Les cahiers de l'Islam
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Samedi 2 Janvier 2016

Jean-Louis Triaud, La légende noire de la Sanûsiyya. Une confrérie musulmane saharienne sous le regard français (1840-1930)

Par Monastiri Taoufik,



 Extrait de la Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1996, Volume 79, Numéro 1, pp. 302-303 



Jean-Louis Triaud, La légende noire de la Sanûsiyya. Une confrérie musulmane saharienne sous le regard français (1840-1930), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1995, 2 tomes, 1151p.

L'histoire de la confrérie As-sanûsiyya a été abondamment étudiée et de nombreux travaux ont été publiés sur le sujet dans plusieurs langues, d'Evans-Prit- chard à Vikor sans oublier Ziadeh, Achhab, Dajjani et d'autres. Jean-Louis Triaud vient de nous offrir, en 1 151 pages et deux volumes, l'édition de sa thèse soutenue à Paris en 1994. Il introduit ainsi son étude, elle se « place au confluent de l'histoire islamique, de l'histoire coloniale et de l'histoire africaine. Par un choix délibéré, elle emprunte aux trois registres ». Ce livre présente le regard français sur la confrérie et, particulièrement, sur ses relations avec, d'une part, la France et, d'autre part, les pays africains sahariens. L'auteur cherche à comprendre et restituer les stratégies successives (religieuses, diplomatiques, culturelles) et les diverses fonctions sociales (enseignement, bienfaisance, actions caritatives. . .) de la confrérie musulmane "la Sanûsiyya". Donner à cette confrérie sa place dans l'histoire de la colonisation française constitue l'un des objectifs de ce travail, où est analysé l'impact du message sanûsî dans les différents groupes concernés en Afrique. L'auteur consacre une grande partie de sa recherche à l'analyse des sources abondantes en ce qui concerne cette "entreprise" islamique. Il a privilégié les fonds d'archives de la puissance coloniale française qui peuvent le mieux éclairer l'histoire des relations franco-sanûsî. Pour ne pas tomber dans les redites et les sentiers battus, J.-L. Triaud s'est attaché, plus qu'à faire une relation événementielle de faits connus, par ailleurs, à établir l'analyse et la critique de "ce regard" en décrivant avec minutie la campagne de "diabolisation" que les agents, émissaires et consuls ont menée contre la confrérie. Par leur action d'intoxication des autorités françaises, ils ont réussi à fabriquer de toutes pièces une légende que l'auteur qualifie de "légende noire". Le concept de "péril confrérique" est ainsi né en 1855 de la plume de Léon Roches, renseigné par une confrérie concurrente, la Mâdaniyya qui, « pour écarter un importun [Muhammed al-Sanûsî], avait intérêt à noircir le tableau aux yeux des Français ». Avec Duveyrier, « le thème de la menace sanûsî devient une image classique de la littérature coloniale ». Le consul Féraud va mettre en place, de 1879 à 1885, un véritable réseau de renseignements pour faire face à toute éventualité par une surveillance assidue "de l'Islam" car il considère que « les sectes religieuses tripolitaines jouissent d'une influence immense sur toutes les tribus de l'Afrique, jusque dans le Maroc ». Son rôle est capital, particulièrement lors de l'intervention française en Tunisie. Quel en était l'enjeu pour les Français? Faire prendre conscience aux autorités politiques que le véritable ennemi de la France dans la région, et particulièrement en Algérie et en Afrique saharienne, était le Grand Sanoussi et les préparer à s'attaquer à cet ennemi en cas de menace directe. Ce concept de "péril confrérique" devient une véritable doctrine avec Eugène Ricard, vice-consul à Benghazi et très bon connaisseur de la région d'où, de 1866 à 1895, il va forger inlassablement cette "légende noire". L'extraordinaire enquête menée par l'auteur l'a conduit à ramasser une documentation impressionnante, au point que l'objet de sa thèse s'est déplacé, pour le bonheur du lecteur, de la "légende noire" à une véritable encyclopédie sur la confrérie sanûssiyya et ses relations avec la France. Tout y est : les personnages, les lieux, les événements, la vie économique et sociale, les relations internationales, et last but not least, une très riche présentation de l'Afrique saharienne de la fin du XIXe siècle. Ce foisonnement de précieux renseignements et cette abondance de matériaux porte le lecteur à penser que le sujet de cette thèse, "la légende noire de la sanûsiyya", n'est que prétexte à nous offrir 1151 pages d'histoire de la région au XIXe siècle. Deux regrets : d'abord l'absence d'archives libyennes. En effet, l'auteur n'a pas eu recours à la consultation de la Khizâna l-makhtûta al-libiyya, parce qu'il n'y a pas eu accès, et parce qu'il pouvait se passer de ces documents puisqu'ils ne l'intéressaient qu'accessoirement, son sujet étant "le regard français sur la sanûsiyya". Le deuxième regret, c'est le choix fait par l'auteur de ne pas reproduire les 25 pages de biographies qui figuraient à la fin du texte ronéoté de sa thèse, probablement parce qu'il a estimé, pour des raisons éditoriales, qu'il était préférable de ne pas dépasser les 1 151 pages imprimées. Toutefois le lecteur peut en retrouver les traces dans le texte (ou en notes infra-paginales) grâce à une recherche à partir de l'index, mais il aurait été plus commode de les avoir regroupées en fin d'ouvrage. Saluons aussi la présence de très bonnes traductions en français des documents arabes reproduits en fac-similé, ces documents étant pour la plupart d'une graphie presque illisible, l'auteur rend ainsi un grand service au lecteur. J.-L. Triaud, en publiant sa volumineuse thèse, nous fait presque regretter la disparition des thèses d'État (dites "d'ancien régime"). 




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