commences à aimer une star, voilà où est-ce que tu vas finir... Donc écarte-toi de tout !  Voilà, c’est exactement le même processus et le même procédé, les discours complotistes, c’est toujours de ça que ça part. On commence à t’insuffler une petite vérité dans laquelle toi-même tu vas te reconnaître, tu vas dire : c’est vrai moi j’aime bien ce joueur ! J’aime bien ce chanteur ! Etc. Quand il a fait cette coupe de cheveux, j’ai fait la même coupe ou je m’habille de la même façon…  Donc on te reprend : tu ne dois avoir qu’un seul modèle, tu ne dois t’habiller que comme les Musulmans, comme les moujahidins plus exactement : avoir les cheveux longs, etc. Tu dois t’habiller à leur façon. Donc voilà, les moujahidins doivent être tes seuls modèles, tu dois les suivre dans le moindre détail, et si tu accordes ça à un autre, eh bien là, tu es en train de tomber dans l’association. C’est toujours des mots qui font très, très peur. C’est toujours quelque chose qui est très, très anxiogène, à tel point qu’on en arrive à se demander est-ce que moi, je ne suis pas tombé dans l’association ? Que je ne suis pas voué à l’enfer ? Toujours dans ce sentiment de crainte, de peur. Tu n’es pas rassuré en ce qui concerne ta propre pratique. Tu en arrives même à poser la question aux gens : « voilà j’ai fait ça j’ai fait ça, est-ce que je suis tombé dans l’association ? » Tu en arrives à un stade où tu n’es même pas capable de dire : je suis musulman, j’aime mon seigneur ! Tu ne sais même plus, tu ne sais même plus où est-ce que tu es, tu ne sais même plus où est-ce que tu en es par rapport à tout ça, tellement le discours est culpabilisant.
(H, 34 ans, condamnée pour participation à entreprise terroriste, de famille Musulmane de classe populaire).

POUR APPROFONDIR LA MANIPULATION DES TERMES MUSULMANS  ET DE L’HISTOIRE MUSULMANE PAR DAESH, VOIR LE RAPPORT GRATUIT Bouzar & Valsan, « Détecter le passage à l’acte en repérant la manipulation des termes musulmans par Daesh », juin 2017, disponible sur https://www.bouzar-expertises.fr/livres-blancs.

L’approche émotionnelle anxiogène que le discours radical met en place avec cette interprétation théologique est si efficace qu’elle mène le jeune à une sorte de « mini-mort » interne. En effet, in fine, en coupant le jeune de toute culture, le discours radical opère une sorte d’« anesthésie » des sensations individuelles et empêche l’expérience du plaisir, l’incarnation de tout ressenti. Non seulement il diminue les sources d’émotions positives habituelles qui relaxent l’être humain (cinéma, musique, spectacle, relations amicales, etc.) mais il arrive à les transformer en activités anxiogènes (puisque perçues dorénavant comme susceptibles de trahir l’unicité de Dieu). Il place le jeune en posture d’auto-exclusion de manière à l’isoler complètement. Là aussi, il ne bénéficie plus d’interactions positives avec ses semblables et les perçoit comme des sources de danger qui le détourneraient de la Vérité. Rapidement, le groupe radical devient la source exclusive d’émotions positives et rassurantes. C’est donc bien cette approche anxiogène qui entraîne la fusion des membres du groupe : l’identité du groupe devient sa propre identité. L’approche émotionnelle, l’approche relationnelle et l’approche idéologique sont ici entremêlées dans le processus de radicalisation, dans la mesure où l’adhésion à indissociable de l’adhésion au groupe, et vice versa.
Note : Les « djihadistes » contemporains utilisent une quadruple dimension émotionnelle, relationnelle, cognitive et idéologique pour faire miroiter un motif d’engagement qui corresponde à l’idéal de chaque recrue (CF individualisation de l’embrigadement  dans Saphirnews
Les recrues se situent majoritairement dans une tranche d’âge de moins de 30 ans et recherchent trois dimensions : un idéal, un groupe, des émotions fortes.
Schéma. Quadruple approche suscitant l’engagement « djihadiste »  Source : Cabinet Bouzar Expertises pour le rapport remis à Practicies Commission Européenne ©2016
Schéma. Quadruple approche suscitant l’engagement « djihadiste » Source : Cabinet Bouzar Expertises pour le rapport remis à Practicies Commission Européenne ©2016

Le principe de l’Alliance et du Désaveu finit de placer le jeune dans une posture où il se sent discriminé et persécuté dès lors qu’il ne peut s’auto-exclure et exclure les autres comme le voudrait son interprétation :
« Maintenant, je me dis que le sentiment de persécution se construisait beaucoup avec la notion de Al Walla Al Barra (le principe de l’Alliance et du Désaveu). Il avait comme finalité de nous couper de tout: il fallait rester avec les gens qui pensent comme nous et surtout ne jamais se mélanger aux autres. Les médias essayaient de nous faire du mal, même les autres Musulmans, il fallait s’en méfier, ils allaient remettre en cause nos valeurs et notre foi... De la même manière que la théorie du complot arrivait à faire écho en se basant sur des semi-vérités, sur des choses qui existent vraiment en les amplifiant, en donnant des analyses qui ne sont pas forcément exactes, le sentiment de persécution était fortifié et justifié par un principe religieux, qui est l’Alliance et le désaveu. Le Musulman garde proximité et amitié fraternité et tout ce qui en suit avec le Musulman et tout le contraire avec le mécréant. Je n’avais pas entendu ce principe avec les Salafistes, mais avec les djihadistes, c’était présenté comme la base même de la religion, un sujet qui revenait de manière permanente. Le fait qu’il existait dans l’histoire musulmane était utilisé comme une justification à notre sentiment de persécution : cela permettait de donner un nom à quelque chose. Faut pas se mélanger aux koffars, pourquoi ? L’alliance et le désaveu. Il a fallu finalement que j’étudie ce thème pour comprendre comment il était manipulé : ce qui est interdit, c’est d’aimer la croyance des autres, au niveau religieux. Sinon, quand on lit les livres sur ce thème, c’est le contraire : on peut même se marier, aimer une femme non musulmane, et on doit même lui garantir qu’elle puisse continuer à pratiquer sa religion, etc.; mais tout ça, on ne nous le disait pas, c’est ça qui est important; on ne nous disait que : ‘les Juifs et les Chrétiens ne seront satisfaits que lorsque tu suivras leur religion’. Pourtant, si on cherche un peu, on trouve dans les hadiths plein d’illustrations du contraire : le Prophète a eu des contacts avec des non-musulmans, il a épousé des non-musulmanes, personne ne nous parlait de tout ça ; c’est en lisant de vrais livres théologiques et en découvrant que je pouvais avoir de l’amitié pour des non-musulmans, que j’ai compris que j’avais à faire à des gens qui répétaient ce qu’ils avaient entendu mais qu’ils ne savaient pas de quoi ils parlaient. En attendant, mes frères se sentaient discriminés dès qu’ils ne pouvaient pas imposer leur vision : pas de musique, pas d’image, pas de mixité, aucun mélange, pas d’alcool, pas de sport, pas de discussion… Forcément, on ne se sentait pas discriminés, on se sentait carrément persécutés en permanence !  »
(Majeur 24 ans, famille musulmane de classe populaire, condamnée pour participation à entreprise terroriste).

Les « djihadistes » reprennent ces interprétations sur l’unicité de Dieu, même si, une fois sur zone, ils ne les mettent pas forcément en pratique, multipliant les images pour élaborer leur propagande sur le net et réintroduisant la musique pour galvaniser leurs soldats.

Témoignage de Farid Benyettou [9] (déguisé pour cause de sécurité) sur le principe du Shirk, c'est-à-dire "d'associationisme", lorsqu'il était Frère musulman, puis « salafiste » et enfin « djihadiste »...
VIDÉOS DE NOORONLINE (BIBLIOTHÈQUE VIRTUELLE GRATUITE CRÉÉ PAR LE CABINET BOUZAR-EXPERTISES).
 

Témoignage de Farid Benyettou (déguisé pour cause de sécurité) sur la musique, lorsqu'il était Frère musulman, puis « salafiste » et enfin « djihadiste »... Voir [la vidéo du témoignage ].

Contrairement aux témoignages de Farid Benyettou qui relate, pour sa part, comment le concept de Tawhid lui a été présenté par les différents groupes radicaux dans lesquels il est passé, Tareq Oubrou propose une définition théologique du concept du TAWHID : voir la vidéo de NOORONLINE.
Contrairement au témoignage de Farid Benyettou qui relate, pour sa part, comment le concept de Shirk lui a été présenté par les différents groupes radicaux dans lesquels il est passé, Tareq Oubrou propose une définition théologique du SHIRK : voir la vidéo de NOORONLINE.
Contrairement au témoignage de Farid Benyettou qui relate, pour sa part, comment les différents groupes radicaux dans lesquels il est passé parlaient des photos et des images, Tareq Oubrou propose une réponse religieuse à ce sujet de L’IMAGE EN ISLAM : voir la vidéo de NOORONLINE.

Mais contrairement aux « Salafistes », les « djihadistes » estiment qu’ils ne peuvent se contenter de se protéger des tentations : ils doivent lutter contre le polythéisme en imposant la loi divine. Pour ne pas aller en enfer, ils doivent entrer en action. Non seulement il ne faut pas associer à Dieu d’autres divinités mais avant d’adorer Dieu, il faut rejeter les autres divinités. Il ne suffit pas de prier Dieu pour être monothéiste, il faut également se débarrasser de choses invisibles qui restent du temps du polythéisme. En fait, on ne peut adorer Dieu que si l’on rejette tout ce qui est autour de Lui ici-bas.
« Par peur de faire du Shirk, j’avais détruit ma carte d’identité, ma carte d’étudiant et ma carte de Sécurité Sociale. J’évitais au maximum l’argent aussi. J’étais angoissé à l’idée de faire de l’association à Allah car je savais que c’était le plus grand des péchés. C’était au-dessus de la fornication, de l’alcool. Au départ, je pensais que si j’acceptais d’être reconnu par la France, je devenais automatiquement mécréant. Cependant, je me suis vite rendu compte que c’était une erreur de ma part. J’ai eu une shoubouhat (une ambiguïté), car après j’ai compris que c’était une narration de l’État. Il était noté mon identité, mon âge, ma nationalité, etc. mais ça ne me rendait pas mécréant car je ne faisais aucun acte pour demander la nationalité française. Vouloir la nationalité était un acte grave car c’était espérer être de la même nature qu’un mécréant, qu’un Français, alors que notre nature à nous est l’islam (…) J’ai aussi beaucoup fait de mal à ma mère lorsque j’ai enlevé les photos de famille du mur de ma chambre. C’était très violent car elle avait l’impression que je la faisais disparaître. Surtout une en particulier qui nous représentait, ma mère, mon père décédé et moi dans la poussette. Depuis ma naissance, ma mère l’accrochait au mur de ma chambre. Elle ne comprenait pas que je n’avais pas le choix car les représentations faisaient fuir les anges. Je prenais sur moi pour ne pas toucher aux photos du salon. Par contre, même si je disais les avoir jetées, je les avais cachées dans un tiroir. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser complètement. J’interdisais aussi que les chiens rentrent dans la maison. Ma mère a un très fort caractère, elle crie beaucoup mais ne tape jamais. Parfois, je l’entendais pleurer toute seule dans son coin, c’était très dur mais je me consolais en me disant que ce n’était pas une mauvaise intention de ma part. Je les enlevais pour respecter la religion et Allah. Il m’était impossible de garder une petite case pour prendre en compte les sentiments de ma mère. Pourtant, je voyais les mouslimins (les Musulmans) comme faisant partie de la meilleure des communautés, du juste milieu. Il était très compliqué de partager la religion et le monde dans lequel je vivais. Je pensais que la société nous compliquait les choses. Les moments où je sortais, c’était vraiment pour des motifs importants. »
(Peter, cf. interview intégral dans Livre Blanc « Les désengagés » , disponible sur Bouzar-expertises.fr)
« J’en ai connu plusieurs des paranoïas : j’ai connu une nécessité absolue de s’isoler, il fallait quitter la France, faire la hijra, ne pas vivre avec les mécréants... le discours latent c’était que les mécréants allaient t’éprouver dans ta foi. On nous mettait en garde contre les autres Musulmans qui n’étaient pas dans le haq et le kamis permettait de se distinguer d’eux. Le kamis c’était à la fois se protéger de la persécution mais aussi le rejet des autres. Quand on passe au « djihadisme », on ne met plus le kamis car il est trop voyant, mais on garde l’idée qu’on doit rester ensemble et que le monde extérieur nous veut du mal. C’est toujours présent, même si cela ne se manifeste pas par les habits. On nous rabâchait « Les Juifs et les Chrétiens ne seront satisfaits de toi que lorsque tu suivras leur voie; ils vont tout faire pour te détourner de ta religion; si tu commences à t’habiller comme eux, à parler comme eux, à penser comme eux, tu es foutu, ils ne cesseront de nous combattre jusqu’à nous faire quitter notre religion… »
(B., 28 ans, condamné pour apologie du terrorisme).

Conclusion

Nous avons pris l’exemple des deux notions Tawhid et Shirk pour montrer que ce n’est pas l’utilisation d’un terme religieux qui permet de repérer un « djihadiste » mais bien le contenu qu’il lui octroie [10], ainsi que sa fréquence d’utilisation et l’association des termes qu’il y adjoint.
Certes, le discours « Salafiste » ne demande pas au Musulman d’imposer la loi divine au sein de la société où il vit mais uniquement de se protéger individuellement de la société gérée par la loi humaine. Cependant, il partage la même interprétation rigoriste du Tawhid, à tel point que de nombreux jeunes glissent parfois d’un groupe à l’autre sans même s’en rendre compte dans les premiers temps.

La différence principale entre les « Salafistes » et les « djihadistes » que nous avons suivi concerne le statut de la faute de celui qui n’applique pas la loi de Dieu.
Pour les « Salafistes », il s’agit d’un simple péché et non d’un acte d’apostasie. Le Musulman peut vivre dans un pays où sont appliquées des lois humaines s’il n’a pas d’autres choix. Il ne porte pas la responsabilité du Shirk puisqu’il ne fait pas partie des gouvernants. Il doit simplement rester à l’écart de cette gouvernance, par exemple en ne participant pas aux élections. Le fond de cette interprétation repose sur le fait que les Salafistes partent du principe que « le gouvernement est à l’image de son peuple ». A leurs yeux, cela signifie que lorsque tous les citoyens seront Salafistes, le gouvernement le deviendra automatiquement. Pour eux, la politique se fait par le bas.

Pour les « djihadistes », se soumettre à la loi humaine relève du Shirk : il s’agit d’un acte d’apostasie qui met à la place de Dieu les députés. Un Musulman n’a pas le droit de vivre dans un pays dont le gouvernement n’applique pas la loi de Dieu. À défaut, on tombe dans le Shirk, en permettant à un humain de dire le licite (le permis) et l’illicite (l’interdit). Les gouvernements sont responsables de l'entrave au Tawhid en faisant des lois humaines : on peut donc tuer tous ceux qui travaillent pour l'État, et notamment les militaires et les policiers.

____________________
[1] SOMMIER I. Engagement radical, désengagement et déradicalisation. Continuum et ligne de fracture Lien social et Politiques, no 68, automne, Radicalité et Radicalisations, 2012, pp. 15-35.
 
[2] BRIE G. et RAMBOURG C., Radicalisation : Analyses scientifiques versus Usage politique Synthèse analytique, ENAP, 2015.

[3] Cf annexe.

[4] Les Illuminati sont apparus dans les théories complotistes à partir du moment où la publication du roman de Dan Brown « Anges et Démons », première partie du « Da Vinci Code », a été médiatisée et adaptée au cinéma (tiré de l’histoire des « Illuminés de Bavière). Les Illuminés de Bavière au nombre de cinq, faisaient partie d’une société secrète créée en 1776 à l’époque des Lumières en Allemagne. Elle tomba rapidement dans l’oubli avant qu’un agent canadien en 1950 ne découvre un document faussement daté de 1871.
 
[5] Ce concept est né avec le développement de l’idéologie tirée des Wahhabites. Il n’a pas d’existence historique antérieure.
 
[6] BRONNER G. La Pensée extrême : Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques Paris, Denoël, 2009.
 
[7] HOFSTADTER R. The Paranoid Style in American Politics and Other Essays (New York : Vintage Books, 1967) , Robins and Post, Political Paranoia.

[8] En 631, le Prophète pénètre dans l’enceinte de la Mecque, détruit les 360 idoles autour de la Kaaba pour unifier les peuples autour d’un Dieu unique comme l’a fait Abraham en son temps. Il fait effacer les représentations des prophètes excepté celle de la Vierge et de Jésus.

[9] Cf l’ouvrage « Mon Djihad, itinéraire d’un repenti » où Farid Benyettou retrace en détails son changement de vision du monde en passant de mouvance en mouvance (Editions Autrement ou Poche).

[10] Pour connaître comment le « discours radical utilise les termes Musulmans, l’histoire Musulmane et plusieurs éléments d’identification au Prophète, VOIR LE RAPPORT GRATUIT Bouzar & Valsan, « Détecter le passage à l’acte en repérant la manipulation des termes musulmans par Daesh », juin 2017, disponible sur Bouzar-expertises

Annexe

Cliquez sur l'image pour une meilleure lecture.  © Dounia Bouzar
Cliquez sur l'image pour une meilleure lecture. © Dounia Bouzar




Dans la même rubrique :
< >

Vendredi 1 Février 2019 - 13:55 Ghaleb Bencheikh à propos du voile