Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 1 Novembre 2020

Rencontre avec Jacqueline Chabbi : Coran et caricatures en paroles



Aujourd'hui, contrairement à la raillerie ou à la caricature qui sont permises (du moins en France où c'est une tradition que l'on peut dire séculaire), cela relèverait du tribunal. Ce n'est pas le cas dans le Coran. C'est le divin et lui seul qui réplique.


Rencontre avec Jacqueline Chabbi : Coran et caricatures en paroles

Jacqueline Chabbi, agrégée d’arabe et docteur ès lettres, est professeure honoraire des universités. Elle est l’auteure d’une œuvre cohérente qui renouvelle l’approche des origines de l’islam et du Coran par le biais de l’anthropologie historique. Elle a publié : Le Seigneur des tribus. L’islam de Mahomet (Agnès Viénot, 1997/CNRS, 2013), Le Coran décrypté. Figures bibliques en Arabie (Fayard, 2008/Le Cerf, 2014), Les Trois Piliers de l’islamLecture anthropologique du Coran (Seuil, 2016/Points Essais, 2018). Dernier ouvrage, avec Thomas Römer, Dieu de la Bible, Dieu du Coran (Entretiens avec Jean-Louis Schlegel), Le Seuil, 2020.
 
 

Caricaturer le Prophète ou un prophète est-ce un fait nouveau ? Le Coran nous renseigne-t-il à ce sujet ?

Pour dessiner comme dit la chanson, il faut un crayon et du papier. Il n'y a rien de cela à l'époque du Coran au 7e siècle en Arabie et même plusieurs siècles plus tard. Certes le qalam (mot emprunté au grec passé et dans diverses langues sémitiques), en principe un roseau à la pointe taillée, est évoqué dans deux passages à supposer anciens du Coran (96, 3 et 68, 1). Mais, en période à supposer mecquoise, tout ce qui a trait à une mise par écrit semble relever du surnaturel. Ce ne sont pas les hommes qui écrivent. Ce sont, soit les anges enregistreurs du Jugement Dernier (82, 11), soit que l'écrit, là encore surnaturel, relève des destins inscrits remémorant le passé ou annonçant l'avenir à travers la formule, kitâb mastûr (52, 2). Toute cette terminologie liée à l'écrit paraît d'ailleurs remonter du Sud de la péninsule arabique sur des terres où l'écriture semble avoir été un minimum en usage (le Yémen et l'Ethiopie voisine du Royaume d'Axoum). Ainsi raqq, le parchemin, de 52, 3 est clairement un mot éthiopien. Quant au papier il n'est évidemment pas là puisque son invention qui est chinoise (2e siècle) se répand dans l'empire abbaside seulement après la bataille de Talas en Asie centrale (751) à l'est de l'actuelle Tachkent, par l'intermédiaire semble-t-il de captifs chinois.

 D'ailleurs, dans un tel contexte, si on écrit un minimum dans certaines parties de l'Arabie, il est évident qu'on ne dessine pas. Il n'empêche que partout le rire et la moquerie sont le propre de l'homme et les sociétés sans écriture ou à écriture restreinte n'y échappent pas. Alors dans les sociétés tribales d'Arabie ce sont les paroles qui étaient le support de ce que le Coran nomme istihzâ' ou sukhriyya, deux termes qui désignent la moquerie ou la raillerie en paroles. Le Coran n'en parle pas. Mais on sait que la société tribale arabe était férue de hidjâ', la poésie satirique. Les satires étaient souvent féroces, à la hauteur des caricatures actuelles. La société tribale savait donc rire et se moquer. C'était même une de ses distractions favorites. Lors des foires saisonnières, il y avait de véritables concours de satires entre les tribus.


Si des caricatures du Prophète existent dans le Coran, sont-elles condamnées ? Y a-t-il une attitude préconisée par le discours coranique ?

La réponse à la moquerie vient du divin pas d'une réaction humaine.

Il était donc attendu que l'inspiré de La Mecque, contesté par sa tribu, soit l'objet de railleries, donc de caricatures en paroles. Pour répondre à cela, il ne pouvait rien car il aurait été hors de question d'enfreindre les règles collectives que chacun respectait, à savoir qu'à la parole ne peut répondre que la parole, en aucun cas une atteinte physique. C'est ainsi que dans la sourate 11 au verset 38 dans l'un des récits de Noé il est dit : « Si vous vous moquez de nous, nous nous moquons de vous ! ». C'est une manière de dire dans l'attente du déluge qui va survenir : rira bien qui rira le dernier. Mais la réplique ne va pas plus loin et c'est tout à fait significatif. La réponse à la moquerie vient du divin pas d'une réaction humaine.
On sait que cela va encore bien plus loin puisqu’aussi bien en période mecquoise qu'en période médinoise, Muhammad est insulté par des adversaires ou des rivaux (108, 3 et 63, 8). Aujourd'hui, contrairement à la raillerie ou à la caricature qui sont permises (du moins en France où c'est une tradition que l'on peut dire séculaire), cela relèverait du tribunal. Ce n'est pas le cas dans le Coran. C'est le divin et lui seul qui réplique.
 

 Revenons à ce mot de "nabî" (prophète). Dans plusieurs de vos ouvrages, vous insistez sur le fait que Muhammad n'est pas désigné comme "nabî" durant toute la période mecquoise ? Et alors ? Comment est-il désigné par le discours coranique ? Quel(s) enseignement(s) peut-on en tirer ?



Coran (11, 38)
Coran (11, 38)

Durant toute la période dite mecquoise, Muhammad n'est désigné que comme avertisseur, nadhîrmundhir. Il l'est parfois aussi comme mubashshir, annonciateur. À l'époque cela renvoie à la bonne mais aussi surtout à la mauvaise nouvelle. C'est donc une mise en garde. Le Muhammad de La Mecque est donc mandaté par le divin pour "avertir" sa tribu des dangers qui la menacent. Elle doit réformer sa conduite et cesser de rendre culte à d'autres qu'au Seigneur divin, Rabb, devenu créateur et bientôt identifié à Allâh en passant par la dénomination intermédiaire de Rahmân, le "Bienfaisant". C'est ce que constate l'historien quand il pose une hypothèse sur la chronologie du texte coranique. Il faut ajouter encore que, durant cette première période, Muhammad est identifié par rapport aux siens comme étant leur compagnon, sâhib, autrement dit un des leurs (81, 22 ; 53, 2). Les seules figures, prophètes, "nabiyyûn" ou de "porteurs de message", mursalûn ou rusul qui sont cités durant cette période sont celles des figures antérieures présentées comme ayant été mandatées auparavant auprès de leur peuple, tout comme l'est le présent avertisseur auprès des siens. C'est en ce sens que le Dieu créateur est nommé Rabb al-'âlamîn, le "Seigneur des peuples" et non pas le "Seigneur des Mondes" comme traduit habituellement de manière inexacte. Il faut noter en outre que le nom même de Muhammad, le "Louangé" est totalement absent durant la même période.

 Si les choses évoluent en période médinoise, celle qui voit le Mecquois, "banni" par les siens (ikhrâdj) entrer dans l'action. Cette action se conforme strictement aux règles de l'époque. Les actions de force ont toutes une finalité politique. Elles ne cherchent qu'à aboutir à un compromis et à un accord. C'est ce qui nous est dit dans 3, 103 : « Vous étiez ennemis et par la grâce d'Allâh qui a réuni vos cœurs (le cœur c'est le siège de la raison) vous êtes devenus des frères ». C'est durant cette période qu'à l'instar des figures de prophètes et de messagers antérieurs, l'avertisseur mecquois reçoit à son tour la même titulature. Il devient "prophète", nabî', et "messager", rasûl. Le nom de Muhammad et, une fois, celui de Ahmad (de sens équivalent) apparaissent à leur tour en quelques rares mentions.

 Cependant, dans tous les cas, l'historien ne peut que constater que, dans le Coran, on ne trouve nulle trace de la représentation actuelle qui fait du prophète de l'islam une figure sacralisée.

Ce qui s'apparente actuellement à une sorte d'adoration est totalement étranger à la société du Coran, au 7e siècle. Ce processus mental ne se développe que progressivement ensuite quand on a changé de modèle de société, culturellement et religieusement, dans l'espace impérial abbaside. La sacralisation actuelle de la figure du Prophète de l'islam ne s'inscrit donc en aucune façon en continuité avec la période initiale de l'islam. Elle répond à des attentes et à des enjeux strictement contemporains. Il serait bon que les croyants d'aujourd'hui en prennent conscience.





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