Les cahiers de l'Islam
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Lundi 10 Février 2014

L’architecture islamique, un art « intérieur » (seconde partie)



"L’architecture « islamique » désigne l’ensemble des techniques de construction développées dans le monde musulman, ensemble religieux s’étendant de la Méditerranée aux confins de l’Inde. Initialement basée sur des emprunts multiples aux cultures romaine, perse et byzantine, l’architecture islamique a rapidement développé ses propres spécificités, et évolué jusqu’au XXe siècle. Son héritage est considérable, notamment sur le plan religieux, et comporte de nombreux bâtiments emblématiques parmi lesquels le Dôme du Rocher (Israël), le Taj Mahal (Inde) ou la mosquée de Sultanhamet (Turquie), Cordoue (Espagne) et Kairouan (Tunisie). "

Retrouver la 1ere partie de cet article ici.
 

Mise en œuvre des principes architecturaux

Les grands principes de l’architecture islamique (séparation des sexes, introversion, prise en compte de l’environnement) se voient déclinés de multiples manières, notamment l’organisation d’un grand nombre d’habitations autour d’une cour intérieure couverte ou non, élément qui se retrouve dans l’ensemble du monde musulman. Inspirée pour partie des cours des villas romaines, cette particularité a essaimé au cours des siècles dans des environnements très divers (de nombreuses habitations d’Amérique latine sont ainsi organisées autour d’un patio présentant d’importantes similarités avec les cours intérieures des maisons musulmanes) et son importance est telle qu’elle a parfois dépassé celle de la porte. Les sites archéologiques de Çatalhöyük et Aslantepe (Turquie) sont ainsi composés de maisons entièrement articulées autour de cours intérieures et dépourvues de rues entre les bâtiments, l’accès aux habitations s’effectuant par les toits [19]. De même que les aménagements basés sur le principe d’introversion, la cour intérieure répond à des besoins culturels comme climatiques, ce qui explique son utilisation dans la plupart des maisons arabes [20] : nécessaire à l’intimité, elle améliore le confort des habitations par un mouvement de convection lorsqu’elle est découverte. La présence d’une cour permet ainsi de rafraîchir la température en faisant s’élever l’air chaud du jour et en faisant circuler le vent. Elle permet en outre d’unifier les pièces du bâtiment et de contrebalancer le cloisonnement engendré par la division des espaces en fonction des sexes [21]. Il est dès lors compréhensible qu’elle constitue un lieu de distribution spatial et soit souvent la pièce la plus intégrée de la maison. Le caractère central et transitionnel de la cour intérieure ne menace pas pour autant l’intimité, la séparation des sexes ayant généralement lieu avant de pénétrer dans la cour centrale. Lorsque coexistent une cour réservée aux visiteurs étrangers à la famille et une dévolue aux occupants, l’architecture traditionnelle persane prévoit par ailleurs un vestibule particulier (hashty) menant à la cour familiale qui évite aux visiteurs de s’y aventurer par mégarde [22], trait que l’on retrouve également en Algérie [23].
 
Le rôle transitionnel de la cour est particulièrement fort dans les anciennes maisons arabes où elle constitue une zone intermédiaire entre l’entrée et la zone réservée aux invités. Les rencontres avec les visiteurs mâles ont toujours lieu dans le takhtabash (pièce dont l’un des côtés est ouvert sur la cour), tandis que les hôtes de marque sont introduits dans les pièces de réception en passant par la cour centrale [24]. De même, les habitations du M’zab (Algérie) sont invariablement construites autour d’une cour couverte, le wast eddar, par laquelle il est nécessaire de passer pour accéder aux pièces de la maison depuis la rue et qui joue un rôle-clé dans la liaison entre les différentes pièces. Habituellement couvert par une large grille, le wast eddar constitue la plus grande pièce de la maison et ouvre sur plusieurs pièces ainsi que sur le quartier réservé aux femmes (tisifri) [25]. De manière similaire, les maisons anatoliennes sont construites autour d’une pièce centrale, la salle de séjour, nommée le sofa (parfois appelé cardak), qui conditionne leur forme générale [26]. Espace de circulation entre les pièces, celui-ci remplit également une fonction sociale puisqu’il intègre divers éléments permettant aux occupants de s’asseoir et constitue la pièce où sont reçus les invités [27]. Le cas turc est d’autant plus intéressant que les pièces des maisons anatoliennes sont, nous le verrons, multifonctionnelles et interchangeables [28] : l’attribution d’un rôle précis au sofa, rôle par ailleurs identique à celui que remplit la cour dans d’autres régions du monde musulman, souligne l’existence de permanences dans l’architecture islamique qui peuvent transcender les spécificités locales.


Les caractéristiques de l’architecture islamique peuvent être renforcées par des spécificités locales souvent issues d’un héritage historique anté-islamique. Parmi celles-ci, les habitations turques valorisent fortement les pièces épurées et multifonctionnelles multipliant les références au passé nomade des peuples anatoliens. L’architecture turque envisage chaque pièce comme un lieu de vie à part entière et une filiation directe est souvent établie entre la yourte nomade et la pièce principale des habitations turques (baş odası) [29]. De forme carrée afin de faciliter le passage d’une fonction à l’autre, celle-ci comprend tous les éléments nécessaires à la vie quotidienne (repos, sommeil, restauration, travail, réception des invités dans certains cas). De telles références sont facilitées par la valorisation, dans la vie nomade, de pratiques similaires à celles prônées par l’éthique islamique, notamment le choix d’une vie simple que reflète la recherche de pièces et de mobiliers avant tout fonctionnels. Les principes de l’architecture islamique se voient par ailleurs appliqués différemment du fait des contraintes locales. Pour des raisons autant géographiques que culturelles, la tradition architecturale de la Mer Rouge, particulièrement celle du Hedjaz (Arabie Saoudite), concrétise ainsi l’introversion d’une manière particulière. La rareté des terrains constructibles engendrant une forte proximité des logements et rendant difficile l’usage d’une cour intérieure, les fonctions de cette dernière sont dévolues à de hautes terrasses entourées de murs, les kharjas. Celles-ci permettent de concilier besoin d’intimité, contraintes du parc immobilier et organisation des habitations autour d’un espace transitionnel [30].
 
Ainsi, l’utilisation de techniques de construction moderne et la forte croissance des communautés urbaines ont amené les architectes des grandes villes à délaisser en partie les principes de l’architecture islamique traditionnelle, au profit d’ensembles moins coûteux à construire et plus économes en espace. La conception « familiale » des bâtiments selon laquelle une maison constitue le lieu de résidence d’une famille, commune à de nombreuses habitations du monde musulman, a ainsi été évincée dans les années 1930 au profit d’immeubles plus modernes d’influence occidentale rassemblant un grand nombre de foyers [31]. L’urbanisation à marche forcée qui a caractérisé plusieurs pays du Moyen-Orient et le manque de politiques de protection du patrimoine ont par ailleurs conduit à la démolition de nombreuses maisons traditionnelles. Les immeubles de grande hauteur qui représentent aujourd’hui l’essentiel du parc immobilier constituent des ensembles essentiellement physiques, n’incarnant aucun des principes spatiaux sous-tendus par l’architecture islamique [32]. Restreignant la liberté de mouvement et supprimant les espaces de transition, leur configuration prive les résidents du contrôle psychologique de leur environnement et contredit leur capital socio-culturel de multiples manières, suivant un processus analysé par Darya Nosratpour [33]. Une telle évolution provoque inévitablement des tensions et diverses initiatives ont été lancées afin de contrebalancer ce mouvement, soit de la part des habitants (construction d’habitations respectant les principes de l’architecture islamique par des familles possédant les moyens financiers suffisants), soit de la part des architectes eux-mêmes. La critique du modernisme de l’architecture occidentale et la réhabilitation de techniques de construction traditionnelles par l’Egyptien Hassan Fathy, des années 1940 à sa mort en 1989 peut constituer à cet égard un exemple éloquent.

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Contrat Creative Commons
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[19] Ahmet Eyüce, « Interdependence of Traditional House Form and Settlement Pattern », Intercultural Understanding, Volume 2, Mars 2012, p 22.

[20] Abdel-Moniem El-Shorbagy, op. cit., p 16.

[21] Abdolbaghi Moradchelleh, op. cit., p 551.

[22] Shahab Abbaszadeh, et al., op. cit., p 124.

[23] Frank Brown, Tahar Bellal, op. cit., p 6.

[24] Abdel-Moniem El-Shorbagy, op. cit., p 17.

[25] Frank Brown, Tahar Bellal, op. cit., p 6.

[26] Onder Küçükerman, Turkish House: In Search of Spatial Identity, Apa Ofset Press, Istanbul, 1985.

[27] Nur Ayalp, « Identity Formation in Cultural Environments: Traditional Turkish House Interiors », International Journal of Energy and Environment, 4 : 6, 2012, p 473.

[28] Alison B. Snyder, « Traversing an Anatolian Village: Views from the Inside », METU JFA, 22 : 1, 2005, p 14.

[29] Onder Küçükerman, op. cit.

[30] Ahmet Eyüce, op. cit.

[31] Nur Ayalp, Ayşe Muge Bozdayi, op. cit., p 105.

[32] Shahab Abbaszadeh, Rahinah Ibrahim, Mohamed Nasir Baharuddin, and Azizah Salim, op. cit., p 117.

[33] Darya Nosratpour, op. cit., p 2211.
Maison de Rosette par Corine EUGENE DIT ROCHESSON
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