Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 19 Novembre 2021

Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre.



À mon sens, cet ouvrage donne à mieux comprendre les représentations institutionnelles contemporaines de l’islam, des musulmans et des personnes « assimilées », et plus largement des immigrés originaires des pays musulmans et de leur descendance. Il peut paraître surprenant, dans les discours politico-médiatiques actuels, de constater les influences de représentations de l’islam datant du XIXe siècle sur différents thèmes, qu’il s’agisse de l’incompatibilité prétendument intrinsèque de l’islam avec la république et la laïcité, de l’injonction à sa réforme, de la gestion institutionnelle imposée de son culte ou encore du fanatisme religieux des musulmans pratiquants.
Hassina Bourihane
Publiée en partenariat avec " Liens socio ", Le portail francophone des sciences sociales.
 

Broché: 352 pages
Editeur :
La Découverte (20 mai 2021)
Collection : Sciences humaines
Langue : Français
ISBN-13:
978-2348040467
 

    Par Hassina Bourihane
 
    Cet ouvrage dense, abondamment documenté, d’une certaine originalité, s’inscrit dans une démarche critique et donne à comprendre les sources pluriséculaires des représentations institutionnelles de l’islam en Europe et plus particulièrement en France. Il offre aussi une lecture, complémentaire à celles préexistantes, des effets du capitalisme sur la dégradation de l’environnement. Par un redéploiement inédit de la notion de sécularisation et une contre-analyse de son histoire, Mohamad Amer Meziane établit un « geste » analytique en se questionnant sur la signification de l’impérialisme. C’est ainsi qu’il met en évidence sa nature multidimensionnelle et son lien instrumental avec la sécularisation dans le projet colonial. « Suite à la fragmentation de l’Empire chrétien d’Occident qui a lieu durant la Renaissance, au cours du règne de Charles Quint, l’impérialité est transférée dans les colonies » (p. 13). En effet, la dissémination de cette dimension impériale s’est effectuée dans un mouvement complexe vers la construction coloniale et par la sécularisation. L’auteur précise cependant que son hypothèse théorique vise à « articuler l’impérialité à la colonialité sans toutefois les confondre » (p. 13).

     L’ouvrage suggère d’observer l’histoire coloniale sous le prisme original de la sécularisation. Il ne s’agit pas du point de vue occidentalocentré d’une diminution de l’appartenance ainsi que de la pratique religieuse, ce que l’on nomme parfois le désenchantement du monde ou la privatisation de la croyance. Il n’est pas non plus question de considérer la sécularisation comme la conséquence d’une modernisation du christianisme, religion qui aurait permis l’idée de progrès. Mais si Talal Asad [1] abandonne le terme de sécularisation, puisqu’il rejette les deux précédentes assertions, Mohamad Amer Meziane décide quant à lui de se réapproprier le concept afin de l’appréhender comme une dimension centrale de l’empire colonial, dont il devient un instrument de domination et de violence.

     En partant de l’Expédition d’Égypte et en analysant les motivations et les méthodes napoléoniennes dans l’approche du monde musulman, l’ouvrage permet d’atteindre les fondements premiers de la construction politique des discours sur la sécularisation. L’auteur y met notamment en évidence une contre-stratégie de conversion qu’il nomme « inversion de la conversion », pour l’opposer à celle des croisades. Inspirée par la littérature de Volney, philosophe et anthropologue orientaliste pour qui « les musulmans seraient un obstacle à toute conquête de l’Égypte » (p. 26), la stratégie de Napoléon va consister à produire « des signifiants » islamiques afin de se présenter en ami de l’islam – aussi en se déclarant comme étant l’ennemi du pape. L’objectif est d’obtenir l’adhésion des Égyptiens à la République sans qu’ils abdiquent de leur foi. Finalement, l’Empire napoléonien visera, dans un esprit influencé par les Lumières, à parler à tous les peuples, toutes les langues, à des fins civilisationnistes, où tous doivent se soumettre au principe d’universalité, à la République et à l’Empire napoléonien. Il s’agit d’une forme de sécularisation qui, par son caractère universaliste, constitue un instrument de la violence de l’Empire et dont l’objectif est la « résurrection de l’Orient mort par l’Occident vivant ». Cette violence va s’accentuer tout au long du XIXe siècle. Par conséquent, la sécularisation est un phénomène amorcé dans les colonies avant d’être importé en métropole. Il est impensé d’observer le monde séculier comme un mouvement eurocentré, tant la sécularisation, dans une continuité avec les empires chrétiens, s’est construite dans un rapport d’opposition avec les peuples musulmans d’Orient.

     La matrice de l’impérialisme s’articule ainsi avec la sécularisation, produisant des rapports de force quant à l’islam, au capital et à l’industrialisation, par un double phénomène de racialisation de l’islam et d’expropriation, pour l’exploitation agricole ainsi que l’accès aux énergies fossiles. Ces derniers éléments mettent particulièrement en évidence les liens qui existent entre le caractère violent de la sécularisation et les structures de « l’État-fossile ». Celui-ci procèdera notamment à l’expropriation surprenante de terres appartenant à l’Église, comme en Angleterre, engendrant une accélération de l’industrialisation. Ainsi, l’ouvrage tente de contester l’absence de prise en compte de la « la critique du ciel » dans la partition qui compose la critique du capitalisme et de ses implications écologiques. De plus, l’auteur établit à nouveau la campagne d’Égypte comme un tournant décisif ayant conduit les empires britanniques et français à une compétition sur le plan des énergies fossiles. L’Égypte constitue alors un territoire clef du point de vue géostratégique, et le déclin de l’Empire ottoman permet à Napoléon d’envisager « d’en restaurer la civilisation et la prospérité en mettant en œuvre un projet d’irrigation et de canalisation » (p. 215), ouvrant également les voies vers l’Inde. Par la suite, le projet colonial consistera en l’exploitation des sols et sous-sols de l’Algérie et de la Cochinchine. La course au charbon et « les rivalités inter-impériales ont conduit au réchauffement climatique » (p. 234). C’est dans ce cadre que l’auteur parle du « sécularocène » qui, à la suite de l’anthropocène [2], caractérise les incidences écologiques de l’ère de la sécularisation.

     Des lors, il s’agit pour l’auteur d’exposer de quelle façon la « critique du ciel » a mué les empires chrétiens – dont l’Empire romain germanique – vers des empires séculiers de types coloniaux. Pour Mohamad Amer Meziane, les signifiants de ces empires portent des réminiscences, des relents des empires chrétiens, « l’avènement d’un monde sur fond d’un autre » (p. 317). Dans le monde chrétien des croisades, l’islam est l’ennemi, et les peuples d’Orient ont vocation à être convertis au christianisme. Dans l’empire séculier, l’islam est encore l’interlocuteur conflictuel immédiat, à travers lequel se construit la république. Par une analyse novatrice de l’orientalisme, l’auteur montre la transition d’un islam ennemi à un islam dont les savoirs sont instrumentalisés pour réaliser l’empire et sa domination. « L’orientalisme a été l’un des opérateurs du processus de racialisation des sujets coloniaux par la racialisation de leur religion » (p. 18). Divers exemples et multiples mises en perspective permettent d’abonder dans le sens de la dissémination de l’empire chrétien dans l’empire colonial séculier.

     À mon sens, cet ouvrage donne à mieux comprendre les représentations institutionnelles contemporaines de l’islam, des musulmans et des personnes « assimilées », et plus largement des immigrés originaires des pays musulmans et de leur descendance. Il peut paraître surprenant, dans les discours politico-médiatiques actuels, de constater les influences de représentations de l’islam datant du XIXe siècle sur différents thèmes, qu’il s’agisse de l’incompatibilité prétendument intrinsèque de l’islam avec la république et la laïcité, de l’injonction à sa réforme, de la gestion institutionnelle imposée de son culte ou encore du fanatisme religieux des musulmans pratiquants. Autant de sujets qui s’inscrivent dans des rapports de domination qui ont des conséquences discriminatoires sur la population musulmane et dont les origines, historiquement situées, trouvent leurs sources non pas uniquement dans l’empire colonial, mais aussi à travers le projet napoléonien. Deux exemples de l’actualité récente illustrent mon propos et mettent en lumière cet héritage idéologique de domination en lien avec la sécularisation. D’une part, au travers de la loi dite contre « les séparatismes » et des débats qui ont eu lieu autour d’elle, se dégage une volonté de gestion institutionnelle du culte musulman, idée véhiculée comme étant l’unique chemin pour lutter contre le fanatisme religieux. L’État ouvre ainsi la voie de la réforme en professant lui-même ce que doit être l’islam pour être en adéquation avec les principes républicains et la démocratie. Ces éléments rappellent les propos tenus par Ismaÿl Urbain, conseiller spécial des hautes autorités coloniales en Algérie, évoquant l’idée de la « conversion des musulmans à la civilisation » (p. 150). D’autre part, lors de la commémoration du bicentenaire de Napoléon en mai 2021, Emmanuel Macron a évoqué le Concordat et le Grand Sanhédrin comme ayant été sources d’apaisement des relations entre les cultes. Il se place ainsi en continuité avec la figure napoléonienne en éludant les intentions impériales et hégémoniques dans lesquelles s’inscrivaient ces dispositifs.

     Pour conclure, l’ouvrage rend compte d’une histoire alternative de la sécularisation, celle qui, partant de Hegel et du « sacrifice de Dieu », a menacé et menace encore l’Homme et la Terre. Cette histoire a inscrit la colonisation dans la continuité de l’empire chrétien par l’étonnante répudiation du Christ lui-même. Les manifestations matérielles de la sécularisation ont ainsi engendré une domination coloniale et industrielle de l’Europe sur le reste du monde, et l’avènement de l’ère du Sécularocène, marquée par les changements climatiques. Toutes ces dimensions ouvrent de nouvelles perspectives de réflexion sur les enjeux raciaux et socio-économiques de notre époque, et sur l’appréhension de la question écologique.

Références

_____________________

[1] Landry Jean-Michel, « Les territoires de Talal Asad. Pouvoir, sécularité, modernité », L’Homme. Revue française d’anthropologie, n° 217, février 2016, p. 77‑89, disponible en ligne : https://doi.org/10.4000/lhomme.28860.
[2] L’ère anthropocène décrit la période durant laquelle des changements géologiques et climatiques sont liés à l’activité humaine.

Mohamad Amer Meziane, Des empires sous la terre.

 




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