Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 20 Février 2026

JAMES Boris, Les Kurdes



Ces réserves finales n’empêchent en rien de recommander vivement ce texte, ô combien précieux et stimulant, qui, en faisant porter le regard sur la longue genèse des territoires et formations sociales kurdes dont on comprend mieux qu’ils sont le produit de constructions et dilutions multiséculaires, aide à remettre en perspective sociohistorique une « question » trop fréquemment traitée sans prise en compte du temps long. L’apport essentiel de ce texte est précisément de nous replacer dans cette vaste chronologie – une gageure dans le format des 128 pages ! – et de permettre au lecteur de prendre quelque très saine distance par rapport au brouhaha de l’actualité.
Jean-François Pérouse
 
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée , 156 (2/2024) | 2024 sous licence Creative Commons (BY NC SA).

 

Broché: 127 pages
Editeur :
QUE SAIS JE (25 octobre 2023)
Langue : Français
ISBN-13:
978-2715413504

Quatrième de couverture

    La population kurde, en majorité musulmane, compte 30 à 40 millions de personnes réparties surtout entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. À la fois repaire de populations indociles, mais aussi antre de tribus et d’émirs puissants, le Kurdistan n’a jamais été unifié sous une même autorité politique. Le démembrement de l’Empire ottoman, au début du XXe siècle, provoque la division de cet immense territoire.

    Aujourd’hui, on ne peut ignorer la « question kurde », l’omniprésence des revendications et la prégnance des conflits qui lui sont liés. Pourtant, la longue histoire du fait kurde dépasse cette actualité et témoigne d’une formidable diversité culturelle, sociale et politique. Boris James raconte l’histoire mouvementée de ce peuple, les enjeux auxquels il a dû et doit encore faire face et la façon dont il s’enracine dans une région géopolitiquement complexe. Et de s’interroger à son tour : quels sont les ressorts de l’unité et les facteurs de division de ce peuple ?

    Docteur en histoire et chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient, Boris James est maître de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier-3. Il a été directeur de l’antenne de l’Institut français du Proche-Orient à Erbil (Kurdistan d’Irak). Il est l’auteur de Genèse du Kurdistan (Éditions de la Sorbonne, 2021) et de Les Kurdes en 100 questions. Un peuple sans État (Tallandier, 2018) avec Jordi Tejel Gorgas.

Boris James, à propos de son ouvrage, "Genèse du Kurdistan. Les Kurdes dans l'orient mamelouk et mongol (1250-1340)"

    En 2021, "Livres & MAM", un cycle d’entretiens organisé par l’IREMAM et la Médiathèque de la MMSH, accueillait Boris James pour évoquer son premier ouvrage, "Genèse du Kurdistan. Les Kurdes dans l'orient mamelouk et mongol (1250-1340)". L’entretien était animé par Julien Loiseau.

Recension

    Par Jean-François Pérouse
 
    On attendait depuis longtemps ce Que Sais-Je ? Le défi était de taille il est vrai. Les Kurdes constituent un sujet trop longtemps (mal)traité, par la bande, à la marge, comme un ingrédient trouble-fête de l’histoire d’un des États-nations concernés, quel qu’il soit (la Turquie, l’Irak, la Syrie, l’Iran…) ; ou alors abandonné au seul prisme déformant de l’actualité. Le recentrement proposé hors des ornières empesées de l’histoire récente, stato-centrée, ici est salutaire, pour sortir des apories habituelles. Tout l’intérêt du QSJ ? proposé réside dans l’audace parfois vertigineuse de cette rupture avec les cadres et chronologies convenus, par trop étriqués.

    Et c’est un spécialiste autorisé et reconnu d’histoire médiévale (et, bien au-delà, par ses curiosités, appétences et compétences) qui s’est chargé de le rédiger. On ne peut donc que saluer cette publication qui sera très utile à tous ceux que les approches victimaires (John King, Les Kurdes, 1995) ou, au contraire, stigmatisantes, tous les deux simplificatrices, ne satisfont pas. Pour un lecteur nourri de la littérature dominante sur les Kurdes, largement centrée sur le xxe siècle et caractérisée par une hégémonie de fait de la science politique, des relations internationales et du journalisme, ce QSJ ?, écrit par un historien ouvre de nouvelles et stimulantes perspectives. Il déplace le regard et apporte de éléments de réflexion indispensables et souvent de première main en offrant une sociohistoire longue et démystifiante. La structure du texte est chronologique, caractéristique assez inévitable quand il s’agit de rendre compte de siècles d’histoire.

    L’introduction (p. 3-16) procède à une approche critique des historiographies et des mythologies relatives aux Kurdes. Elle montre bien la pluralité des récits des origines et les usages contemporains de ceux-ci et tente de positionner l’objet d’étude – et l’ambition de l’ouvrage – en amont des discours sur la « question kurde », le « fait kurde » et même l’espace kurde ou Kurdistan, dont la construction est remarquablement restituée. Le propos de Soliman le Magnifique extrait du Kânun Nameh qui décrit le Kurdistan comme une « barrière solide » contre la « sédition du Gog de Perse » ouvre à l’approche relationnelle (et non essentialiste) qui singularise tout le texte.

    La spécialité de l’auteur explique certainement, et cela fonde l’originalité saisissante d’une grande partie de ce texte directement alimenté par des recherches vives, l’importance accordée aux époques pré-contemporaines, généralement survolées ou caricaturées. Boris James nous apporte donc ainsi surtout dans le chapitre I (« Kurdes et Kurdistan dans l’Empire islamique, viie- xxe s. », p. 17-59), le plus fourni, des analyses inédites et très riches sur des périodes méconnues même des « spécialistes » patentés de la « question kurde », enclins à faire débuter leur champ de spécialisation au plus tôt au milieu du xixe, c’est-à-dire au moment de l’extinction violente des émirats kurdes de l’Empire ottoman (évoquée aux pages 51-56). L’examen de la diversité des dynamiques en jeu dans l’individualisation de formations sociales (tribus, dynasties), groupes sociaux (militaires, juristes, religieux) et de territoires – auto-identifiées ou identifiées de l’extérieur comme « kurdes » – et de leurs rapports aux centralités politiques ou militaires fluctuantes est passionnante. Elle brosse une sociohistoire relationnelle très fine et complexe des Kurdes, qui invalide toutes les approches généralisantes et fixistes posant comme évidente et presque intemporelle l’existence d’un Kurdistan et d’une population kurde. Boris James nous démontre la fragilité permanente des assignations identitaires et la porosité des frontières de toutes espèces, longtemps instables. Les formations socioterritoriales en jeu apparaissent dans toute leur relativité, le recours aux sources non occidentales (syriaques, arméniennes, iraniennes et surtout arabes) apportant de nouveaux points de vue qui ébranlent bien des certitudes. L’accent mis sur les différents types de mobilités– la conclusion de la sous-partie consacrée aux ixe-xiie s. : « (…) les tribus kurdes… trouvent dans une sorte d’aller-retour fécond entre la ville et le territoire tribal les ressources pour leur perpétuation. » (p. 35) – est remarquable. De même, les développements sur le « rôle d’intermédiaire » entre territoires et formations sociopolitiques joué par les Kurdes (p. 46), enrichissent la vision du rôle de gardiens des périphéries des empires.

    La deuxième grande originalité de ce QSJ ? est de traiter à égalité (l’Iran excepté, mais il est si difficile d’y travailler et les recherches sur les Kurdes y sont tellement rares et même désormais presqu’impossibles) les principaux territoires des Kurdes. Le biais fréquemment repérable consistant à aborder les Kurdes à partir de la perspective d’un seul pays en est par là brillamment évité. Les compétences linguistiques de l’auteur ont permis cette approche plus territorialement équilibrée qu’à l’habitude. C’est très appréciable. Peut-être, pour les dernières périodes en tout cas, qu’une plus grande attention aurait pu être apportée aux Kurdes à l’extérieur du Kurdistan – et ils sont nombreux désormais –, qu’il s’agisse des grandes métropoles turques, syriennes ou irakiennes ou des pays d’émigration (de l’Allemagne ou la Suède, au Canada) qui jouent à présent un rôle clé dans le mouvement kurde envisagé à l’échelle internationale.

    S’il fallait émettre quelques critiques, on se permettrait d’en formuler deux, qui sont, à bien des égards, liées l’une l’autre. La première a trait à la dissymétrie de densité entre le superbe premier chapitre souvent époustouflant d’érudition et les chapitres suivants, qui, parfois, tendent à se réduire à une chronique politique. Une chronique qui, d’ailleurs, parle plus de la question kurde (l’expression semble même progressivement au fil du texte se substituer à celle de Kurdes) telle qu’on l’entend depuis les années 1920 dans les chancelleries européennes, que des Kurdes dans toute la diversité de leurs dynamiques sociologiques et territoriales, comme dans la diversité de leurs trajectoires. Autrement dit, il est dommage que ce QSJ ?, qui s’engage de façon aussi originale et inédite finisse, à partir du chapitre II (p. 60) en revue plus convenue des vicissitudes politiques de la question kurde. Garder jusqu’au bout la perspective « Les Kurdes » aurait ainsi conduit l’auteur à mieux prendre en compte les récentes dynamiques socio-économiques, démographiques, migratoires, culturelles et sociétales, comme l’émergence du féminisme kurde, qui participent à l’hétérogénéisation de cette « population kurde ». Acculturation à des environnements nationaux très divers, hybridations, conflits, participent aussi à ces différenciations dont l’analyse aurait été bienvenue. Par-là, l’écueil de l’exceptionnalisme aurait été contourné, et le lecteur aurait mieux saisi en quoi les « Kurdes » participent désormais pleinement à des dynamiques nationales, régionales et globales. La littérature scientifique est pourtant abondante sur ces aspects, qui aide à sortir des images d’Épinal et à re-sociologiser dans toute leur diversité les Kurdes dont le destin ne peut se réduire au devenir de la « question kurde » dans les limites du Kurdistan tel qu’actuellement comprises.

    Ces réserves finales n’empêchent en rien de recommander vivement ce texte, ô combien précieux et stimulant, qui, en faisant porter le regard sur la longue genèse des territoires et formations sociales kurdes dont on comprend mieux qu’ils sont le produit de constructions et dilutions multiséculaires, aide à remettre en perspective sociohistorique une « question » trop fréquemment traitée sans prise en compte du temps long. L’apport essentiel de ce texte est précisément de nous replacer dans cette vaste chronologie – une gageure dans le format des 128 pages ! – et de permettre au lecteur de prendre quelque très saine distance par rapport au brouhaha de l’actualité.


    Jean-François Pérouse, « JAMES Boris, Les Kurdes », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 156 (2/2024) | 2024, mis en ligne le 28 août 2024, consulté le 15 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org.janus.bis-sorbonne.fr/remmm/21411 ; DOI : https://doi-org.janus.bis-sorbonne.fr/10.4000/127fo

 

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