Les cahiers de l'Islam
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Faker Korchane
Professeur de philosophie. Il est fondateur de l'Association pour la renaissance de l'islam... En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 21 Avril 2022

Mu’tazilisme : une histoire sociale à (re)faire

Le mu’tazilisme est considéré par beaucoup de spécialistes comme n’ayant été qu’une sorte d’école théologico-philosophique qui n’a touché que les élites. Ici, nous souhaitons déposer un addenda, et remarquer qu’au vu des éléments que nous possédons, cette restriction nous paraît, au mieux, excessive.



Le mu’tazilisme : premier défenseur de l’islam 
 

Les mu’tazilites ont joué un rôle très important dans l’histoire de l’Islam. A une époque où il n’y avait pas encore un corps de doctrine « officiel », pendant un temps, les mu’tazilites ont apporté un discours théologique officiel à l’Etat Abbasside. Ainsi, les Abbassides ont pu trouver des éléments de réponse à objecter aux alides qui étaient encore pré-déterministes à l’époque, mais aussi aux hiérarques des autres religions monothéistes ou non (juifs, chrétiens, manichéens, zoroastriens etc.). C’est à partir du mu’tazilisme que l’histoire de la théologie islamique commence. C’est la raison pour laquelle, même des siècles après sa « disparition », le mu’tazilisme reste toujours connu et enseigné, même en contre exemple aux étudiants en théologie.

Contrairement à ce qui est dit sur eux, les mu’tazilites ne tiennent pas leur origine du grand imam Waṣil b. ʿAtā (700-748/83-131H.), un des plus grands et des plus fameux maîtres de l’Ecole, mais leur enseignement provient de ʿAli b. Abī Tāleb (601-661/-21-40H.), qui le tenait lui-même du prophète (s). ʿAli apprit à ses enfants dont Muḥammad b. al-Ḥanafyya (636-700/14-83H.), qui lui-même transmis à son fils Abū Hāshim ʿAdballah (m. 717/98H.). C’est Abū Hāshim qui a été transmis à Wāṣil l’enseignement appelé plus tard, mu’tazilite. Les deux éléments les plus importants de la religion musulmane que le mu’tazilisme va mettre en avant sont l’Unicité et la justice divine.
 


Les succès de la mission mu’tazilite en Occident musulman (Maghreb)
 

Wāṣil va mettre en place un réseau de missionnaires efficaces. Il gagnera une grande réputation, et c’est sans doute la raison pour laquelle Wāṣil passe pour être le fondateur de l’Ecole. Ainsi, celui dont le surnom était le tisserand (ghazzāl), a étroitement associé son nom au destin du mu’tazilisme. Les missionnaires qu’il envoie aux quatre coins du monde sont ses disciples, ou une partie d’entre eux au moins. Ainsi, ʿAbdallah b. al-Ḥārith fut envoyé au Maghreb ; Ḥafs b. Sālim au Khorassān ; al-Qāṣim au Yémen ; Ayyūb en al-Jazīra ; al-Ḥassan b. Zakwān à Kūfa ; et ʿUthmān al-Ṭawīl en Arménie, où, dit-on, ce dernier réussira à convertir trois milles personnes au mu’tazilisme. En réalité, il semblerait que tous aient eu de grands succès. Certains auront des conséquences très importantes, notamment le succès de ʾAbdallah b. al-Ḥārith au Maghreb.

Là, le succès est si grand que rapidement, les mu’tazilites, qui y seront connus sous le nom de wāṣilyya, wassilites (adeptes des enseignements de Wāṣil b. ʿAtā), sont assez nombreux pour qu’un historien dise qu’ils pouvaient réclamer trente milles membres. Pour l’époque, le chiffre est considérable. Peut-être est-il une exagération, mais même dans ce cas, cela donne une idée du succès de la mission « d’évangélisation » menée par ʿAbdallah b. al-Ḥārith. Ainsi, c’est la tribu mu’tazilite berbère des Awriba, dont le chef, Abū Layla Isḥāq b. Muḥammad b. ʿAbdel Ḥamīd (m. 808/186H.), qui accueille Idris venu se réfugié sur place, qui va permettre l’établissement du royaume idrisside, premier Etat musulman de l’actuel Maroc. Idris étant lui-même zaydite. Or le zaydisme a adopté la théologie mu’tazilite, puisqu’il en partage les mêmes cinq principes. C’est à peu près à la même époque qu’un deuxième Etat mené par des mu’tazilites, va réussir à s’établir dans la région, en Ifrīqyya (actuelle Tunisie), avec la dynastie des Aghlabides, premier Etat musulman indépendant de la région. Des principautés mu’tazilites vont s’établir aussi dans l’actuel Algérie, notamment celle de Ibrāhīm b. Muḥammad al-Muʿtazilī qui établit sa capitale à Ayzarag.

Les Etats actuels du Maroc et de la Tunisie se revendiquent pleinement de ces dynasties, mais ils oublient de rappeler leur Ecole théologique commune.
 


L’ancrage oriental du mu’tazilisme
 

En Orient, le mu’tazilisme va réussir à s’implanter dans certaines régions, notamment dans la capitale et dans les grandes cités de l’empire califale abbasside, à commencer par Bagdad et Basra (aujourd’hui Bassorah). Nous manquons de données, mais certaines localités et régions sont connues pour avoir été des centres mu’tazilites. Ainsi du Khūzistān, une région aujourd’hui à cheval entre l’Irak et l’Iran. Deux villes apparaissent particulièrement dans cette région, ʿAskar Makram et Romhurmuz. Au nord, la ville de Ra’y (aujourd’hui dans la banlieue de Téhéran) comptait un grand nombre de mu’tazilites. Plus à l’est, dans le Khorassān, les villes de Nishāpūr et Marw sont à mentionner. Toujours dans le Khorassān, la région du Khawārezm doit être mentionnée tout particulièrement, car c’est là-bas que l’historiographie situe la dernière place forte des mu’tazilites et les derniers survivants de l’Ecole au XIV-XVesiècles.

Ainsi, ce rappel de la répartition du mu’tazilisme à travers l’espace du monde musulman a pour objectif de contrer une idée largement répandue et qui stipule que le mu’tazilisme a toujours été un mouvement d’une petite élite, influente certes, mais petite élite tout de même. Il nous semblerait ridicule et de mauvaise foi que de vouloir rejeter cette affirmation. Toutefois, il serait néanmoins partiel, et donc partial, de n’en faire que cela, un mouvement d’élite. Les mu’tazilites ont toujours été très divers. Si la branche de Basra est marquée par une forme d’intellectualisme indéniable, il faut rappeler que c’est bien les tenants de la branche de Bagdad, considérée plus marquée par une forme d’ascétisme et de rigueur morale qui s’est imposée chez les califes mu’tazilites, al-Ma’mūn, al-Muʿtaṣim et al-Wāthiq. On trouve même parmi les tenants de cette branche une sous-catégorie qui rejetait tout contact avec les puissants fussent-ils mu’tazilites eux-mêmes. Ils ont même été les premiers à critiquer un aspect réellement intellectualiste des mu’tazilites basriens.
 

L’anti-intellectualisme mu’tazilite
 

Ce sont les sūfyyat al-muʿtazila, dont al-Murdār et ses deux disciples Jafar b. Ḥarb et Jaʿfar b. Mubashshir constituent le cœur. Leur réputation est d’avoir été proches du peuple et des faibles. Al-Murdār était connu pour avoir composé des poèmes simples de manière à ce que tout un chacun puisse les apprendre. Dans ces poèmes, ce sont les cinq principes mu’tazila qui étaient déclinés. Al-Murdār était connu pour soutenir qu’il était possible de composer un texte aussi beau que le Coran voire plus. Bien que ce qui fasse la supériorité du Coran ne soit pas lié à la forme, mais au fond. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que l’aspect protéiforme du mu’tazilisme lui a permis de conquérir les cœurs même jusque des plus « simples ». Autrement dit, il ne nous semble pas superflue de penser que si le mu’tazilisme, malgré sa disparition supposée depuis des siècles, ait autant marqué les esprits sans avoir connu une diffusion beaucoup plus large que celle supposée par les spécialistes.

Nous regrettons néanmoins la perte par destruction d’ouvrages entiers, de bibliothèques entières qui pourraient nous fournir bien des informations. Il n’est pas impossible qu’un jour une découverte de manuscrits n’apporte son lot de découvertes comme cela a déjà été le cas à la fin du XIXesiècle en Egypte, ou au milieu du XXesiècle au Yémen. Cela, l’avenir seul nous le dira. En attendant, il faut battre en brèche cette idée d’un caractère purement monolithique, intellectualiste et élitiste du mu’tazilisme. Cette histoire sociale et populaire du mu’tazilisme est à faire. C’est un travail d’une certaine envergure, surtout à cause du manque de sources, mais il n’est pas impossible. Il y eut à Kairouan des qadis mu’tazilites considérés comme étant simples, peu versés dans les sciences de leur époque.


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