Les cahiers de l'Islam
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Hasna Hussein
Docteure en Sociologie, ses travaux portent les évolutions du rôle et de la représentation des... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 14 Février 2016

Le djihad fantasmé de Daesh



En détournant les textes religieux et en mobilisant les nouvelles techniques de l’imagerie, ou encore en utilisant un discours idéologique propagandiste « assez bien construit » Daesh fait en sorte que le public soit incapable de comprendre les techniques et méthodologies utilisées mises en œuvre pour le contrôler et l’asservir.       

Cet article est publié avec l'aimable autorisation des auteurs.
Hasna Hussein est sociologue, chercheuse associée à l’Observatoire des radicalisations (FMSH-EHESS, Paris).
Cyrille Moreno Al Ajamî est médecin et islamologue, auteur de Que dit vraiment le Coran, Editions Zénith, 2011.
Cet article a fait l'objet d'une premiere publication sur le carnet de recherche Iqbal
 

La notion de djihad se situe au cœur de la propagande numérique de Daesh et de sa doctrine. Le djihad est aussi un outil pour inciter à la migration (hijra), deuxième pilier du projet global de Daesh : « Dâr al-islam n’est qu’un outil d’incitation à la Hidjrah et au Djihâd […] » (Dar al-islam, n° 2). En effet, le nombre de djihadistes morts sous les bombardements de la coalition ou dans les combats contre le régime Syrien, son allié le Hezbollah, l’armée irakienne ou encore les soldats des peshmergas kurdes augmentent chaque jour. Daesh se doit donc de renforcer sa propagande en direction de l’extérieur afin d’attirer d’éventuels sympathisants à rejoindre sa cause. À cet effet, Daesh a produit depuis les attentats du 13 novembre à Paris pas moins d’une centaine de vidéos de propagande en plusieurs langues appelant au djihad (arabe, français, anglais, turc, mandarin, etc.). Cette thématique occupe une place centrale dans leur dispositif discursif : « Paris s’est effondré », « Faites exploser la France », « Tuez-les où que vous les trouviez », etc. Ainsi, en incitant ses sympathisants à pratiquer un djihad local et malgré ses « besoins » sur le terrain, l’organisation envisage de déplacer le combat en dehors de son propre territoire.

Il devient indispensable de déconstruire ce concept central par le biais d’une double approche critique, sociologique et exégétique, croisement disciplinaire qui n’a pas encore été utilisé sur ce sujet.


 

Source inconnue
Source inconnue

L’appel au djihad de Daesh et par Daesh


Il est quasiment impossible de trouver un produit médiatique publié par Daesh sans que le mot djihad n’y figure. Daesh mobilise en effet un champ sémantique et lexical abondant autour du concept de djihad dans sa propagande numérique : « mujâhidin », « mujâhid », « le jihâd dans le sentier d’Allah », « les soldats du califat », « les cavaliers du jihâd », « les lions du Califat », « les lionceaux du Califat (pour les enfants djihadistes) », « l’étendard du djihâd ». Ce champ lexical de la guerre et cet espace sémantique belliqueux s’étendent à d’autres énoncés, mais toujours dans l’objectif de servir cette centralité du projet djihad : « l’appel au tawhîd », « la légitimité d’agir en cas de persécution », « le devoir de faire la guerre à tous les mécréants », « établir une terre d’islam gouvernée par la loi d’Allah et dans laquelle se rassemble les musulmans ». Telles sont les formulations que l’on peut retrouver dans leur discours médiatique.

En outre, Daesh met en scène un imaginaire militariste destinés principalement aux jeunes autour de ce concept, précisément à travers les paroles et les rythmes de ses chants rituels (anasheeds). Sans musique, mais avec des voies amplifiées et dédoublées et selon une rythmique entêtante (technique à laquelle il faudrait consacrer un article en soi, avec les instruments d’analyse que fournit l’ethnomusicologie…) :

« Dans le sentier d’Allâh
Nous marcherons vers les portes du paradis
Où nos vierges (Hoûr) nous attendent
Nous sommes des hommes qui aimons la mort
Comme vous aimez votre vie
Nous sommes des soldats qui combattons (2 x)
De jour comme de nuit Ô mes frères, le jihâd est le chemin
Du retour à l’honneur et à nos jours de Gloire
La promesse d’Allâh restera pour toujours
Le combat pour sa cause est le plus grand bénéfice »

(nasheed « Dans le sentier d’Allah »)

La propagande daeshienne autour du djihad repose aussi sur un dispositif visuel important visant à produire l’image d’un idéal masculin combattant et conquérant. Des milliers de photos des djihadistes sont ainsi exposées dans toutes les productions de communication de Daesh, telles des gravures de mode, individus vivants ou morts, seuls ou en groupe, dans toutes les situations: en garde, pendant l’entraînement, en pleine exécution d’un individu, faisant la prière, postés sur un char, cagoulés de face ou de profil, munis d’épées ou d’armes automatiques et vêtus de tenues militaires ou de djellabas, parfois juchés sur des chevaux. Cette mise en scène tranche avec l’interdit de représentation anthropomorphe dans les doctrines rigoristes mais, paradoxalement, produit ainsi un effet de sacralisation de l’image des djihadistes visant aussi à exposer les rapports de force en faveur du califat auto-proclamé.

L’efficacité discursive de la méthode de la propagande de Daesh repose sur le phénomène herméneutique. Le lecteur ou l’auditeur est en un premier temps conditionné de par son empathie initiale à valider la thèse exposée. Cet accord de principe, ou préjugé herméneutique, sera favorisé par des connotateurs affectifs : répétition, rhétorique emphatique, évocation de la souffrance des musulmans, persécutions unilatérales, images de violences subies par les musulmans, sublimation héroïque et anasheed rituels, comme nous avons vu ci-dessus.

Une recontextualisation assujettie par la vision de Daesh


L’analyse exégétique vient confirmer l’adoption de cette méthodologie par Daesh : poser la notion, puis fournir un texte à titre de confirmation de ce qui vient d’être énoncé. Ce n’est donc pas de l’exégèse, l’argument n’est pas tiré du texte, car les textes islamiques fournis ne sont qu’un collage informatif censé confirmer ce qui vient d’être dit.

Vient ensuite la présentation de la preuve scripturaire à titre d’argument d’autorité. Le lecteur ou l’auditeur ne peut guère alors douter de la véracité de ce qui a été avancé puisque, selon ce procédé, c’est soit Dieu qui confirme à travers un verset coranique, soit le Prophète par le biais d’un hadîth, soit au moyen d’un dire attribué à un pieux prédécesseur qualifié de grand et pur savant.

Comme dans toutes les thèses djihadistes, qu’il s’agisse de l’ancienne « théologie de guerre » mise au service de l’expansion impériale de l’islam et de la défense de ses territoires ou du djihadisme terroriste contemporain, il n’est jamais guère possible de mobiliser plus d’une dizaine de versets du Coran. Parmi eux, le célèbre « verset du sabre » que Daesh ne manque pas de brandir à tout bout de ligne. En voici la traduction proposée : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la prière et s’acquittent de la zakât, alors laissez-leur la voie libre, car Allah est Pardonneur et Miséricordieux. » [at-Tawba, v5]. Ce verset est classiquement interprété comme stipulant que les musulmans ont le devoir de combattre les « associateurs », c’est-à-dire les polythéistes, jusqu’à ce qu’ils se convertissent à l’islam. Mais Daesh a pour spécificité d’étendre la notion de polythéisme à tous ceux qui ne croient pas aux mêmes principes qu’eux, notamment les juifs, les chrétiens, les chiites ou les minorités religieuses du Moyen-Orient, mais aussi les musulmans sunnites qui n’adhèreraient pas à leur doctrine califale et djihadiste.

Pour autant, cette notion de guerre permanente et de conversion par la force est si contraire à l’esprit du Coran que les exégètes classiques ont dû déclarer que ce verset abrogeait à lui seul entre 120 et 140 autres versets prônant la tolérance religieuse et interdisant toute attitude belliqueuse. Or, il n’est guère nécessaire d’être un grand exégète pour comprendre que le propos de ce verset est contingenté, limité historiquement ou circonstanciel. En effet, le texte est clair : « après que les mois sacrés expirent », cet énoncé suppose une datation et un délai. L’ensemble de l’exégèse classique précise qu’il s’agit de la rupture unilatérale par les polythéistes mecquois de la trêve de non-agression signée à Ḥudaybiyya en 627 entre eux et les musulmans. Le segment « tuez les associateurs où que vous les trouviez » fait suite aux vs1-4 de cette même sourate qui déchargent les musulmans de leur engagement vis-à-vis de ce traité du fait que les polythéistes l’avaient préalablement rompu. Il leur est ainsi donné la possibilité, non pas d’attaquer, mais de répondre à l’agression « où que vous les trouviez », c’est-à-dire ceux qui auront transgressé la trêve, et ce, qu’ils soient sur votre territoire ou le leur. Bien évidemment, le terme « associateurs » ne peut qualifier ici que les polythéistes mecquois et ceux des tribus du Hedjaz qui avaient contracté avec eux des alliances autour de ce fameux traité de Ḥudaybiyya. Autrement dit, il ne s’agit pas même de tous les polythéistes, mais uniquement de ces acteurs-là. Bien qu’il serait aisé de le démontrer, mais trop long pour ce type d’analyse, nous retrouverions exactement les mêmes biais pour la petite dizaine de versets accessoirement instrumentalisés par Daesh pour légitimer sa vision fantasmée du djihad permanent et global.

Quoique l’exégèse et la connaissance historique ne soient pas les spécialités des cibles potentielles de la propagande djihadiste daeshienne, nous avons noté que Daesh prend soin de déplacer expressément la contextualisation historique et littérale de ce verset vers une recontextualisation lisant le monde à travers l’imaginaire particulier de Daesh : « Lorsque la guerre s’intensifia entre l’État prophétique et les mécréants dans toute la péninsule arabique, Allah révéla le verset de l’épée ». Le parallèle entre la notion historiquement inexistante « d’État prophétique » et celle de l’État islamique de Daesh est clair. Herméneutiquement, l’appui est fort, il projette l’exemplification de la conduite prophétique et du soutien divin qu’il reçut sur l’image de Daesh et de son calife. Le candidat djihadiste aura ainsi facilité l’identification aux compagnons du prophète pourfendant le mécréant sur les terres de l’Arabie idéalisée avec l’agrément de Dieu.

En conséquence, il serait donc erroné de vouloir établir une filiation signifiante entre la doctrine daeshienne et l’islam classique, car le lien qui les unit est soit une surinterprétation soit ce type de manipulation textuelle. En détournant les textes religieux et en mobilisant les nouvelles techniques de l’imagerie, ou encore en utilisant un discours idéologique propagandiste « assez bien construit » Daesh fait en sorte que le public soit incapable de comprendre les techniques et méthodologies utilisées mises en œuvre pour le contrôler et l’asservir. D’où l’importance de mobiliser des efforts multidisciplinaires afin de comprendre les mécanismes de cette propagande et la déconstruire.




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