Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 3 Février 2017

Céline Béraud, Claire de Galembert, Corinne Rostaing, De la religion en prison






Date de sortie 24/03/2016
Auteur(s) : Céline Béraud, Claire De Galembert, Corinne Rostaing
Éditeur Presses Universitaires De Rennes
Collection Sciences Des Religions
Reliure Broché
Nombre de pages 358
ISBN / EAN 978-2-7535-4304-1 - 9782753543041
Format 24 X 17



Recension issue de notre partenaire Lectures.revues.org

Par Delphine Grivaud

Fruit d’une collaboration entre la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP) et une équipe de chercheuses spécialistes de la sociologie carcérale et de la sociologie religieuse, l’enquête souche de cet ouvrage offre un important travail de terrain mené entre 2011 et 2012 sur huit établissements français - trois maisons centrales, trois maisons d’arrêt, deux centres de détention- répartis sur six régions françaises. Plus de 500 entretiens ont été menés avec des personnels pénitentiaires ou gravitant autour de la prison, des détenus, et des aumôniers. Propos des acteurs et observations des enquêteurs sont d’ailleurs généreusement restitués au lecteur.

Avec justesse, c’est en refusant de réduire l’appel à projet du bureau d’études de la DAP à une étude de l’islam en prison –malgré la place probable de la question dans les motivations de l’administration- que cette enquête offre une bouffée d’air frais dans l’empilement de propos inflationnistes et fantasmes sur le sujet au sein des arènes médiatique et politique. Nous entrons ici dans une sociologie pragmatique et compréhensive des rapports entre administration pénitentiaire et religion ; entre personnels, aumôniers et détenus ; entre expériences carcérales et religieuses. Les auteures embrassent le phénomène religieux dans son ensemble et dans son caractère le plus ordinaire et diffus d’une part. De l’autre elles tâchent de rendre justice à l’épaisseur historique des religions présentes en prison, cette institution plurielle et fluctuante au sein duquel elles se formalisent et s’adaptent.

Cet ouvrage témoigne de l’ouverture de la DAP au monde de la recherche, dont de nombreux chercheurs ont su se saisir et faire de la sociologie carcérale un domaine d’étude dynamique. À la croisée de cette sociologie et de la sociologie religieuse, il participe d’un intérêt grandissant pour la question de la religion en prison, à l’image de la publication cette même année de l’ouvrage de Rachel Sarg, La foi malgré tout. Croire en prison (1). L’analyse se veut un dialogue perpétuel entre l’étude de la religion et celle de l’institution et l’expérience pénitentiaires, un apport à une sociologie carcérale qui est peu venue à la religion et à une sociologie de la religion qui, bien qu’elle se soit « bel et bien emparée de la prison », a moins mis au centre de la réflexion « la prison que la religion, ses changements, et la gestion institutionnelle de la diversité religieuse. » (p. 14).

Le livre se décompose en trois grandes parties. Une première étudie les rapports de l’administration et personnels pénitentiaires à la laïcité. Elle analyse également leur gestion du culte, inégale dans le temps et l’espace (Partie 1. « Les géométries variables de la laïcité »). La focale est ensuite centrée sur les deux autres grands protagonistes du religieux en prison, respectivement les détenus (Partie 2. « L’opium du prisonnier ? ») et les aumôniers (Partie 3. « Alliés ou détenus de l’administration ? »).

En prison, la religion semble faire partie des meubles. Lors de l’enquête, les personnels rencontrés ne semblent pas comprendre que la DAP puisse consacrer une étude à la religion, et le terme de laïcité brille par son absence lors des entretiens. Une (trop ?) brève comparaison à d’autres institutions françaises ou étrangères met en lumière des variations intéressantes autour de la pratique et la compréhension de la laïcité : tranchant avec l’exclusion du religieux et l’attachement féroce à la laïcité à l’école en France, la « laïcité de reconnaissance » de la prison française reste minimaliste en comparaison avec la prise en charge du religieux de la pénitentiaire aux États-Unis. Les ressorts d’une laïcité pénitentiaire « insolite » -parce qu’inclusive et bienveillante- tiennent des héritages, caractéristiques et logiques propres à l’institution. Le plus important de ces héritages est le « chemin de dépendance » tracé par le catholicisme, qui peut déjà se prévaloir de la parenté sur la peine d’emprisonnement et la figure de l’aumônier. La matrice chrétienne est le moule dans lequel la DAP fait couler les nouveaux entrants (bouddhisme, islam et autres) enjoints à se mettre aux normes organisationnelles existantes pour devenir « culte agréé » (p. 41).

Une autre grande caractéristique du religieux en prison est le caractère fluctuant de l’intérêt pour le dossier du culte au sein de la DAP, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Avant sa reprise en main dans les années 2000, la politique du culte a été abandonnée aux pratiques et routines des établissements et personnels, laissant place à des ordres locaux négociés et des inégalités en termes de ressources matérielles et humaines dédiées au culte. Depuis une quinzaine d’années, et probablement a fortiori depuis les attentats de janvier 2015, la pression exercée sur la DAP par la contrainte de la juridicisation et l’émergence du problème de la radicalisation ont entrainé la formalisation d’un ensemble de règles ; des contours du religieux légitime ou non ; et également un rééquilibrage de l’offre institutionnelle, qui passe notamment par une politique de rattrapage vis-à-vis de l’islam.

Ce retour de l’État aux affaires religieuses peut aller dans le sens de la subordination du religieux aux modèles et logiques de l’institution, comme le montre l’enrôlement des aumôniers musulmans dans la politique de radicalisation. Les aumôniers en général font l’objet de tentatives d’instrumentalisation de la part de l’Administration Pénitentiaire (AP), en tant qu’agent de veille ou de paix, et d’attentes contradictoires aux principes de séparation de 1905 et du secret professionnel. L’inscription des aumôniers dans des dispositifs de partenariats avec l’AP peut ainsi se révéler contre-productif puisqu’elle met en danger leur indépendance -précieuse dans le rapport au détenu- ainsi que leur capacité à développer un regard critique sur la détention. La plus grande caractéristique des aumôniers reste ainsi leur position en tensions entre l’administration pénitentiaire et les détenus, entre leurs statuts d’agent public et de représentant religieux. Les réflexions autour des aumôniers sont au centre de la troisième partie du livre. Elles sont importantes car ceux-ci ont été les grands absents de la plupart des recherches sur le religieux carcéral ; tout en étant de fait en première ligne.

La question des détenus est au centre des préoccupations de la seconde partie du livre. En ce qui concerne ces derniers, un important constat est fait : l’incarcération suscite une intensification du rapport à la religion chez bon nombre de détenus, toutes confessions confondues, mais relatif aux ancrages religieux ou non des détenus. Comprendre qu’il n’y a pas (ou très peu) de mobilisation religieuse en prison sans ancrage chez l’individu d’éléments de socialisation religieuse antérieurs à la détention. Dans le détail des résultats de l’enquête, la religion apparaît comme une ressource potentielle, cette dernière étant particulièrement accessible en détention, et surtout ayant la faculté de donner un sens et positiver des situations de souffrance qui en sont dépourvues. Elle peut également être un moyen d’obtenir un petit surplus matériel et un bref interstice de liberté ; ou permettre de nourrir des sociabilités parfois protectrices. La religion peut encore représenter un vecteur de remaniement identitaire, de restauration de soi après la perte de tous les points d’appui qui font une identité sociale que peut causer l’incarcération. Finalement, loin de se limiter à de stricts usages tactiques, elle pointe en creux les défaillances de l’institution pénitentiaire, incapable de donner un sens à la peine.

Cependant, elle est une ressource relative. Tous les détenus n’y recourent pas ; tout comme pour certains elle ne poursuit aucune raison en soi : elle est déjà là comme une clé d’interprétation du monde qui s’impose à eux spontanément. Pour d’autres, l’engagement religieux vient le plus souvent après d’autres ressources mobilisables comme le travail, la famille, ou le sport ; et reste fluctuant selon les moments de la détention. La religion est également une contrainte pour les détenus, soit par le poids de la peur de la damnation, soit par ce que dans un espace de promiscuité elle peut être source de pressions de la part des codétenus, d’autres groupes, ou même de l’AP. En effet, l’étiquetage de « radicaux » ou « radicalisables », nés de la mise en cause spécifique de la prison dans le développement de la violence terroriste se réclamant de l’islam, peut être ressenti comme une pression ou un stigmate pour les détenus musulmans.


« Alors que nous achevons ce livre, nul ne songerait à mettre en doute l’importance du religieux en monde carcéral. Les craintes qu’il suscite, pas loin de constituer un phénomène de "panique morale" (Cohen, 1980) (2) appellent pourtant à la distance et la modération. C’est à sortir de simplifications induites par le débat ambiant pour plonger dans la complexité du religieux carcéral qu’a invité ce livre. » (p. 299). De toute évidence, replacer ce débat dans une construction longue des relations entre prisons au pluriel et religions au pluriel, et sortir l’islam carcéral des chiffrages sauvages (3) et fantasmes maladroitement entretenus, constituent une excellente raison de démarrer cet ouvrage, qui en dévoile de nombreuses autres.


Notes

1 Paris, PUF, 2016, 264p. Compte-rendu disponible sur Lectures : http://lectures.revues.org/20368.

2 Stanley Cohen, Footprints in the Sand: A Further Report on criminology and the sociology of deviance in Britain In: Fitzgerald, M., McLennan, G. & Pawson, J. (dir.) Crime and Society: Readings in History and Theory, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1980, p.240.
Souvent liées à des controverses, largement nourries médiatiquement, et capables de s’auto-entretenir, les phénomènes de panique morale tels que décrits par Stanley Cohen pour la première fois en 1972 dans Folk devils and moral panics, Londres, Mac Gibbon and Kee, 1972, p.9, sont suscités par un évènement ou un groupe d’individus désignés comme une menace pour les valeurs et intérêts d’une société.

3 Étant donnés l’interdiction de produire des statistiques religieuses en France et le rejet des quelques demandes de dérogations de la DAP, toute estimation chiffrée reste hasardeuse. Sur les scènes médiatique et politique, des estimations courantes évoquent 50 % de la population carcérale, voire 80%. L’AP oppose à ces chiffres une estimation officielle dérivée des pratiques alimentaires, en prenant le nombre d’inscrits au Ramadan. Ce procédé bien qu’imparfait reste en large retrait des chiffres inflationnistes mentionnés ci-dessus puisque en 2012 étaient inscrits au Ramadan 18 000 détenus, sur environ 65 000 détenus, soit 27 % de la population pénale (p. 53).




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