Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 1 Juin 2014

Déconstruction de l'Islamophobie

Par Yoann COLIN,





Éditeur : ALBIN MICHEL (5 mars 2014)
Collection : ESSAIS DOC.
Nombre de pages :  120 pages

Biographie de l'auteur
John R. Bowen est anthropologue à la Washington University of Saint Louis, auteur de plusieurs livres sur l islam, dont L Islam à la française (Steinkis, 2011). Spécialiste reconnu de la réception, de l acclimatation de l islam en Europe et aux Etats-Unis, il a notamment enseigné à l'IEP Paris et à la London School of Economics.


Dans sa préface à l’édition française, J. R. Bowen, anthropologue réputé enseignant en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, souligne que si l’Islam est bien « l’ennemi idéal »en Occident, c’est d’abord parce qu’il reste méconnu et que cette méconnaissance favorise la diffusion d’images effrayantes figurant des «barbus déchaînés campant résolument du côté du mal, (…) l’innombrable progéniture de femmes musulmanes terriblement fécondes (…) la multiplication des chaînes halal et des femmes voilées » (p.7).

Méconnu du plus grand nombre, l’islam devient une cible pour des hommes politiques qui cherchent des ennemis « peu susceptibles de réplique r» (p.8). Montrant comment ces clichés sont véhiculés par beaucoup d’hommes et de femmes politiques [1], l’auteur établit que ce qui fait la force de ces propos est leur inscription prétendue dans le registre du fait. La grande audience, et il semble que l’auteur ait bien le mérite de le souligner, c’est que le discours politique antimusulman prétend que l’Islam n’est pas un danger futur, mais que, subrepticement, les choses changent de telle façon que la réaction, si elle veut être efficace doit être urgente. Et de fait, puisque c’est dans ce registre que l’auteur inscrit son argumentation, ces images ont une certaine efficace, puisque l’auteur rapporte les résultats d’un sondage d’après lequel les trois quarts des Français estiment « que l’Islam est une religion intolérante et incompatible avec les valeurs occidentales » [2].
Et c’est contre ces images fausses que l’auteur inscrit son argumentation. L’auteur indique l’objectif de son ouvrage, qu’il veut délibérément simple et factuel : « souligner les erreurs qui circulent sur le compte des musulmans dans les sociétés occidentales » [3].
 

Autrement dit, John R. Bowen ne prétend pas répondre aux questions spéculatives sur la nature de l’Islam ou le « vrai » sens du Coran. Loin d’une impossible définition ontologique de l’Islam, ou la construction, en droit, d’une quelconque  « essence » de l’Islam par variation eidétique, l’auteur se contente – mais sans doute est-ce le plus important dans la perspective d’une action efficace dans le monde – d’une rectification saine, de fait, sur la vie des musulmans en Occident. 

Examinant dans le prolongement de ce constat certains arguments hostiles à l’Islam, l’auteur montre comment certaines institutions françaises semblent outrepasser leur droit en fonction d’un prétendu savoir, savoir qui n’est que le nom d’une ignorance lourde de préjugés. Ainsi il rappelle qu’alors que le Conseil d’Etat a fait valoir de 1989 à 2004 que les élèves avaient le droit de porter des foulards islamiques au nom de la liberté religieuse, garantie aussi bien par la Constitution française que par le droit européen, les partisans de la loi contre le port du foulard ont soutenu que ces élèves avaient besoin d’être légalement protégées de ceux qui voulaient les forcer à couvrir leurs cheveux, sans apporter de preuve de cette prétendue violence exercée à leur encontre. Quand en 2004 fut votée la loi interdisant le port de signes ou de tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, l’Assemblée nationale a fait fi des garanties constitutionnelles et européennes, sans réelle justification de cette action. Dans le même registre, quand le Conseil d’Etat souligna qu’une loi proscrivant le port de la burqa violerait les lois garantissant la liberté religieuse, l’Assemblée nationale a sollicité le Conseil constitutionnel qui a inventé « sans fondement juridique d’aucune sorte, l’idée selon laquelle les femmes qui portent un voile complet n’enfreignent pas seulement l’égalité entre les hommes et les femmes, mais mettent à mal le principe français de réciprocité et troublent l’ordre public » (p.15), arguant que l’idée de trouble à l’ordre public pouvait justifier une limitation de la liberté religieuse, dans une argumentation quasi lockéenne. De même, dans l’affaire de la crèche ayant licencié son employée parce qu’elle refusait de retirer son voile islamique, la cour d’appel de Paris a déclaré qu’on pouvait restreindre la liberté religieuse pour protéger « la conscience en éveil des enfants », argument qui ne repose sur aucune base juridique d’après l’auteur, tout comme cet autre, qui prétend que la crèche étant une « entreprise de conviction » avait le droit d’instaurer une « obligation de neutralité »  [4]. J. R. Bowen montre alors que ce qui est sous-entendu par l’argumentation de la cour d’appel, c’est que la laïcité est un " culte, équivalent – et opposé – à toute confession particulière ». Enfin, cette cours d’appel s’est appuyée sur l’idée d’une neutralité religieuse à même de « transcender le culturalisme ». Ces exemples mettent en évidence la volonté de personnes appartenant au monde politique ou juridique de restreindre des droits fondamentaux au nom d’arguments fallacieux et infondés. Ce constat ne peut qu’inciter à lutter contre ces images fausses et pleines de préjugés.

En partenariat avec le Quotidien des livres et des idées .


[1] L’auteur rappelle ainsi rapidement les propos de Marine Le Pen dénonçant le fait que les rues soient « occupées » par des musulmans lors de la prière du vendredi, ceux de Nicolas Sarkozy dénonçant l’égorgement des moutons dans les baignoires par les musulmans et l’assimilation par Ségolène Royal des femmes « voilées » aux femmes «violées». p.8.
[2] L’auteur fait référence à un sondage analysé dans Le Monde dans l’édition du 25 janvier 2013 p.10.
[3] 
On peut cependant s’interroger sur le statut de ces « erreurs » qui sont dans le reste de l’ouvrage, et à juste titre, considérées comme des mensonges plus ou moins manifestes.
[4] 
L’auteur souligne ici (p.16) le paradoxe d’une institution qui doit être neutre en étant en même temps une « entreprise de conviction ».




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