Les cahiers de l'Islam
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Dimanche 1 Juillet 2018

Réformer l’islam : les voies d’une relecture du Coran



Un état des lieux de la pensée réformatrice musulmane : celle qui entend refaire de l'islam un lieu de pensée, voire réconcilier l'islam avec la pluralité et la démocratie.
Par Jean BASTIEN, Stéphane BRIAND, Yoann COLIN, Pierre-Henri ORTIZ

Nous publions ce texte avec l'aimable autorisation de notre partenaire : Le Quotidien des livres et des idées .

 

Réformer l’islam : les voies d’une relecture du Coran

 

Chacun l’accorde : la réforme de l’islam ne peut passer que par une certaine relecture du Coran, et en particulier par le rejet d’une lecture littérale. Si les autres religions du livre ont connu des problématiques similaires, pour ce qui les concerne, l’enjeu d’une lecture littérale n’a aujourd’hui plus guère d’importance. Ce n’est pas le cas de l’islam, pour lequel la lecture du Coran, mais également des Hadiths ou de la Sunna, occupe encore principalement les érudits, au premier rang desquels les islamologues soucieux de promouvoir une vision ouverte de leur religion. Introduire une certaine distance vis-à-vis de la lettre du texte reste en effet, s’agissant de l’islam, une opération indispensable, pour autoriser les communautés qui le professent à s’ouvrir au monde moderne.

La répudiation d’une lecture littérale du Coran prend chez les réformateurs des formes diverses. Elle consiste a minima à rejeter une conception figée de la religion selon laquelle l'interprétation du texte coranique ne peut être autre que celle qui a correspondu à la naissance de l'islam. Essentialiser une religion sans égards pour son historicité et ses potentialités n’a guère de sens, sauf à vouloir la fixer sous les traits d’un ennemi à combattre ou d’un passé mythique à restaurer [1] . Mais le refus de la lecture littérale des textes sacrés peut également consister dans le rejet d’une conception qui confond la lecture des préceptes de la religion et l’affirmation de normes juridiques immuables. Dans le cas de l’islam, de nombreux discours, musulmans ou non, font du Coran un corpus législatif servant uniquement à qualifier un comportement de licite ou non, et de l’islam une identité conquérante, voire par nature fanatique ou intolérante.

Ces critiques sont anciennes. Elles se nourrissent d’abord du constat, formulé de longue date, d’un déclin de la pensée musulmane [2] qui fut pourtant brillante à ses débuts. Et elles lient ensuite ce déclin au triomphe d’une lecture juridique ou littéraliste du Coran, dont le regain de vigueur dans le monde moderne incite à voir dans l’islam un autre nom du refus du progrès social et de l’égalité entre hommes et femmes

Diversité du sens et historicité de la tradition

De telles critiques sont pour une part le fait de penseurs qui veulent réformer l’islam à partir de l’islam lui-même, et qui se méfient ou éprouvent le besoin de tenir à distance les valeurs de la démocratie libérale, de la laïcité et des droits de l’homme. On pourrait schématiser cette volonté de réformer l’islam par deux gestes complémentaires. Le premier, peut-être le plus crucial, est d’ouvrir, si on peut dire, le Coran à la pluralité des lectures, ce que le Coran lui-même semble autoriser puisqu’on y lit : « Quand bien même tout ce qu’il y a d’arbres sur terre seraient transformés en calames et la mer grossie de sept autres mers, en encre, les paroles de Dieu ne seraient pas épuisées ». De ce que le Coran soit considéré comme parole de Dieu, il ne faut en conclure à l’interdiction de la pluralité des interprétations. Le Coran, s’efforcent de montrer les « réformateurs de l’islam », est un texte d’une richesse formidable qui peut, et qui doit, se prêter à plusieurs lectures [3] si tant est qu’elles soient légitimes : ce que souligne F. Rahman en écrivant que « Le Coran est entièrement la Parole de Dieu et, en même temps, entièrement la parole du prophète ». Une fois sorti d’une interprétation univoque, mise au service d’un pouvoir politique ou d’intérêts sociaux (car il s’agit bien de cela), le texte du Coran peut ouvrir à des perspectives renouvelant son sens et ses implications, peut-être jusqu’à faire du Coran un texte émancipateur, à partir duquel élargir l’horizon de sa propre liberté. C’est en tout cas ce qu’entend illustrer l’interprétation par A. Bidar des versets 30 à 34 de la sourate II du Coran.

Le second geste, qui ne prend plus pour centre le Coran, vise à démythifier l’histoire et les traditions des musulmans. Il s’agit de rappeler, entre autres, l’évolution des conceptions musulmanes sur le Coran (trop souvent passées sous silence dans les grands classiques de l’histoire de l’islam), la date de naissance du rapport entre islam et politique [4] ou la multiplicité des rapports entre musulmans et non musulmans que l’histoire a pu connaître : ce que M. Arkoun appelle « l’impensé » en islam.

Divergences et convergences

Les différences qui peuvent exister parmi les réformateurs, partisans d’une lecture non littérale, peuvent être difficiles à saisir. Elles portent d’abord sur la façon de comprendre la pluralité des lectures, sur l’historisation de l’islam, et sans doute sur sa « déjudiciarisation », c’est-à-dire sur le fait de ne plus y voir des injonctions juridiques qui devraient être suivies ou appliquées comme telles.

Certains s’attachent désormais à confronter ces différentes lectures, et leurs implications, aux valeurs de la démocratie libérale, aux droits de l’homme et à la laïcité. Avec pour horizon la définition de ce qui serait acceptable en la matière par la grande majorité des musulmans, ainsi que des moyens par lesquels les démocraties occidentales pourraient favoriser l’installation de ces valeurs chez les populations musulmanes en leur sein et au-delà.

Au-delà de leurs différences de méthode et d’objectifs, tous se rejoignent sans doute sur une certitude : que ce ne sont pas les armes ou la guerre sainte, mais la pensée et la réflexion (l'ijtihad en tant qu'effort d'interprétation) qui pourront redonner à l'islam son rayonnement universel.


_______________________
[1] C’est contre cette tendance que M. Chebel propose un dictionnaire des réformateurs de l’islam des origines à nos jours.
[2] Comme M. Iqbal qui estime que la pensée islamique s’est arrêtée au milieu du XIIIe siècle quand l’islam a cessé de se nourrir de réflexions extérieures et s’est replié sur lui-même, ne songeant plus qu’à « maintenir, selon ses mots, une vie sociale pour le peuple, en excluant jalousement tout innovation dans la loi de shari’a »
[3] comme le fait admirablement M. Arkoun dans ses Lectures du Coran, ou J. Berque.
[4] M. Arkoun rappelle que ce n’est pas parce qu’il est traditionnel – et politiquement souhaitable – d’expliquer que l’islam lie politique et religion, qu’il ne convient pas de rechercher comment s’est noué à l’origine, après la mort du Prophète, cette articulation et cette interdépendance du théologique et du politique




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