Les cahiers de l'Islam
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Sami Bibi
Maître de conférences à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Tunis. En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 10 Janvier 2020

La Perversion du Calendrier Musulman



Le temps que met la terre à faire un tour complet autour du soleil varie très légèrement, mais il dure en moyenne 365,2422 jours; soit environ 365 jours, 5 heures et 48 minutes. On appelle un tour complet de la terre autour du soleil une année tropique. Dans son double mouvement autour du Soleil, la terre incline vers le soleil tantôt le pôle nord, tantôt le pôle sud. C’est cette inclinaison de l’axe de la terre qui amène les différentes saisons. Au nord de l’équateur, le printemps commence le 21 mars, à l’équinoxe de printemps. À cette date, le jour et la nuit sont presque égaux en durée et la température printanière est clémente. L’été commence le 21 juin, au solstice d’été. Il s’agit du jour le plus long de l’année et la température estivale est la plus élevée. L’automne commence le 21 septembre, à l’équinoxe d’automne.  Le jour et la nuit sont à nouveau presque égaux en durée et la température automnale est modérée. L’hiver commence le 21 décembre, au solstice d’hiver, époque où le jour est le plus court de l’année et la température hivernale est la plus faible.
Un calendrier, qui décompte et repère, d'une façon ou d'une autre, les jours successifs d'une année ainsi que les quatre saisons, se compose obligatoirement d'un nombre entier de jours. Le seul moyen d’atteindre cet objectif tout en conservant un écart limité entre un cycle astronomique (l’année tropique), dont nous ne sommes pas maîtres, et un décompte humain, donc parfaitement maîtrisable, est de rajouter ou d'ôter à la mesure de ce dernier une certaine durée, appelée une durée intercalaire. Ceci est le cas pour la quasi-totalité des calendriers du monde, notamment le calendrier grégorien et les calendriers luni-solaires, à l’exception du calendrier hégirien qui est un calendrier lunaire pur.  

Du calendrier julien au calendrier grégorien

La Perversion du Calendrier Musulman
Prenons par exemple le calendrier solaire julien ou le calendrier solaire grégorien. Le calendrier julien, adopté par l’empereur romain Jules César en l’an 46 av. J.-C., était en vigueur dans le monde chrétien jusqu’au 15 octobre 1582, date à laquelle le calendrier grégorien l’avait remplacé.  Le calendrier julien se fonde sur l’alignement des mois aux saisons, de sorte que le 21 mars correspond toujours à l'équinoxe de printemps, et que le début de l'année arrive 11 jours après le solstice d'hiver, en 365,2422 jours de 24 heures chacun.  Pour assurer un nombre entier de jours pendant chaque année administrative, on y ajoutait tous les 4 ans un jour intercalaire, le 29 février (année bissextile). En rendant les années divisibles par 4 bissextiles, la durée moyenne d’une année julienne devient 365,25 jours; soit un nombre légèrement plus élevé que la durée d’une année tropique (365,2422 jours). Cet écart correspond à 11 minutes en moyenne chaque année; soit un jour tous les 130 ans.  En s’accumulant à travers plusieurs siècles, cet écart avait atteint 10 jours en 1582. Dès lors, l’équinoxe du printemps de l’année 1582 s’était produit le 11 mars et non pas le 21 mars comme il devait l’être. Pour réduire l’erreur du calendrier julien, le pape Grégoire XIII avait décidé que le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 sera le vendredi 15 octobre 1582. Par ailleurs, il a proposé le calendrier grégorien que nous utilisons aujourd’hui. Ce calendrier maintient les années bissextiles pour toute les années multiples de 4 (2004, 2008, 2012, etc.), y compris les années multiples de 400 (1600, 2000, 2400, etc.). Par contre, les années séculaires multiples de 100 (mais pas de 400 comme 1700, 1800, 1900, 2100, 2200, etc.) ne sont plus des années bissextiles. Avec ces ajustements, la durée moyenne d’une année grégorienne devient 365,2425 jours, soit une durée très proche de celle d’une année tropique (365,2422 jours). Plus précisément, l’année grégorienne est d’environ 27 secondes plus longue que l’année tropique. Cette différence donne une avance de l’année grégorienne par rapport à l’année tropique de 1 jour tous les 3,223 ans.

Du calendrier luni-solaire au calendrier lunaire pur

Le calendrier hégirien ou islamique est un calendrier lunaire pur, soit un calendrier non-solaire. Son principal avantage est le fait de pouvoir se positionner sur un repère temporel court et visible à l’œil nu. En effet, les différentes phases de la lune sont facilement observables. La lune est toujours nouvelle au début de chaque mois et pleine la nuit du 15ème jour.
Le calendrier hégirien est fondé sur une année de 12 mois lunaires de 29 ou 30 jours chacun. Une année hégirienne compte donc 354 ou 355 jours, soit une année plus courte que l’année tropique de 10 à 11 jours.  En l’absence de l’intercalation, cet écart exclut toute possibilité de synchronisation entre le début des mois et le début des saisons.
Le calendrier hégirien a remplacé, depuis un peu plus de quatorze siècles, le calendrier luni-solaire. Celui-ci était en vigueur dans la péninsule arabique pendant des siècles avant l’arrivée de l’Islam et au moins 9 ans après l’hégire. Il comportait des mois lunaires synchronisés avec le cycle solaire (soit l’année tropique). Pour y arriver, les arabes ajoutaient un mois intercalaire 7 fois tous les 19 ans, soit environ une fois tous les 32 mois. Ils appelaient ce mois AL-NASÏ (النَّسِيءُ); qui signifie le mois différé. À l’aide de l’intercalation, les noms des mois du calendrier étaient alignés avec les saisons. En particulier, les deux mois RABII AL-AWAL et RABII AL-THANI tombaient systématiquement au printemps. Ces deux mois succédaient au mois de SAFAR (qui tire son nom du fait que la différence entre le nombre d’heures du jour et de la nuit est quasi-nulle) et précédaient les deux mois secs de JOUMADA.  Le mois de RAMADAN (dont le nom signifie les premières pluies fines qui annoncent le début de l’automne, i.e., AL-RAMADH) débutait après l’équinoxe d’automne, soit une période pendant laquelle le jour et la nuit sont presque égaux qu’on habite en Suède ou en Afrique du Sud; et la température est très modérée.

L’idée du mois intercalaire était empruntée par les tribus arabes préislamiques au calendrier juif, lui-même un calendrier luni-solaire, emprunté des babyloniens, et en vigueur jusqu’à aujourd’hui. L’objectif de cette intercalation était de faire correspondre les mois du pèlerinage aux derniers mois de l’automne.
Les musulmans croient presque unanimement que le dernier Prophète avait lui-même aboli le mois intercalaire vers la 9ème année de l’hégire sur la base des versets 9-36 et 9-37 [1] Le verset 9-36 fixe à 12 le nombre de mois d’une année, tandis que le verset 9-37 aurait interdit l’intercalation. Cette interdiction a rendu le calendrier hégirien oiseux. Il ne peut plus répondre aux besoins des populations musulmanes de gérer leurs activités à long terme, de prévoir, de programmer et d'organiser à l'avance tout ce qui doit l'être. En conséquence, le calendrier hégirien n’est utilisé aujourd’hui que pour déterminer les dates associées à des événements religieux. Pour tous les autres usages, les musulmans du monde entier utilisent, depuis environ deux siècles, le calendrier grégorien.
 

Le Prophète et le mois intercalaire

Les sources exégétiques affirment que c’est le Prophète lui-même qui a aboli le mois intercalaire à la fin de la 9ème année de l’hégire sur la base des deux versets suivants :
(36) Le nombre de mois, auprès du Seigneur, est de douze [mois], dans la prescription du Seigneur, le jour où Il créa les cieux et la terre. Quatre d’entre eux sont sacrés: telle est la religion de droiture…  (37) Le mois intercalaire est un surcroît de mécréance. Par là, les mécréants sont égarés: une année, ils le font profane, et une année, ils le font sacré, afin d’ajuster le nombre de mois que Dieu a fait sacrés. Ainsi rendent-ils profane ce que Dieu a fait sacré. Leurs méfaits leurs sont enjolivés. Et Dieu ne guide pas les gens mécréants.
Sourate 9 : Le Repentir/AL-TAWBA, versets 36 et 37
 
Une étude récente, menée par l’islamologue Wissem-Eddine Ishak et dont les résultats sont publiés en 2018 dans un ouvrage intitulé Le Livre de l’Innocence  du Mois Intercalaire (كتاب براءة النسيء), a présenté plusieurs preuves historiques qui montrent que le dernier messager n’avait pas aboli l’intercalation.  L’une des preuves les plus solides est basée sur les dates de la bataille de Badr et de la bataille de Yarmouk.
 
La bataille de Badr

Les sources musulmanes affirment que la bataille de Badr avait débuté vers le 17 Ramadan de l’année 2 de l’hégire, soit environ 7 ans avant l’abolition présumée de l’intercalation. Les historiens ont estimé que cette date correspond au 13 mars 624 du calendrier julien. Cette conversion est toutefois fausse pour au moins trois raisons.
  1. La première est qu’avant l’abolition de l’intercalation, le mois de Ramadan arrivait toujours au début de l’automne. Dans ce même ordre d’idées, la date du 13 mars n’est pas cohérente avec les habitudes des Quraychites de l’époque qui effectuaient chaque année des voyages commerciaux vers la Syrie et l’Irak et retournaient à la Mecque (en cavernes chargés d’orge, de blé et de raisins secs) pendant la saison d’automne (et non pas du printemps).
  2. La deuxième est que l’estimation de la correspondance de la date du 17 Ramadan de l’année 2 selon le calendrier julien a été faite sans tenir compte de l’intercalation qui était toujours en vigueur pendant au moins 7 ans après la bataille de Badr.
  3. La troisième raison est que cette même estimation n’a pas tenu compte, non plus, du passage du calendrier julien au calendrier grégorien le 15 octobre 1582.
En tenant compte des contraintes ci-dessus, et en utilisant une base de données disponible à la NASA sur les cycles et les éclipses lunaires depuis l’année 2000 av. J.-C., l’auteur trouve que cette date correspond plutôt au 16 octobre de l’année 623 du calendrier  julien. Avec cette correction de la datation de la bataille de Badr, le mois de Ramadan de la deuxième année de l’hégire avait donc commencé le 30 septembre 623.

La bataille de Yarmouk

La bataille de Yarmouk est l’une des batailles majeures du début de l’Islam. Elle a été menée au début du règne du 2ème calife Omar contre les armées de l’Empire romain d’orient. La particularité de cette bataille est que sa date est rapportée à la fois par des sources musulmanes et des sources byzantines (syriaques). Les sources musulmanes datent son début le 12 RAJAB de l’année 15 de l’hégire, soit 13 ans environs après la bataille de Badr et 6 ans après la date présumée de l’abolition de l’intercalation.   Les sources byzantino-syriaques datent son début le 20 août 636 du calendrier julien.  Cela signifie que le mois de Ramadan de la quinzième année de l’hégire avait commencé le 6 octobre 636.
Force est de constater que jusqu’à la 15ème année de l’hégire, soit 6 ans après l’abolition présumée de l’intercalation, les mois du calendrier musulman étaient toujours luni-solaires. Autrement dit, le nom des mois étaient toujours alignés avec le nom des saisons. Si le Prophète avait aboli lui-même l’intercalation à la 9ème année de l’hégire, le mois de Ramadan de la 15ème année de l’hégire aurait débuté entre le 3 et le 5 août (et non le 8 octobre) 636 du calendrier julien. Ce résultat montre que l’intercalation a été abolie soit par le 2ème Calife Omar, soit par l’un des Califes qui l’avaient succédé. En effet, certains indices laissent penser que l’intercalation a été abolie pendant le règne des Omeyyades; probablement pour que le jeune Empire Islamique ait son propre calendrier comme ce fut le cas pour l’Empire Persique ou l’Empire Byzantin [2].

La vraie date de l'établissement du calendrier hégirien actuel est clairement postérieure à la mort du Prophète. Cela veut dire, que le Prophète n’avait pas interprété les versets 9-36 et 9-37 comme étant des versets qui rendent illicite l’intercalation. D’ailleurs, s’il avait fait cette interprétation, la quasi-totalité des calendriers en vigueur aujourd’hui, basés sur l’intercalation sans laquelle l’alignement des mois avec les saisons est impossible, seraient illicites au regard de la religion musulmane. La question qui se pose est si les versets 9-36 et 9-37 peuvent soutenir une autre interprétation. La réponse à cette question doit se trouver dans le Coran lui-même.
 

Le Coran et l’intercalation

En examinant le verset 9-36, nous pouvons lire :
Le nombre de mois, auprès du Seigneur, est de douze [mois], dans la prescription du Seigneur, le jour où Il créa les cieux et la terre. 
 
Ce verset a été interprété (après la mort du Prophète) comme une injonction d’abolir l'intercalation. Si cette interprétation était réellement celle du Prophète, il aurait logiquement changé les noms des mois hégiriens, au moins ceux qui sont alignés sur les noms des saisons; soit Rabii-Al-Awal, Rabii-Al-Thani, Joumada-Al-Awal, Joumada-Al-Thani, et même Ramadan. En effet, cette interprétation fait que les mois Rabii-Al-Awal et Rabii-Al-Thani, par exemple, peuvent arriver en hiver, en automne et en été; comme si le nom des mois n'avait aucune signification.
En réalité, rien n’indique dans ce verset la présence d’une injonction divine que nous pouvons choisir délibérément de respecter ou de transgresser. Dieu nous informe ici d’une réalité astronomique qui s’impose à l’humanité entière; et dont elle n’a pas le contrôle.  Cette réalité astronomique découle, d’une part, de la durée d’une année topique; qui est de 365,2422 jours. D’autre part, elle découle de la durée moyenne d’une lunaison (période qui s’écoule entre deux conjonctions); qui est de 29,53 jours. Ces données font qu’une année tropique comprend en moyenne12,37 lunaisons. Dès lors, il y aura toujours 12 lunaisons révolues pendant une année tropique; ni 11, ni 13 lunaisons pendant une année tropique. L’usage du mois intercalaire n’a donc pas pour finalité d’augmenter le nombre de mois d’une année de 12 à 13. L’intercalation ne fait que garantir l’arrivée de chaque mois à la même saison; en cumulant les fractions résiduelles dues à la nécessité de mesurer le temps à l’aide de nombre de jours et de mois entiers.

Pour élaborer un calendrier humain basé sur les phases lunaires (qui déterminent toutes les dates des événements religieux des musulmans) [3] qui colle à l’année tropique (afin qu’il soit synchronisé avec les saisons) et qui comporte 12 mois, cela prend des mois avec une durée moyenne de 30,43 jours.  Dans la mesure où la durée moyenne de 29,53 jours d’une lunaison, un calendrier lunaire pur ne peut pas respecter toutes ces contraintes simultanément. Le seul moyen d’y parvenir, tout en conservant un écart limité entre l’année tropique, dont nous ne sommes pas maîtres, et d’utiliser un décompte basé sur l’intercalation. Cela ne peut se faire sans le recours à un calendrier luni-solaire. Ce constat pose les deux questions suivantes:
  1. Le verset 9-37 infirme-t-il ou confirme-t-il l’interdiction de l’intercalation?
  2. Le Coran autorise-t-il l’usage du soleil et de la lune pour mesurer le temps?
De bonne ou de mauvaise foi, le Calife qui a supprimé l’intercalation aurait considéré que le verset 9-37 blâme l’usage du mois intercalaire en soi; dès lors qu’il constitue un surcroît de mécréance. Encore une fois, si cette interprétation était la bonne, le prophète aurait lui-même aboli l’intercalation. Selon plusieurs chercheurs et islamologues, parmi lesquels Wissem-Eddine Ishak, ce verset reproche plutôt aux mécréants de manipuler l’intercalation à des fins abjectes. En effet, en poursuivant la lecture du verset 9-37, on comprend aisément que les mécréants manipulaient l’intercalation pour profaner les mois que Dieu a fait sacrés.
Ce sont les déplacements des mois sacrés qui sont blâmés par ce verset, pas l’usage en soi de l’intercalation. C'est là que le calendrier musulman s'est fourvoyé et que l’observation de plusieurs obligations religieuses (comme le début du jeûne de Ramadan et de la période du pèlerinage) a été pervertie. Avec l’abolition de l’intercalation, les musulmans ont commis une erreur encore plus grave que celle des mécréants. Sachant qu’en absence de l’intercalation une année lunaire pure prend un retard par rapport à l’année tropique de 10 à 11 jours, les mois de l’année hégirien vont pivoter, autour de l’année tropique, d’une manière excessive; de sorte que le réalignement entre les mois et les saisons ne se fait qu’une fois tous les 33 ans. Ainsi, la profanation des mois sacrés est devenue presque la règle après l’abolition; alors qu’elle en était que l’exception avant l’abolition. Ceci est d’autant plus évident lorsqu’on apprend que Dieu nous enjoint à utiliser à la fois la lune et le soleil pour mesurer le temps comme le montre les deux versets ci-dessous.
 
Fendeur de l’aube, Il a fait de la nuit une phase de repos; le soleil et la lune pour mesurer le temps. Voilà l’ordre conçu par le Puissant, l’Omniscient.
Sourate 6 : Les Bestiaux /AL-AN-AAM, verset 96
C’est Lui qui a fait du soleil une clarté et de la lune une lumière, et Il en a déterminé les phases afin que vous sachiez le nombre des années et le calcul (du temps). Dieu n’a créé cela qu’en toute vérité. Il expose les signes pour les gens doués de savoir.
Sourate 10 : Jonas/Yunus, verset 5.
Les deux versets ci-dessus prouvent, sans équivoque, que Dieu nous a assujetti le soleil et la lune pour les utiliser ensemble afin de mesurer le temps et de calculer le nombre des années. L’usage d’un calendrier lunaire pur fait que nos mesures du temps peuvent nous conduire à la profanation des quatre mois sacrés. Il est important de rappeler à ce stade que la chasse et la guerre sont interdites pendant ces mois, comme le précisent ces versets :
Ils t'interrogent sur le fait de faire la guerre pendant les mois sacrés. - Dis: Y combattre est un vrai sacrilège. Mais éloigner les gens du sentier de Dieu, renier Dieu, détourner les fidèles de la Mosquée sacrée, et expulser de son enceinte ses habitants est un sacrilège bien plus grave encore auprès de Dieu, car la subversion est plus grave que le meurtre (la guerre)…
Sourate 2 : La Vache/Al-Baquarah, verset 217
(2) Parcourez la terre durant quatre mois; et sachez que vous ne saurez jamais réduire Dieu à l'impuissance et que Dieu couvre d'ignominie les mécréants. (3) Et proclamation aux gens, de la part de Dieu et de Son Messager, le jour du grand pèlerinage, que Dieu et Son Messager sont déliés de tout engagement vis-à-vis des associateurs… (5) Après que les mois sacrés expirent, faites la guerre aux associateurs où que vous les trouviez…
Sourate 9: Le Repentir/Al-Tawba, versets 2, 3 et 5
O les croyants! Ne tuez pas de gibier pendant que vous êtes en état de sanctification. Quiconque parmi vous en tue délibérément, qu'il compense alors, soit par quelque bête de troupeau, semblable à ce qu'il a tué, d'après le jugement de deux personnes intègres parmi vous, et cela en offrande qu'il fera parvenir à (destination des pauvres de) la Ka'aba, ou bien par une expiation, en nourrissant des pauvres, ou par l'équivalent en jeûne. Cela afin qu'il goûte à la mauvaise conséquence de son acte. Dieu a pardonné ce qui est passé; mais quiconque récidive, Dieu le punira. Dieu est Puissant et Détenteur du pouvoir de punir.
Sourate 5 : La Table/Al-Maidah, verset 95.
O les croyants! Remplissez fidèlement vos engagements. Elle vous est autorisée la bête du cheptel, sauf ce qui sera énoncé [comme étant illicite]. Ne vous permettez point la chasse alors que vous êtes en état de sanctification. Dieu en vérité, décide ce qu'Il veut.
Sourate 5 : La Table/Al-Maidah, verset 1.

Remarquons que le verset 2-217 considère que faire la guerre pendant les mois sacrés constitue un péché grave; sauf dans le cas de la légitime défense. Le verset 9-5 confirme que la guerre n’est autorisée qu’une fois que les quatre mois sacrés soient expirés.  Les mécréants utilisaient le mois intercalaire pour avancer ou ajourner les mois sacrés; certainement lorsqu’ils considéraient que leurs chances de remporter la guerre étaient plus importantes pendant (plutôt qu’en dehors de) ces mois.

Le verset 5-95 révèle que la chasse pendant les mois sacrés entraine une compensation sous la forme d’une expiation (كَفَّارَةٌ). Il est ici utile de rappeler la différence entre la compensation simple (فِدْيَةٌ) et l’expiation. La première (فِدْيَةٌ) est utilisée pour la réparation d’une faute commise de façon involontaire, tandis que la seconde (كَفَّارَةٌ) est utilisée pour la réparation d’une transgression préméditée d’une loi divine. La réparation d’un délit de chasse pendant les mois sacrés peut se faire par l’offrande, pour des pauvres, d’un animal d’élevage semblable au gibier tué. Toutefois, en cas de récidive, Dieu prévient qu’Il ne pardonnera plus ce péché; même si le pécheur utilise l’expiation pour se faire pardonner.  Notons que la consommation de la viande de l’élevage (à l’exception de la viande d’une bête morte et du porc) est autorisée pendant les mois sacrés. En effet, la réparation du délit de chasse peut se faire par l’offrande d’un animal domestique. Cette autorisation est confirmée par le verset 5-1.  Il est ici légitime de se demander pourquoi la chasse est illicite pendant les quatre mois sacrés. L’objectif de cette interdiction devient très clair lorsque ces mois seront identifiés.
 

Les quatre mois sacrés

Dans Sahih Al-Boukhari (Hadith numéro 2958), nous pouvons lire que d’après le premier Calife Abou Bakar, le Prophète a dit: Le temps a repris son cours tel qu’il était quand Dieu créa les cieux et la terre: l’année compte douze mois dont quatre mois sacrés; trois parmi eux se succèdent Dhou-Al-Qa’ada (11ème mois du calendrier hégirien), Dhou-Al Hajja (12ème mois) et Muharram (1er mois) et le quatrième, Rajab (7ème mois) intercalé entre Djoumadaa (6ème mois) et Chabaane (8ème mois)».  Toutefois, nous avons vu plus haut que la bataille Yarmouk, menée sous le règne du 2ème calife Omar, avait commencé le 12 RAJAB de l’année 15 de l’hégire. Il est difficile d’admettre que le Calife Omar avait accepté de mener une guerre pendant l’un des quatre mois sacrés [4].

Revenons aux versets 9-2, 9-3 et 9-5 et examinons le contexte de révélation des 37 premiers versets de la Sourate 9. Ces versets ont été révélés au Prophète pendant la 9ème année de l’hégire après le départ d’Abû-Bakr pour la Mecque à la tête d’un groupe de musulmans pour accomplir le pèlerinage. Étant donné la gravité du contenu de ces versets, l’annonce de l’autorisation divine de rompre le traité d’Al-Houdaïbiyah avec les associateurs se devait d’être faite pendant la proclamation du pèlerinage [5]. Le Prophète expédia son gendre Alî pour rejoindre Abû Bakr et livrer le discours devant les pèlerins et les représentants des différents clans de l’Arabie. Cette proclamation avait annoncé la caducité du traité d’Al-Houdaïbiyah (verset 9-3). Le verset 9-2 indique qu’aucune guerre contre les associateurs ne sera déclenchée avant l’écoulement de quatre mois à partir de la date de la proclamation; ce qui correspond à une trêve de quatre mois offerte par les musulmans, devenus plus puissants, aux associateurs. Le verset 9-5 nous permet de comprendre les motivations de cette trêve. Les musulmans ne pouvaient pas déclencher une guerre incessamment, en dépit des violations répétitives des associateurs du traité d’Al-Houdaïbiyah, à cause du début imminent des quatre mois sacrés. Ces versets nous révèlent de façon didactique deux informations importantes. La première est que les quatre mois sacrés sont consécutifs et non discontinus. La seconde est que ces quatre mois correspondent à ceux qui succèdent au mois de Dhou-Al-Hajja (le 12ème mois du calendrier hégirien).  Dès lors, ce n’est certainement pas par hasard que le premier mois du calendrier hégirien s’appelle Moharem; dont le nom signifie effectivement le mois sacré. Clairement, ce mois annonce le premier des quatre mois sacrés. Les trois autres sont ceux qui le succèdent, soit Safar (2ème mois), Rabii Al-Awal (3ème mois) et Rabii Al-Thani (4ème mois).

En plus de l’interdiction de la guerre (sauf en cas de légitime défense) pendant les quatre mois sacrés, la chasse est également interdite comme le témoigne plusieurs versets coraniques, notamment le verset 5-95. En présence de l’intercalation, le 1er mois sacré commence systématiquement à la fin de la saison d’hiver, tandis que le 4ème se termine soit à la fin du printemps, soit au début de l’été. Sans grande surprise, cette période coïncide avec la période de fertilité des animaux; ce qui justifie l’interdiction de la chasse printanière. Faut-il ici signaler que dans la quasi-totalité des pays du monde où l’état de droit est la norme, la chasse printanière est interdite pour préserver les espèces de tout risque de disparition. Qu’ils soient croyants ou non, les hommes ont compris qu’interdire la chasse printanière est une décision de bon sens, presque naturelle. D’ailleurs en décidant que 4 des 12 mois de l’année soient sacrés, Dieu nous apprend dans le verset 9-36 qu’une telle décision divine fait partie de la religion de droiture. La religion de droiture est clairement définie dans le verset 30-30:
Dirige tout ton être vers la religion [divine], telle est la nature originelle que Dieu a donnée aux hommes; pas de changement à la création de Dieu. Telle est la religion de droiture; mais la plupart des gens ne savent pas.
Sourate 30 : Les Romains/ El-Rhoum, verset 30

La religion musulmane se définit comme étant une religion basée sur des lois naturelles (EL-ISLAMOU DINOU EL FITRA). Ces lois sont donc forcément universelles et transcendent l’espace et le temps.  Comme l’avait bien formulé Ibnou Rochd depuis le 12ème siècle, la FITRA renvoie à la capacité qu'aurait la raison humaine d'atteindre, à elle seule, la vérité; c’est-à-dire même sans intervention divine. Remarquons ici que l’interdiction de la chasse pendant les quatre mois sacrés coïncident avec l’interdiction de la chasse printanière dans la quasi-totalité des pays du monde, qu’ils soient de culture musulmane ou autres.

Par ailleurs, le verset 5-1 précise que la consommation de la viande des animaux domestiques est autorisée pendant les quatre mois sacrés. Cela confirme que l’interdiction de la chasse pendant ces mois a pour objectif la préservation des espèces; et non pas l’interdiction de la consommation de la viande en soi. En effet, en chassant un gibier pendant la saison de mise-bas, le chasseur ne peut distinguer entre un gibier qui a des petits à nourrir et un autre qui n’en n’a pas. Par contre, un éleveur ne tuera jamais une bête gestante ou venant d’accoucher.  C’est donc pour préserver les espèces animales de tout risque de disparition que le verset 5-95 impose une expiation à toute personne qui tue un gibier pendant la saison de la reproduction. La persistance dans la transgression des lois de la nature est tellement grave que toute récidive ne sera pas pardonnée par le bon Dieu; même si le récidiviste accepte de payer l’expiation.
Avec l’abolition du mois intercalaire, les quatre mois sacrés peuvent arriver à n’importe quelle saison. L’interdiction de la chasse pendant ces mois n’a plus aucun sens. Plus grave encore, cette abolition a transformé la chasse en braconnage pendant la saison de reproduction; compromettant ainsi la pérennité des espèces préservées initialement par l’intercalation. C’est comme si l’une des raisons de la révélation du verset 9-37 était l’abrogation des versets 5-1 et 5-95! La correspondance entre les saisons solaires et les saisons calendaires est devenue depuis 14 siècles l’exception (une fois tous les 33 ans) plutôt que la règle. Le surcroit de mécréance, blâmé par le verset 9-37 serait devenu depuis 14 siècles quasiment la règle.
 

Remarques en guise de conclusion

En 2016, le jeûne du mois de Ramadan a eu lieu du 6 juin au 4 juillet. C’est l’une des deux périodes de l’année où la durée du jour est la plus inégalitaire à travers le monde. Elle varie de 7 heures dans les régions proches du pôle sud (exemple à Ushuaïa en Argentine) à 23 heures dans les régions proches du pôle nord (exemple à la ville de Mourmansk en Russie). La température est relativement élevée au nord. Cela rend le jeûne encore beaucoup plus difficile. Le risque de déshydratation fatale est élevé, notamment pour les personnes âgées ou exposées à des travaux pénibles. Pourtant, le Coran nous apprend qu’en prescrivant le jeûne aux musulmans, Dieu veut pour nous la facilité et non la difficulté.
Le mois de Ramadan pendant lequel le Coran a été descendu comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement. Donc, quiconque d'entre vous est présent en ce mois, qu'il le jeûne! Et quiconque est malade ou en voyage, alors qu'il jeûne un nombre égal d'autres jours. - Dieu veut pour vous la facilité, Il ne veut pas la difficulté pour vous, mais que vous en accomplissiez bien le nombre, et proclamiez la grandeur de Dieu pour ce qu’il vous a guidés, et afin que vous soyez reconnaissants!
Sourate 2 : La Vache/Al-Baqarah, verset 185
 
Le verset ci-dessus prouve que ce n’est pas l’intercalation en soi qui est blâmable mais, plutôt, son usage abusif. L’un des effets désastreux de son abolition est que le mois de Ramadan pivote, d’une manière excessive, autour de l’année tropique; de sorte qu’il n’arrive au début de l’automne, comme il devait être le cas chaque année, que deux à trois années successives tous les 33 ans [6] Ceci était le cas par exemple en 2006, où les musulmans avaient jeûné du 24 septembre au 23 octobre.  Pendant cette période, la durée du jour varie de 10 heures dans les régions proches du pôle nord (exemple à la ville de Mourmansk en Russie) à 13 heures dans les régions proches du pôle sud (exemple à Ushuaïa en Argentine). La température est très modérée et le jeûne ne pose aucune difficulté, ni risque de déshydratation [7]  Dieu, l’Immense a dit vrai mais celui qui a aboli l’intercalation a, de bonne ou de mauvaise foi, perverti son message.

A ceux qui pourraient, légitimement, douter de ce qui vient d’être exposé, la réponse est que seule la connaissance doit structurer notre vie; et non pas ce que nos ancêtres, des théologiens ou de exégètes, notamment d’une autre époque, ont vécu ou dit. C’est là l’un des enseignements majeurs du premier verset révélé à notre Prophète : « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé » (Coran 96-1). La quête du savoir et la volonté de toujours mieux faire doit être la base de nos décisions et non la reproduction du mode de vie de nos ancêtres: « Et quand on leur dit: Suivez ce que Dieu a révélé; ils disent : non mais nous suivons le chemin emprunté par nos ancêtres.  Quoi!  Et si leurs ancêtres n’y avaient rien pensé (compris) et n’avaient point été guidés ? » (Coran 2-170). Il suffit donc de ne jamais oublier que l’Islam est la religion d’AL-FITRA et de faire usage de la raison, que les musulmans ont –malheureusement– cessé d’utiliser, pour atteindre la vérité : « En effet, Nous avons rendu le Coran accessible pour la méditation. Y a-t-il quelqu’un pour réfléchir ? » (Coran 54-17).

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[1] Dans la suite de cette note, le nom prophète désigne toujours le Prophète de l’Islam Mohammed (bénédiction et salut soient sur lui).

[2] Un indice allant dans ce sens, qui ne constitue pas évidemment une preuve irréfutable, se trouve dans les invocations d’Ali-Zaynn Al-Abidin surnommé Assajjâd (le prosterné); petit fils du 4ème Calife bien guidé. Dans la 45ème invocation des Cantiques de Sajjâd (الصحيفه السجاديه) consacré à l’adieu du mois de Ramadan, nous pouvons lire ce qui suit: «Oh mon Dieu, Vous nous avez honoré avec ce mois-ci, et, avec Votre Grâce, Vous nous y avez guidés, lorsque les dépravés ont méconnu sa date, et ils ont été privés de ses bénédictions, Vous êtes l’Inspirateur de ce que nous avons pu connaitre, Vous nous avez guidé vers Votre chemin, et grâce à Vous nous l’avons jeûné et prié pendant ses nuits, et nous avons accompli (pendant ce mois) le peu du beaucoup (à faire)». Dans cette invocation, l’Imam Ali-Zaynn Al-Abidin blâme les dépavés qui ont ignoré la (bonne) date du mois de Ramadan. Étant le seul survivant des enfants de Hussein Ibn Ali de la bataille de Karbala, il ne serait pas exclu que les dépravés selon Assajjâd sont ses pires ennemis, soit les Califes Omeyyades.

[3] À ce propos, le verset 2-189 précise : « Ils t’interrogent sur les nouvelles lunes (ou phases), dis : elles servent aux gens pour compter le temps et pour le Hajj (pèlerinage)… ».

[4] La bataille de Sawiq menée par le Prophète, en représailles à une attaque des Qurayshites à la suite de leur camouflé à la bataille de Badr, a eu lieu pendant le mois de Dhou-Al-Hajja. La bataille de Banû Qurayza a eu lieu pendant les mois de Dhou-Al-Qa’ada et de Dhou-Al-Hajja. Les 11ème et 12ème mois du calendrier hégirien ne devraient donc pas faire partie des quatre mois sacrés.

[5] Il est ici utile de rappeler le contexte historique de la Sourate 9. La série des événements rapportée par cette sourate a eu lieu après le traité de paix de 10 ans conclut à Houdaïbiyah entre les musulmans et les Qurayshites mecquois pendant la 6ème année de l’hégire.  Ce traité a donné le droit au musulman d’accomplir le pèlerinage à partir de l’année suivante. Pendant les 22 mois qui avaient suivie la signature du traité, la nouvelle religion a pu s’étendre sur une grande partie de la péninsule arabique, notamment grâce à la conclusion des nouvelles alliances avec des tribus puissantes, en particulier celle des Bani-Khuza'a. De sa part, Quraysh avait également conclu de nouvelles alliances, notamment avec les Bani-Bakr.  Notant ici que les Bani-Khuza'a et les Bani-Bakr ont une longue histoire de vendetta. Pendant la 9ème année de l’égire, et avec l’aide des Qurayshites, qui étaient très exaspérés qu’ils violèrent déjà plusieurs fois le traité de Houdaïbiyah dans l’espoir de ralentir la propagation de l’islam, des membres des Bani-Bakr tuèrent plusieurs hommes des Bani-Khuza'a. Cet incident avait mis fin au traité de Houdaïbiyah et la Sourate 9 était révélé au Prophète pour donner l’autorisation aux musulmans de rompre ledit traité et de préparer puis mener la bataille de Tabûk.

[6] Si on prend l’exemple d’un musulman ayant vécu 80 ans et commencé à jeûner à l’âge de 14 ans, il n’aurait jeûné durant le bon mois du ramadan que 6 fois pendant les 66 ans où il avait observé religieusement la prescription du jeûne.

[7] Avec l’intercalation, le mois de Dhou-Al-Ajja commence toujours à la fin de l’automne ou au début de l’hiver; ce qui rend cette obligation très commode. Dieu n’a-t-Il pas dit : «Dieu n'impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité.» ? (Coran 2-226).
 




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