Les cahiers de l'Islam
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Docteur en science politique, Sciences Po Lyon/Sciences Po Aix. En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 1 Novembre 2019

De la philosophie dans l’école saoudienne : les enjeux d’une « révolution » pédagogique dans l’Arabie de Mohammed Bin Salman




 « Un être qui pense est un être qui doute »
René Descartes (1596-1650)
 

La décision ministérielle d’enseigner la philosophie occidentale et ses racines grecques à l’école est plus qu’une mesure de rénovation pédagogique ; elle contribue à la promotion d’un « islam wassatî » (modéré, du juste-milieu) prôné par l’émir régent. Elle sert grandement à l’agenda politique de MBS.

La modernisation de l’éducation en Arabie saoudite présente de multiples défis quant aux procédés et aux conséquences de leur mise en œuvre, et pour cause ; les khusûsiyât (spécificités) religieuses, sociales et historiques propres au royaume des al-Saoud continuent à servir de prétexte au rejet de toute perspective d’islâh (réforme) [1]. En dépit de ses risques dans le contexte saoudien, le changement en termes d’éducation, a notamment pris de l’ampleur sous l’impulsion de l’ancien ministre et pédagogue libéral Ahmad al-‘Issa (2015-2018) [2], parallèlement à l’effritement de l’autorité de l’establishment religieux. Par ailleurs, la vision modernisatrice de ce diplômé en sciences de l’éducation de l’université de Pennsylvanie en 2002 favorise l’infitâh (ouverture) sociétale et culturelle entreprise par le prince héritier Mohammed Bin Salman. La décision ministérielle d’enseigner la philosophie occidentale et ses racines grecques à l’école est plus qu’une mesure de rénovation pédagogique ; elle contribue à la promotion d’un « islam wassatî » (modéré, du juste-milieu) prôné par l’émir régent. Elle sert grandement à l’agenda politique de MBS.
Riyad, des élèves de secondaire en plein examen - (photo credit: FAHAD SHADEED/ REUTERS/ FILE PHOTO)
Riyad, des élèves de secondaire en plein examen - (photo credit: FAHAD SHADEED/ REUTERS/ FILE PHOTO)

La culture légitime la philosophie

Discréditée par le clergé, bannie par le passé dans l’institution pédagogique, la philosophie a été mise en valeur sur la scène de la culture. Les questions philosophiques ont été mises à l’honneur progressivement à partir des années 2000 dans le débat public, et ce grâce aux dynamiques de la vie culturelle en Arabie qui tranchent nettement avec le rigorisme religieux et le conservatisme naturel de la société. Foyer du libéralisme social et intellectuel, les structures littéraires font partie intégrante d’une société civile active dont les acteurs sont en quête de leur autonomie et lutte incessamment pour garantir leur liberté d’opinion et d’association. C’est bel et bien le cas des Andiya al-adabiya (clubs littéraires) qui, amenées à naviguer entre autoritarisme politique et diktats religieux, ont vu fleurir dans leurs locaux les prémices d’un discours philosophique critique et plaidant pour la rénovation de la pensée saoudienne.

Espaces publics établis dans les zones urbaines du royaume, ce sont des lieux de rencontres sociales et d’échanges d’idées, où la prise de parole est assurée à tout le monde sans discrimination liée au sexe, d’où la multiplication par le passé des incidents autour des activités de ces structures [3]. Les femmes y trouvent alors le moyen de s’affirmer dans une société paternaliste sous domination masculine. Les salons littéraires se sont érigés au fil des années en milieux avant-gardistes de la modernité [4] . Les intervenants y critiquent les excès de la donne religieuse en Arabie. Les acteurs culturels prennent le contre-pied de l’hégémonie de la classe cléricale sur le quotidien de la population. Aujourd’hui, ces tribunes littéraires se multiplient et témoignent de la vitalité du monde culturel saoudien, comme la Halaqa al-falsafiya (cercle philosophique) du club littéraire de Riyad qui a vu le jour en 2007, la Halaqa al-ma‘rifiya (cercle des savoirs) créée en 2017 dans la province orientale, ou encore la Iwân al-falsafa (palais de la philosophie) fondée en 2018 au sein du club littéraire de Djeddah. L’essor de ces canaux d’expression reflète d’ailleurs l’état florissant d’une littérature saoudienne brisant les tabous et aux prises avec les censures et les intimidations des gardiens de l’orthodoxie salafiste-wahhabite [5].

En 2018, l’Arabie a finalement reconnu les bienfaits de la philosophie. L’introduction de cette matière dans les manuels scolaires a constitué une des mesures de réforme les plus marquantes en matière d’éducation dans l’Arabie de Mohammed Bin Salman.

Infitâh éducative dans le sillage de la modernisation salmanienne

La décision ministérielle du 5 décembre a donné un élan à la modernisation de l’éducation, en reconsidérant les programmes et les méthodes d’enseignement dans l’école saoudienne. Le ministre Ahmad al-‘Issa a déclaré, lors d’une conférence internationale tenue à Riyad et consacrée au développement de l’éducation, qu’il envisageait d’enseigner dans les lycées, outre le droit positif, « les compétences de la réflexion critique et la philosophie » [6]. Le 10 décembre, dans sa conférence de presse dans la capitale saoudienne, il a dévoilé son plan de généraliser l’enseignement de la falsafa à l’ensemble des cycles scolaires [7].

De la philosophie dans l’école saoudienne : les enjeux d’une « révolution » pédagogique dans l’Arabie de Mohammed Bin Salman
Fig. : guides et manuels des deux disciplines exposées lors de la conférence internationale de Riyad consacrée à l’évaluation de l’éducation.
Source : Al-Jazeera, 11 décembre 2018, in Aljazeera

Certains extraits du programme de la « réflexion critique » mettent d’ailleurs l’accent sur l’importance du droit de chaque élève de se renseigner individuellement en matière de recherche et de traitement de l’information [8]. Le cursus s’articule autour d’une série d’aptitudes à développer chez les élèves. Ahmad al-‘Issa en a détaillé les objectifs lors de l’inauguration des séances de formation des enseignants saoudiens sur les méthodes d’apprentissage de la « réflexion critique » :
« Développer leurs facultés intellectuelles relatives à la façon dont ils posent les questions et traitent les notions ainsi qu’à la construction logique des arguments [9]. »

Ce programme consiste à aider les élèves à
« respecter les différents points de vue et les intérêts d’autrui (l’écoute et la tolérance) ; à tisser des liens et à forger des idées nouvelles (la communication et la réaction) ; à proposer des idées nouvelles et à en bâtir sur celles des autres (la suggestion et le changement) ; et à savoir argumenter et évaluer leurs propres idées (la réflexion et l’interrogation) [10]. »
La consolidation de la muwâtana (citoyenneté) est au cœur de la perception des décideurs gouvernementaux quant à la contribution de cette matière à la formation intellectuelle des élèves.   

Enseigner la philosophie à l’école : une question d’intérêt national ?

L’annonce d’Ahmad al-‘Issa a dominé l’actualité saoudienne ; elle a ravivé le débat public sur le poids de l’influence idéologique salafiste-wahhabite dans le monde scolaire et les exigences de modernisation du royaume. La mesure d’islâh revêt une grande importance dans le contexte saoudien, car elle remet en question l’identité wahhabite de l’État saoudien. Elle permet de mettre en lumière l’intense clivage classique d’ordre idéologique et intellectuel autour du thème en question.
Les adeptes de l’infitâh sociétale et culturelle en Arabie ont mis l’accent sur l’apport de la philosophie et du droit au progrès de la société. L’enjeu est d’envergure : promouvoir la raison dans la gestion des crises qu’affronte la population dans son quotidien. Pour la journaliste libérale Samar al-Muqrin, il s’agissait d’une « Intifada [soulèvement] intellectuel dans l’éducation [11] . » Ainsi, « la raison et la logique auront le dernier mot » dans la société, a twitté la journaliste d’Okaz Hailah al-Mushawih [12].  

Cette réforme a une double dimension identitaire et sécuritaire : d’une part, elle favorise la stratégie du régime en matière de lutte contre l’extrémisme dans la société, et d’autre part, elle contribue à son discours politique misant sur la primauté de l’intérêt national et des principes de l’État-nation saoudien dans un contexte de tension aussi bien locale que régionale. Il s’agit d’une nouvelle étape sur la voie de la dé-« wahhabisation » de l’éducation en Arabie. Souad al-Shammary s’est exprimée en ce sens en parlant des avantages de l’enseignement de la philosophie, à commencer par la « libération des mentalités de l’emprise de la pensée unique », en l’occurrence le salafisme-wahhabite : « (…) La philosophie permet de fabriquer des générations extraverties, curieuses et créatives. », a-t-elle noté sur son compte Twitter. (Cf. ci-dessous).

Philosophie contre fatwas

La décision ministérielle n’a pas tardé à susciter les critiques acerbes des partisans de la préservation de l’héritage wahhabite du royaume saoudien. En Arabie, l’enseignement de la philosophie est perçu par la classe cléricale et les milieux salafistes comme un acte formellement illicite étant à l’encontre de la Charia islamique (muharram, ghayr jâ’iz shar‘an) [13]. Contrecarrant l’hashtag « La philosophie et le droit en secondaire », « La menace de la philosophie » sur Twitter est relayé par un courant traditionnaliste qui y voit une source de décadence morale. Cette discipline compromet une société saoudienne naturellement conservatrice en sapant ses fondements religieux. De multiples fatwas ont ouvertement désapprouvé la généralisation de son enseignement dans les établissements scolaires. De hauts dignitaires du Comité des grands oulémas se sont prononcés en ce sens comme l’ancien mufti le cheikh Abd al-Aziz Ibn Baz ou encore le cheikh Sâlih al-Luhaydân lors de son intervention, le 7 décembre 2018, sur la chaîne Al-Majd [14].

Le web saoudien de tendance conservatrice s’est largement mobilisé contre l’annonce. De nombreuses publications en ligne ont pris pour cible tout particulièrement la personne et la pensée moderniste d’Ahmad al-‘Issa. « Ce ministre athée envisage d’enseigner l’athéisme après avoir marginalisé dans les programmes scolaires les ouvrages de la Tawhîd [l’unicité de Dieu], de la Tafsîr [exégèse coranique] et des récits de vie des compagnons du prophète », lit-on dans le tweet d’un internaute révolté relayant l’avis d’un théologien de renom et farouchement opposé à cette mesure [15]. 

L’auteur du tweet fait allusion à la circulaire ministérielle du 15 juillet 2018, qui a supprimé les programmes de la Tawu‘iya islâmiya (sensibilisation islamique) dans les établissements scolaires du royaume. En vigueur depuis 1969, les programmes comme Fatin (clairvoyance) et Hasâna (immunité) ainsi que leurs comités organisateurs et exécutifs locaux cessent d’exister. Les séminaires d’éducation religieuse étaient fréquentés essentiellement par les élèves intéressés par les fonctions de la da‘wa islâmiya (prédication islamique).
Stigmatisés à plusieurs reprises par les libéraux pour avoir nourri par le passé les velléités fanatiques dans la jeunesse saoudienne, lesdits programmes ont été remplacés par le système pédagogique de la Wa‘yî al-fikrî (sensibilité intellectuelle) dont la vocation éducative novatrice est doublée d’une dimension sécuritaire [16]. Mis en place en décembre 2017 par le ministère de l’Éducation [17], ce nouveau programme contribue à la stratégie du régime en matière de lutte contre le radicalisme dans la société, tout en faisant l’éloge de l’appartenance identitaire watanî. Dans l’agenda des gouvernants saoudiens, conscientiser les jeunes à l’importance de l’ouverture sur les cultures étrangères et au dialogue interconfessionnel constitue un enjeu d’envergure d’ordre politique et communicationnel. L’image et l’autorité de l’homme fort de la Maison des al-Saoud sont d’ores et déjà mises à l’épreuve auprès des alliés occidentaux du royaume [18]. 

Promouvoir un « islam wassatî » : l’éducation au service de la politique

Enseigner la philosophie dans l’école s’avère une démarche politico-ministérielle anticonformiste, et qui s’inscrit dans un vaste projet de développement de l’éducation sur fond de coopération internationale [19]. La mise en application de cette opération de réforme éducative bénéficie de l’expertise d’un groupe d’éducateurs britanniques chargé de former 200 instituteurs sur le savoir du dialogue et l’enseignement philosophique [20]. Cette nouvelle orientation de la politique éducative saoudienne contribue notamment à la « Vision du Royaume 2030 », plan de développement global dévoilé le 25 avril 2016 par le prince héritier. MBS a multiplié ses positions sur la nécessité de lutter contre le fondamentalisme islamiste tout en vantant le mérite de la modération religieuse. Lors d’un forum économique international sur l’investissement en Arabie tenu le 24 octobre 2017 à Djeddah, il a fermement averti les différents courants salafistes locaux d’obédience wahhabite : « Il faut en finir avec l’extrémisme très prochainement (…) et faire en sorte que l’Arabie retrouve son islam modéré d’avant 1979, un islam ouvert sur toutes les religions et sur le monde entier. On ne peut pas vivre encore durant 30 ans avec toutes ces idées destructives ; on va les démolir aujourd’hui [21]. »

L’apprentissage de la philosophie semble donc favoriser la diffusion de l’« islam wassatî » que prône l’émir Bin Salman depuis son ascension politique entamée en 2015. La reconnaissance officielle des avantages pédagogiques et intellectuels de cette discipline illustre également la détermination à consolider davantage la régulation politico-sécuritaire du discours religieux. Alors que l’institution cléricale est totalement résignée face à la volonté modernisatrice de l’élite dirigeante, l’islamisme saoudien traditionnellement indépendant et contestataire est, quant à lui, contraint de mettre tout en œuvre en vue de s’adapter aux exigences de la nouvelle donne politique. La situation actuelle des oulémas de l’ancienne Sahwa islamique est révélatrice en la matière [22] comme en atteste la détention arbitraire des cheikhs charismatiques et modérés Salman al-‘Awda en 2017 et Safar al-Hawâlî en 2018. Les deux clercs critiques de la dépendance saoudienne de la politique moyen-orientale de Donald Trump, ne s’étaient pas ralliés comme « il fallait » au régime dans son conflit avec les al-Thânî du Qatar.

De même, le mea-culpa de leur camarade le cheikh ‘A’ed al-Qarnî révèle l’ampleur des méthodes d’intimidation et de répression adoptées par le prince régent afin de garantir la totale allégeance des forces de la société. Les islamistes sont désormais conscients du fait qu’ils risquent grave en cas de contestation ou même de neutralité quant à la conduite des politiques intérieures et de la diplomatie du royaume. Durant un talk-show télévisé, diffusé le 6 mai dernier sur la chaîne saoudienne Rotana khalîjîa, al-Qarnî s’est livré à un exercice de repentance totalement inattendu et il a reconnu les effets néfastes de la radicalité de son militantisme sur la société :
« Je présente mes excuses à la société saoudienne, au nom de la Sahwa, pour les fautes commises qui ont rendu difficile la vie des gens (…) Mon intransigeance de l’époque exerçait une pression sur les gens, en contradiction avec la tolérance de l’islam. Je me reconnais désormais dans un islam modéré, ouvert au monde, du juste milieu, qui est celui que prône le prince héritier Mohammed Bin Salman [23]. »
Bénéficiant désormais d’une visibilité médiatique croissante, cette superstar du web islamique, suivie par plus de 18 millions de personnes sur Twitter, a ainsi défini l’axe majeur de son nouveau discours religieux quiétiste et parfaitement compatible avec les priorités de MBS. Aujourd’hui, cette ligne religieuse qui se dit « éclairée », incarnée par l’ex-militant contestataire, est généreusement récompensée par l’État. Elle donne également un aperçu des expressions d’un monde religieux aligné sur la classe politique, comme c’est le cas de Sâlih al-Mughamsî. Le cheikh quinquagénaire anime avec ferveur une rhétorique religieuse dominante dans les différents espaces d’information et de communication en faveur de la politique de MBS. Outre la tendance du prédicateur à glorifier la personne et les actions de l’émir, sa mobilisation vise avant tout à légitimer son pouvoir absolutiste et à dénigrer ses opposants [24].

KAU University
KAU University
Cette nouvelle donne religieuse est caractéristique de l’Arabie post-wahhabite de nos jours ; c’est l’illustration patente de la rationalisation politique infreinable de l’islam saoudo-wahhabite. Force est de s’interroger sur le silence inouï de la mouvance djihadiste. Le courant opérationnel du salafisme-wahhabite n’a toujours pas réagi à la libéralisation accélérée de la société au rythme de la multiplication des grands concerts musicaux dans les principales villes saoudiennes [25], ou encore de l’émancipation progressive des femmes de la wilâya (tutelle) masculine [26].  
 
L’éducation est un vecteur incontournable de la politique saoudienne. La décision du 22 août dernier du successeur d’Ahmad al-‘Issa à la tête du ministère de l’Éducation, Dr. Hamad al-Cheikh, diplômé des universités de San Francisco (1985-1987) et de Stanford (1995), met en exergue effectivement les enjeux de l’usage politique du domaine pédagogique. Les nouveaux manuels d’histoire de la péninsule arabique qualifient désormais les Ottomans de forces d’ « occupation » et leur présence en terre d’islam d’ « invasion ». L’historiographie est ainsi au cœur de la rivalité saoudo-turque sur le leadership régional, notamment après le fiasco des « hommes » de MBS dans l’affaire Jamal Khashoggi [27]. (Ré)-écrire l’histoire du royaume des al-Saoud depuis le 18e siècle et de leurs relations conflictuelles avec l’autorité du Sultan-Calife ottoman des musulmans porte un double message de contestation politique adressé au président turc Recep Tayyip Erdoğan. L’Arabie mobilise désormais tous les moyens de riposte en sa disposition pour contrer les visées hégémoniques du leader islamiste de l’AKP dans le Machrek arabo-sunnite. Les Saoudiens protestent également contre le soutien inflexible des « néo-Ottomans » à ce qu’ils considèrent comme les ennemis potentiels du royaume et la « source de tous les maux dans le monde arabe », à savoir les islamistes arabes, et à leur tête les Frères musulmans [28].

La libération de l’éducation en Arabie de la mainmise cléricale est en marche sans difficulté, du moins pour le moment. Le prince régent, assisté d’une élite technocrate civile de tendance libérale et formée en Occident, porte un discours politique exaltant l’idée de la primauté de l’intérêt national. L’enseignement de la philosophie dans l’école favorise le principe de « l’Arabie d’abord » qui constitue, à l’heure actuelle, l’esprit de la politique générale du chef autocrate modernisateur de Riyad [29] .
 
Mais… « Le but de la philosophie est d’apprendre à penser par soi-même », dixit Emmanuel Kant au XVIIIe siècle. La philosophie initie au doute et stimule des arguments critiques quant à la réalité sociale et au fait religieux. Les textes sacrés n’en sont pas épargnés. « Tout » ferait-il réellement l’objet de la « réflexion critique » que l’on envisage de cultiver parmi les élèves saoudiens ? À quel prix ?

____________
[1] L’Arabie saoudite est surnommée la « Terre des deux hauts sanctuaires de l’islam », en référence à la Grande mosquée de la Mecque et à la Mosquée du prophète de Médine. Voir Saad Sowayan, « Opponents of Saudi reform show their arrogance in battle over « khusousiyyah » », in Joshua Craze and Mark Huband (dir.), The Kingdom : Saudi Arabia and the Challenge of the 21st Century, London, C. Hurst & Company, p. 210-214.
[2] Cofondateur de l’université privée al-Yamama de Riyad en 2004, conseiller auprès de la direction du ministère de l’Enseignement supérieur, Ahmad al-‘Issa faisait l’objet de vives critiques du fait de ses orientations novatrices en termes de pédagogie et d’apprentissage. En 2010, il a été poussé à la démission sous la pression de ses détracteurs islamistes. Mais, en décembre 2015, le roi Salman a surpris tout le monde en le nommant ministre à la tête d’un ministère refondé fusionnant l’Éducation publique et l’Enseignement supérieur. Aujourd’hui, il est conseiller auprès de la Chancellerie royale (Diwân malakî), et il dirige en parallèle la Commission d’évaluation et de formation (EEC). Cet organe ministériel est chargé du développement des compétences des élèves. Il œuvre particulièrement à professionnaliser et à techniciser l’enseignement en Arabie. Pour plus de détails sur les objectifs et la stratégie d’action de cette structure publique, voir son portail in EEC.
[3] Le 16 novembre 2015, la rencontre poétique du salon littéraire de la ville de Taëf a été brutalement interrompue par l’intrusion musclée de deux muttawa‘îne (agents de la police religieuse, la Hay’a pour la promotion de la vertu et la prévention du vice). Ceux-ci prétendaient que la séparation des sexes n’était pas respectée par la direction de l’association.
[4] Dans les années 1980, de grandes figures de la culture prônaient au départ une rénovation profonde de la littérature saoudienne en critiquant la stagnation de la tradition littéraire islamique. Cet appel à la réforme allait porter ultérieurement sur les questions sociétales et religieuses. Abd Allah al-Ghadhâmî, ‘Abid Khazindâr, Ali al-Dumeinî, Mu‘jib al-Dhahrânî, Sa‘id al-Sarihî et autres, ont animé un groupe d’hommes de lettres hadâthiyûne (modernistes) remettant en question le poids des traditions socioreligieuses et tribales sur la vie culturelle en Arabie. Sur ce thème, voir Abd Allah al-Ghadhâmî, Hikayat al-hadâtha fi al-mamlaka al-‘arabiya al-sa‘ûdiya [L’histoire de la modernité en Arabie saoudite], Beirut/Al-Dar al-bayda’, Al-Markaz al-thaqâfî al-‘arabî, 2004. Voir aussi Stéphane Lacroix, « Islamo-Liberal Politics in Saudi Aabia », in Saudi Arabia in the Balance : Political Economy, Foreign Relations, Ed. Gerd Nonneman and Paul Aarts, London, Hurst Publishers, 2005, p. 35-56.
[5] Fakhrî Salîh, « Al-adab al-sa‘ûdî asîr al-haraka al-wahhâbiya » [La littérature saoudienne est prisonnière du mouvement wahhabite] », Qantara, 21 septembre 2010, in Qantara  
[6] Sabq, 5 décembre 2018, in Sabeq.
[7] Sabq, 10 décembre 2018, in Sabeq.
[8] Almowaten.net, 16 décembre 2018, in Almowaten.
[9] Il s’agissait des lignes générales de ce programme évoquées par le ministre lors de la conférence de son inauguration. Al-Madina, 10 décembre 2018, in Al-Madina.
[10] Ibid.
[11] Al-Jazirah, 15 décembre 2018.
[12] Tweet du 6 décembre 2018, in Twitter .
[13]  Aljazeeraop. cit.
[14] Tweet du compte « Mohammed al-Kharallah », 7 décembre 2018, in Twitter.
[15] Tweet du compte « Abu Saoud », 6 décembre 2018, in Twitter.
[16]  Al-Arabiya, 27 décembre 2017, in Al-Arabiya.
[17] Sabq, 25 décembre 2017, in Sabq
[18] Okaz, 24 juillet 2018.
[19] Voir l’intégralité de ce projet in Twitter.
[20] Les enseignants de 200 établissements scolaires sélectionnés à l’échelle nationale ont déjà participé à ce projet. Ils ont été répartis sur deux séances de formation (4-6 et 9-11 décembre) dirigées par une agence britannique de services éducatifs.
[21] L’intervention de Bin Salman faisait référence au grave incident survenu en novembre 1979 à la Mecque lorsqu’un groupe fondamentaliste piloté par Juhayman al-‘Otaibî a pris possession de la Grande mosquée. Délégitimant ouvertement les al-Saoud, le rebelle salafiste, membre de la Garde nationale et disciple du grand mufti du royaume Ibn Baz, combattait ce qu’il considérait comme bidaʿ (hérésies) dans la société. Selon lui, celles-ci résultaient de la politique d’ouverture et de développement socio-économique mise en œuvre par le pouvoir grâce à la manne pétrolière. Traumatisée par cette tentative insurrectionnelle sanglante, la famille royale s’est montrée davantage obsédée par la consolidation de sa propre légitimité, et elle a dû réagir rapidement en prenant une série de mesures restrictives sur le plan sociétal, religieux, éducatif et médiatique. Ce retour au puritanisme a enterré surtout un processus de modernisation prometteur lancé au milieu des années 1970. Cité in NewsSky.
[22]  Au début des années 1990, les sahwiyîne critiquaient vertement le stationnement des troupes américaines sur le sol saoudien. Influencés par l’idéologie des Frères musulmans, ils ont mis la légitimité de la famille royale à l’épreuve en dénonçant sa décadence morale et sa corruption financière. Plaidant pour la réislamisation aussi bien de la société que de la politique étrangère du royaume, les oulémas ont exigé le retour du royaume aux enseignements de l’imam Ibn Abd al-Wahhab. Durement réprimés et emprisonnés en 1994, libérés en 1999, ils étaient finalement contraints de se soumettre à l’autorité politique tout en intériorisant leur ferveur contestataire. Voir Madawi Al-Rasheed, Contesting the Saudi State. Islamic Voices from a New Generation, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2007, p. 65-101.
[23] Voir cet extrait de son interview in Rotana.
[24] A titre d’exemple, al-Mughamsî a justifié l’ascension vivement critiquée du prince héritier sur le toit de la Ka’ba de la Grande mosquée de la Mecque le 16 février 2019 ; il a créé une ressemblance controversée entre MBS et Bilâl Bin Rabâh, compagnon du prophète et premier muezzin de l’islam. Les prises de position de l’imam de la mosquée de Quba dans la région de Médine sont largement diffusées via ses nombreuses interventions médiathèques, son compte Twitter ainsi que son site web personnel ; voir cet extrait de son interview pour la chaîne saoudienne MBC.
[25] La fondation de l’Autorité générale pour le divertissement (Al-Hay’a al-‘amma lil tarfîh) et de celle de la culture (Hay’at al-thaqâfa) par le décret royal du 7 mai 2017, contribue largement à la mise en œuvre de l’infitâh menée par MBS. Sur ce point, voir notre article « Réformer et réprimer dans l’Arabie de Bin Salman : les dessous d’une opération d’infitâh paradoxale et risquée », Confluences Méditerranée, n° 107, 2018/4, p. 153-164.
[26] La plus récente mesure d’infitâh sociétale date du 1er août. Les femmes âgées de plus de 21 ans sont autorisées à obtenir un passeport et à voyager à l’étranger sans devoir obtenir l’accord préalable d’un waliyî amr (tuteur) masculin.
[27] Sur ce point, voir Bayram Balci et Jean-Paul Burdy, « L’affaire Khashoggi. Quelles implications régionales et internationales pour la Turquie ? », Études, 2019/2 Février, p. 7-18 ; voir aussi Martin Chulov, « Khashoggi case has put Saudi prince right where Erdoğan wants him », The Guardian, 22 octobre 2018.
[28] Ainsi les a qualifiés l’ancien ministre de l’Intérieur le prince Nayef Bin Abd al-Aziz interviewé le 18 décembre 2002 par le quotidien koweitien Al-Siyassah. Sur ce point, voir notre article « Cerner l’affaire Jamal Khashoggi. Lecture dans la pensée et l’engagement d’un journaliste libéral disgracié », Carnets de l’IREMAM [en ligne], 1 juillet 2019, in IREMAM
[29]; Ce slogan révélateur peut expliquer, par exemple, la politique de « saoudisation » du marché du travail officialisée en janvier 2018, en privilégiant la main d’œuvre nationale, pour lutter contre le chômage chez les jeunes diplômé(e)s.




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