Les cahiers de l'Islam
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Samedi 30 Mai 2026

Shihâboddîn Yahya Sohravardi, Shaykh al-Ishrâq, Le Livre de la Sagesse orientale (Kitâb Ḥikmat al-Ishrâq), avec les commentaires de Qoṭboddîn Shîrâzî et Mollâ Ṣadrâ Shîrâzî.



... nous avons désormais en main, dans cette traduction, une œuvre fondamentale de la philosophie iranienne.
Guy Monnot
 
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans le Bulletin critique des Annales islamologiques  sous licence Creative Commons (BY-NC-SA ).

 

Broché: 704 pages
Editeur :
FOLIO (16 janvier 2003)
Collection : essais
Langue : Français
ISBN-13:
978-2070427215

Quatrième de couverture

    Voici, sans conteste, un des monuments de la philosophie en terre d'islam : le chef-d'oeuvre de Sohravardī, mort à Alep, à l'âge de trente-six ans, victime de l'intolérance, en 587/1191. Il exprime une expérience extatique de Dieu, "Lumière des Lumières", dévoile dans l'univers sensible les multiples miroirs des Intelligences et des Âmes. Il ressuscite la sagesse de l'Iran zoroastrien et, fidèle au platonisme, fonde en métaphysique le sentiment gnostique de la vie : la Ténèbre, les substances qui "portent en elles nuit et mort" s'opposent aux Lumières angéliques. Cette philosophie dramatique de l'existence s'achève en un magnifique chant de l'âme, en l'une des plus puissantes théories de la béatitude. Le lecteur trouvera ici, en outre, les deux commentaires qu'en ont fait Qoboddīn Šīrāzī (VIIᵉ/XIIIᵉ s.) et Mollā Ṣadrā Šīrāzī (XIᵉ/XVIIᵉ s.), lui-même le plus grand philosophe du shī'isme iranien.

    Philosophe-orientaliste, historien des religions, Henry Corbin (1903-1978) a bouleversé par son œuvre magistrale notre connaissance de la philosophie islamique. Son œuvre ne fut pas d'érudition pure, mais réussit au contraire à mettre le savoir le plus étendu au service de l'interprétation philosophique. En 1935, ayant été détaché par la Bibliothèque nationale à l'Institut français de Berlin, il en rapporte la première traduction française de Heidegger. Chargé de mission en Turquie (1939), puis en Iran (1945), il fonde le Département d'iranologie de l'Institut français à Téhéran, avant de succéder à Louis Massignon (1954) comme titulaire de la chaire d'islamisme à l'École pratique des hautes études (Vᵉ Section, Sciences religieuses).

    Christian Jambet, Agrégé de philosophie (1974), se forme aux disciplines des sciences religieuses à l’École pratique des hautes études dans le cadre des conférences d’Henry Corbin, Guy Monnot, René Roques. À la suite d’un séjour en Iran en compagnie de son maître Henry Corbin, il décide de se consacrer à l’étude des littératures et des philosophies de langue arabe et de langue persane. Professeur dans les classes de première supérieure (khâgne) du lycée Lakanal puis du lycée Jules-Ferry. Successivement chargé de conférences à l’Institut d’études iraniennes (Université de Paris I) et à l’École pratique des hautes études, il est élu en 2011 directeur d’études dans la section des sciences religieuses de l’École pratique des hautes études (chaire « Philosophie en islam »). Membre du Laboratoire d’études sur les monothéismes (C.N.R.S.), il multiplie les missions dans les pays arabes. Il a été distingué en 2003 par le World Prize décerné par l’Académie iranienne de philosophie. Il a fondé aux éditions Verdier la collection « Islam spirituel ». Il a reçu le Grand Prix de philosophie de l’Académie française en 2017 pour l’ensemble de son œuvre.

Élu à l’Académie française, le 8 février 2024, au fauteuil de Marc Fumaroli (6e fauteuil), et reçu le 6 février 2025 par Jean-Luc Marion

    

Adèle Van Reeth reçoit Christian Jambet, philosophe et orientaliste, à propos de Sohravardî et sa pensée de la Lumière dans Les Chemins de la philosophie.


Recension

    Par Guy Monnot
 
    Nous avons ici un genre de quatuor, où pourtant l’apport de cinq hommes intègre la richesse de la symphonie. Le premier violon, c’est naturellement Suhrawardī. Le second violon, c’est M. Jambet. L’alto et le violoncelle sont respectivement tenus par Qub al-Dīn et par Mulla Sadrā. Mais le son de ceux-ci comme de Suhrawardī nous parvient selon le timbre chaud et vibrant des instruments choisis et faits par le luthier, nous voulons dire le traducteur, Henry Corbin (qui inspire aussi pour part la mélodie du second violon). Reprenons ces hommes par ordre chronologique.

    Philosophe et spirituel iranien, Suhraward
ī périt (sans doute exécuté) dans la prison d’Alep, où il avait été jeté à la demande des docteurs de la Loi musulmane. Cinq ans plus tôt, en 582 H./ 1186, le Maître de l’Illumination écrivait son maître livre, ikmat al-išrāq. Comme le dit M. Jambet : « Il est clair que Sohravardī a voulu laisser ici, non pas un livre parmi d’autres, mais celui qui dispenserait désormais de tout autre fondement pour la connaissance mystique de l’univers lumineux» (p. 58). L’ouvrage comporte deux parties. La première, « Sur les règles de la pensée », traite en détail de la logique et en critique parfois l’édifice aristotélicien. Le traducteur a sauté cette partie (cf. p. 9, 55, 93), ce qui ne laisse pas de changer notablement l’impression que retire le lecteur, même si la seconde partie, métaphysique et mystique, est sans conteste la principale. Il faudrait au moins tout un article pour présenter et discuter sérieusement la doctrine de Suhrawardī. On ne peut ici que renvoyer à son texte, et à ses commentateurs.

    Plusieurs sont connus : Shahraz
ūrī (cf. p. 59 s.), Naǧm al-Dīn Mamūd Tabrīzī et Muammad Sarīf Ibn Harawī (cf. H. Corbin, En Islam iranien, t. 2, 353 s.) ... Ici, après le texte de Suhrawardī, on trouve successivement les commentaires de Qub al-Dīn Šīrāzī (VIIe s. H. / XIIIe s.) et de Mullā adrā (XIe s. H. / XVIIe s.), ou du moins celles de leurs gloses qu’avait traduites Henry Corbin : vaste choix, puisque chacun de ces deux commentaires occupe ici quelque 200 pages et dépasse donc en étendue le texte de base.

    Ce triptyque n’est pas seulement uni par la doctrine de l'i
šrāq, mais aussi par la puissante personnalité du traducteur. M. Jambet expose parfaitement, p. 68 s., la « philosophie de la traduction » de Corbin. Les outrances stylistiques et les infléchissements subjectifs avec lesquels notre regretté professeur l’a parfois mise en œuvre ne lui ôtent pas plusieurs mérites, qu’il faut considérer avec soin.

    En tout cas, nous avons désormais en main, dans cette traduction, une œuvre fondamentale de la philosophie iranienne. Grâce à M. Christian Jambet, dont il faut saluer la ténacité, la modestie, la méthode. A la demande et avec l’aide de Mme Stella Corbin, il a patiemment exploré les manuscrits laissés par Henry Corbin pour reconstituer, harmoniser, agencer ces traductions avec un scrupuleux respect des choix de leur auteur (cf. p. 64-67, 72). Il explique, p. 70 s., le titre français finalement retenu. Il a su nous livrer ce bel ouvrage sous la forme d’un admirable travail de marqueterie. La typographie est d’une grande élégance. Les coquilles sont rares (mettre au singulier deux participes passés, p. 69, 1. 3 av. la fin et p. 72, al. 3). On regrettera que les titres courants ne permettent pas de voir aussitôt si une page est de Suhraward
ī, de Qub al-Dīn ou de Sadrā. Le lecteur sera bien inspiré d’assimiler les règles du jeu, c.-à-d. le sens des sigles et des différents chiffres (p. 67 en note et 71 s.) avant d’aborder les traductions. Il pourra s’exercer aux p. 144 ou 428. Il perdrait beaucoup en négligeant la longue Introduction de M. Jambet. Celui-ci, p. 11-47, développe de profondes réflexions sur la philosophie de Suhrawardī. Il met en valeur sa spécificité (p. 12 s., 22, 25) : la «bifurcation perpétuelle de la Lumière » dans la cosmologie de son « émanation » (p. 19 s.) est la construction intellectuelle qui permet (p. 35) à un sentiment dualiste et gnostique de s’affirmer comme « l’intelligence du sens vrai du tawhīd » (p. 29). Certains estimeront que la « césure » cartésienne et ses suites sont trop vite avalisées et que l’ontologie n’appartient pas au passé. On pourra trouver qu’il y a trop d’indulgence à excuser en « tensions » (p. 22) les incohérences du penseur de l’illumination (cf. p. 20; 34, n. 30; 37; 39-41). Mais tous admireront en M. Jambet un esprit philosophique aigu servi par une langue très pure, et concluront comme il a commencé (p. 10) : « Il faut . . . que nous apprenions ce que ces textes disent à notre présent, ce qu’à les ignorer nous perdrions de la compréhension de notre propre histoire ».
    Guy Monnot
    (E.P.H.E., Paris)


    Monnot Guy. Shihâboddîn Yahya Sohravardi, Shaykh al-Ishrâq, Le Livre de la Sagesse orientale (Kitâb Ḥikmat al-Ishrâq), avec les commentaires de Qoṭboddîn Shîrâzî et Mollâ Ṣadrâ Shîrâzî, traduction et notes par Henry Corbin, établies et introduites par Christian Jambet. Lagrasse, Editions Verdier, 1987. In: Bulletin critique des annales islamologiques, n°5, 1988. pp. 97-98; https://www.persee.fr/doc/bcai_0259-7373_1988_num_5_1_899_t1_0097_0000_1

 

Shihâboddîn Yahya Sohravardi, Shaykh al-Ishrâq, Le Livre de la Sagesse orientale (Kitâb Ḥikmat al-Ishrâq), avec les commentaires de Qoṭboddîn Shîrâzî et Mollâ Ṣadrâ Shîrâzî.





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