Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 12 Octobre 2018

Ibnû Toufayl dans l'espace culturel de l'Espagne musulmane



La rencontre sur cette terre, de l'Orient et de l'Occident, et la tolérance accordée pendant des siècles, à des minorités religieuses actives et servant de trait d'union avec les principautés chrétiennes du Nord, se traduiront par l'essor d'une civilisation hispano-arabe, caractéristique de ce que l'on appellera «l'Islam d'Occident», héritière d'une part notable du legs intellectuel pris en charge par les Arabes d'Orient, à travers les Grecs et les Perses, et carrefour des trois traditions monothéistes. Grâce à ces apports multiples et convergents, venant se fondre dans le creuset andalou, l'Espagne musulmane va jouer, pendant quelques siècles, le rôle de «relais culturel», et préparer la Renaissance.
Alfred Morabia
   

Article paru dans la revue Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire, N°7-8, 1986. Islamologie. pp. 28-34 sous Licence Creative Commons BY-NC-ND.
  

L'auteur évoque ici les plus grands noms de la branche occidentale de la falsafa et le lecteur découvrira ainsi le contexte dans lequel ils ont évolué. Pour aller plus loin, le lecteur intéressé pourra se reporter à l'ouvrage Existe-t'il une philosophie Islamique ? (Seconde édition, revue et augmentée)

   

    Abou Bakr Mouhammad Ibn Toufayl, l'Abubacer de la scolastique chrétienne, est un médecin et philosophe musulman, né à Wâdî Ach, l'actuelle Guadix, à 60 km au Nord-Est de Grenade, dans les premières années du XIIe siècle. Il rédigea son œuvre philosophique majeure, de l'autre côté de la Méditerranée, au Maroc, dans l'entourage du souverain almohade de Marrakech, qui régnait sans partage, à cette époque, sur tout l'Occident musulman. Cependant, on ne saurait soustraire sa pensée et ses réalisations de l'atmosphère culturelle qui s'était établie dans son Espagne natale.

     La Péninsule ibérique avait connu, en 711, un événement qui allait la marquer très profondément, et pour près de huit siècles : la conquête musulmane prenait pied sur le sol andalou. En ce début du VIIIe siècle, l'Espagne wisigothique était déchirée par ses conflits internes. Elle ne put résister aux guerriers berbères et arabes qui traversèrent les colonnes d'Hercule, conduits par Târiq ben Ziyâd, l'homme qui allait donner son nom au détroit de Gibraltar. Cette conquête entraîna de multiples conséquences d'ordre politique, social, religieux et moral, et ouvrit une page nouvelle dans l'histoire espagnole, et même occidentale.

     La majeure partie de la population avait, à tout le moins durant le premier siècle de domination islamique, conservé sa foi chrétienne. Les Juifs, persécutés par les rois wisigoths, durent vraisemblablement voir d'un bon œil la déroute de leurs oppresseurs; et tous les textes s'accordent pour dire que leur condition s'améliora sensiblement avec la venue des Musulmans. Les «tributaires» chrétiens et juifs, ne cessèrent de constituer une notable partie de la population; et leur sort fut, dans l'ensemble, fort acceptable compte tenu des coutumes de l'époque à l'endroit des minorités confessionnelles. L'Islam andalou sut, au temps de sa splendeur, se montrer plus libéral que ses voisins chrétiens.

Andalousie
Andalousie
    Le trait essentiel qui caractérisa la population de l'Espagne musulmane, fut sa grande diversité culturelle, ethnique et confessionnelle. Sur cette terre s'effectua la rencontre de plusieurs peuples et de plusieurs traditions; et ceci est fondamental pour comprendre l'apport culturel et intellectuel d'al-Andalous, nom donné par les conquérants à toutes les portions du territoire ibérique qui furent soumises à leur domination. Parmi les allogènes venus s'installer dans le pays, à la suite de vagues migratoires successives, l'élément berbère, provenant surtout du Maroc voisin, semble avoir prédominé. Et, fait notable qui aura des répercussions sociales et politiques, l'aristocratie arabe refoula souvent ces Berbères, turbulents et revendicatifs, vers les hautes terres, où ils constituèrent des zones de prédominance, à partir desquelles ils susciteront, plus tard, des révoltes ou des guerres civiles; prélude à l'édification de principautés autonomes. Les Arabes, eux-mêmes, venus d'horizons divers, et quelquefois avec une vive sensibilité de leur origine tribale et de leur fierté généalogique, conserveront longtemps leurs particularismes et un esprit de corps qui ne favorisait pas leur assimilation. Un troisième apport étranger était constitué par deux groupes ethniques engagés comme mercenaires au service des princes musulmans, et qui quelquefois s'émanciperont : il s'agit des Noirs africains et des Esclavons européens. Mais c'est évidemment la masse des indigènes espagnols, dont beaucoup se convertirent à l'Islam, qui jouera un rôle déterminant dans l'histoire du pays. Cette concomitance, au sein de l'Islam andalou, de populations d'origines si diverses, allait peu à peu déterminer leur fusion, facilitée par l'adoption d'un rythme de vie identique, et favoriser une grande plasticité intellectuelle, et une ouverture d'esprit, qui distingueront l'Espagne musulmane de son environnement tant chrétien que maghrébin.

     Dotée d'une administration centralisée, disposant d'institutions judiciaires et financières perfectionnées, l'Ibérie islamique contrastait fortement, on s'en doute, avec les Etats chrétiens d'Occident, où triomphaient le morcellement féodal et la rigidité doctrinale. Cordoue était devenue le centre d'une vie intellectuelle, littéraire, scientifique et philosophique exceptionnelle. Dès le début du Xe siècle, avait été prise la décision de ne plus respecter la « fiction califale », et de retrancher l'empire oumayyade de Cordoue, du reste du domaine musulman. 'Abd ar-Rahmân III s'était proclamé calife. Sous son fils, al
 Hakam II, dont le règne dura de 961 à 976, la cité musulmane, devenue métropole intellectuelle de l'Occident, disposait d'une bibliothèque palatine, située dans l'Alcazar, dont la richesse était incomparable, puisque l'on parle de pas moins de 400.000 volumes!

    L'Andalousie rayonnait sur toute la Chrétienté occidentale, et conservait un contact étroit avec les autres foyers de culture du monde musulman, notamment Bagdad, Damas, Le Caire et Kairouan. La prospérité économique était éclatante. La flotte andalouse, était maîtresse de la Méditerranée occidentale, et avait placé la majeure partie du Maroc septentrional sous une sorte de «protectorat» oumayyade. Les ambassades européennes affluaient à la cour de Cordoue. La tolérance dont jouissaient les Mozarabes chrétiens, moyennant le paiement d'un tribut et l'acceptation de la domination musulmane, leur permettait, ainsi qu'aux Juifs, de participer à la vie économique, à la vie publique, et aux multiples activités intellectuelles. Plus d'un souverain léonais envoya, à cette époque, son fils s'instruire dans le Sud «maure», d'où vinrent également les moines mozarabes qui, au Xe siècle, firent de plusieurs monastères du Nord, tel celui de Ripoll, des centres de culture rayonnants. Par leur double appartenance, chrétiens d'une part, «arabes» de l'autre, les Mozarabes furent naturellement amenés à tenir une place active dans la diffusion des idées, des thèmes et des formes élaborés dans l'Espagne méridionale sous mouvance musulmane.

    La mer séparait l'Andalous du monde musulman environnant, et accentuait les particularismes hispano-musulmans. La nature était plus riche et plus contrastée, la population plus bigarrée et plus diversifiée religieusement que dans le reste du Domaine arabo-musulman. La douceur du climat soudait la population, au-delà des clivages confessionnels ou ethniques. Les souverains, pour certains issus de «mariages mixtes», se montraient beaucoup plus ouverts que leurs rivaux d'Orient ou d'Afrique septentrionale. Le contact avec les voisins chrétiens, par delà même les affrontements militaires, n'avait jamais été coupé. Mais aussi, grand revers de la médaille, cette ample diversité du pays avait renforcé le substrat anarchique; et les rivalités entre Arabes et Berbères restaient exacerbées. «A l'origine, dit une belle légende espagnole, la Péninsule ibérique demanda au Créateur un beau ciel, et elle l'obtint; une belle mer, de beaux fruits, de belles femmes, et elle les obtint également. Un bon gouvernement? Ah non, s'écria alors l'Eternel, ce serait beaucoup trop, et l'Espagne rivaliserait avec le Paradis!».

     La croissance économique eut de sensibles répercussions sur les plans religieux et intellectuel; et tant l'Islam que le Judaïsme andalous connurent de grand moments de leur histoire culturelle et scientifique. Nous sommes à une époque où l'Occident chrétien est loin d'avoir atteint pareille effervescence spéculative et doctrinale. On l'a vu, les rapports entre l'Islam et le Christianisme, en terre ibérique, ne se sont pas résumés en une longue croisade. Tant s'en faut. La rencontre sur cette terre, de l'Orient et de l'Occident, et la tolérance accordée pendant des siècles, à des minorités religieuses actives et servant de trait d'union avec les principautés chrétiennes du Nord, se traduiront par l'essor d'une civilisation hispano-arabe, caractéristique de ce que l'on appellera «l'Islam d'Occident», héritière d'une part notable du legs intellectuel pris en charge par les Arabes d'Orient, à travers les Grecs et les Perses, et carrefour des trois traditions monothéistes. Grâce à ces apports multiples et convergents, venant se fondre dans le creuset andalou, l'Espagne musulmane va jouer, pendant quelques siècles, le rôle de «relais culturel», et préparer la Renaissance. Qui pourrait contester l'évidence que la symbiose réalisée entre Musulmans, Juifs et Chrétiens; entre Berbères, Arabes et Ibères, a contribué à forger certains traits spécifiques du tempérament espagnol; mais encore, et plus largement, de «l'humanisme biblique?».

    Les ouvrages d'histoire évoquent, fréquemment, l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane en Espagne. Ce fut aussi un âge d'or pour la pensée juive médiévale. Et il occupa tout le XIe siècle, débordant sur le siècle suivant. Et pourtant, les conditions politiques n'étaient guère brillantes. Les rivalités tribales, les soubresauts anarchiques, les problèmes internes, la faiblesse de ses derniers représentants face aux guerres civiles qui déchiraient le pays, avaient ruiné le royaume oumayyade de Cordoue, et débouché sur sa chute en 1031, après les coups de boutoir d'une révolte berbère. L'Espagne sous mouvance islamique s'était morcelée en une multitude de principautés, regroupée chacune autour d'une ville importante de la Péninsule. Le régionalisme et les particularismes finissaient par triompher. C'est l'époque dite des «Reyes de Taïfas», et aussi celle où la culture hispano-arabe atteignit son zénith. La littérature et la spéculation connurent un particulier et dernier éclat, au cours de ces XIe et XIIe siècles si fertiles pourtant en troubles politiques et querelles intestines. La déchéance de Cordoue commença, alors même que les cours provinciales de Tolède, Séville, Badajoz, Grenade, Valence, Dénia, Alméria, devenaient autant de cénacles culturels. Cet essor intellectuel fut l’œuvre commune, une dernière collaboration, des différents groupes ethniques et confessionnels. Avec frénésie, les princes locaux, pour la plupart mécènes, cherchèrent à attirer vers leurs palais, des poètes, des penseurs, des savants et des artistes. C'est l'époque où, comme l'a dit, d'une manière fort imagée, Emilio Garcia Gomez, «un impromptu pouvait valoir un vizirat». L'Islam espagnol était devenu, culturellement, autonome à l'égard de l'Orient, et s'assumait intellectuellement, avec fierté et panache. Ce sera lui qui prendra la relève de l'Orient dans les domaines scientifiques et philosophiques, où celui-ci commençait à s'assoupir.

     La poussée de la Reconquête chrétienne avait été contenue jusqu'alors, notamment par le chambellan/maire de palais al-Mansour ibn Abou 'Amir, l'Almanzor du Romancero. La guerre civile qui avait emporté dans son tourbillon la dynastie oumayyade, avait brisé l'énergie musulmane face aux entreprises des princes du Nord. Le morcellement politique qui s'ensuivit, faisait retrouver à l'Espagne musulmane «la maladie wisigothique des désordres et de l'anarchie» (Henri Pérès). Les disciplines apparentées aux sciences religieuses se voulaient, de plus en plus, un contrepoids à cette anarchie politique. La coupure entre théologiens d'une part, intellectuels et philosophes de l'autre, allait s 'accentuant. Les souverains chrétiens s'enhardirent dans leur ambition de ramener la Péninsule dans le giron de la Chrétienté. L'appel à la Croisade afin de bouter «le Maure» hors de l'Espagne, avait réveillé les énergies; et les pèlerinages à Saint-Jacques-de Compostelle enflammé les ardeurs. Alphonse VI de Castille, dont la renommée a été quelque peu éclipsée par celle de son capitaine rebelle, el-Cid Campéador, s'était emparé, en 1085, de Tolède, l'ancienne capitale wisigothique. Cette métropole échappait à l'Islam; et l'événement eut l'immense retentissement qu'il méritait. Les princes musulmans ne tardèrent pas à comprendre ce sinistre avertissement. La mort dans l'âme, certains d'entre eux se résignèrent à faire appel, pour parer à la menace chrétienne, à la dynastie berbère des Almoravides, maîtresse du Maroc depuis 1056.

    L'histoire voulait que les rôles soient renversés, que les protégés deviennent protecteurs, et les suzerains soumis à leurs anciens subordonnés. Le Maroc prenait désormais allure de sauveur. Les Almoravides avaient fondé, en 1077, leur nouvelle capitale, Marrakech; et cette cité du désert devenait, désormais, la capitale de l'Occident musulman.

    Pour lutter contre les Chrétiens, il fallait un réarmement moral des Andalous. Le temps n'était plus à la tolérance et au dialogue interconfessionnel. Les Almoravides imposèrent une lourde tutelle idéologique sur la Péninsule, et voulurent la ramener sur «le droit chemin», en établissant une orthodoxie unificatrice, méfiante à l'égard des intellectuels. Tout comme l'avaient fait, quatre siècles et demi auparavant, mutatis mutandis, les souverains wisigoths, ils durcirent leur position vis-à-vis des minorités confessionnelles, coupables de «séparatisme».

    L'Espagne «reconquise», restée encore fortement arabisée, allait prendre en compte, au moins pour un temps, l'héritage andalou, et le legs de l'Orient méditerranéen. Alphonse VI ne s'était-il pas proclamé emperador de las dos religiones? Mais ceci est une autre histoire.

    L'héritage andalou n'était pas appelé, pour autant, à disparaître sans laisser de traces en terre d'Islam. La culture et la spéculation arabo-hispaniques allaient se perpétuer, pour un temps malheureusement assez court, de l'autre côté de la Méditerranée. N'est-il pas significatif de constater que les deux géants de la pensée philosophique mûrie en terre andalouse, le musulman Ibn Rouchd, plus connu sous le nom d'Averroès, et le juif Moïse Maïmonide, tous deux natifs de Cordoue dans la première partie du XIIe siècle, allaient faire florès sur l'autre rivage : au Maroc pour le premier, en Égypte pour le second? Et l'illustre Ibn Khaldoun, si fier de son origine andalouse, ne nous renvoie-t-il pas, au XIVe siècle, une dernière lueur de cette splendeur perdue? Le XIIe siècle, celui d'Ibn Toufayl, marque le début d'une nouvelle emprise; encore plus marquée, de la culture andalouse au Maroc. Des intellectuels de souche hispanique feront de la cour de Marrakech un foyer littéraire et spéculatif. Nous sommes, néanmoins à une époque où les philosophes doivent payer cher leur droit à la libre expression, face à l'emprise des théologiens-juristes davantage attachés à une casuistique juridique et au dogmatisme. En 1109, dans cette même Cordoue qui avait été le cœur battant de la culture andalouse, on décida de livrer au bûcher les écrits d'al-Ghazzâlî, l'éminent théologien-philosophe d'Orient, pourtant lui même très critique à l'égard de la libre spéculation des falâsifa ! Et le plus éminent des philosophes andalous, en ce début du XIIe siècle, Ibn Bâjja fut jeté, à Jativa, en prison sous l'inculpation d'hérésie. Le même Ibn Bâjja mourut, empoisonné semble-t-il, en 1138 à Fès.

    Les tenants de la stricte observance de la lettre de la Loi, telle qu'interprétée par les pieux Ancêtres, ne pouvaient que rejeter l'innovation, l'emprunt aux autres, le syncrétisme. L'époque des autodafés pouvait commencer.

    Au milieu de ce XIIe siècle, l'Occident musulman connut de nouveaux soubresauts. Déferlant comme une vague d'une irrésistible ampleur, le mouvement des Almohades, berbères originaires du sud marocain, renversait la dynastie almoravide, qualifiée d'infidèle au message islamique. Les Almohades appelèrent à une réforme morale et religieuse, axée sur le rejet de l'anthropomorphisme et de l'esprit d'imitation servile des Anciens. Ils s'emparèrent de Marrakech en 1147, et réussirent à édifier un régime qui allait profondément marquer l'Afrique septentrionale. En effet, la révolution «unitariste» (c'est le sens même du terme mouwahhid qui servira à les désigner), réalisa deux «premières», peut-être complémentaires, dans l'histoire du Maghreb : elle déploya de grands efforts pour imprimer un caractère berbère à l'Islam nord-africain; à telle enseigne que les noms berbères, très souvent arabisés jusqu'alors, furent affichés. D'autre part, les nouveaux maîtres du Maroc constituent la seule dynastie qui ait réussi à unifier tout le Maghreb, au cours de son histoire musulmane. Et même si cette unification dura moins d'un siècle, elle laissa son empreinte dans les esprits. Le véritable fondateur de la dynastie, 'Abd al
 Mou'min (1133-1163), tout occupé à secourir l'Espagne musulmane et à étendre son emprise sur l'Afrique du Nord, ne se montra guère ouvert aux activités culturelles et à la spéculation. Sa tâche était d'assurer un strict unitarisme dans l'Occident musulman. Son fils et successeur, Abou Ya'qoub Yousouf, avait vécu à Séville depuis l'âge de 17 ans, et acquis en terre andalouse, une formation de lettré raffiné. Considéré par les historiens comme le plus doué des califes almohades, il régna de 1163 à 1184, et manifesta de l'intérêt pour la mystique, la poésie, les sciences profanes et la philosophie. Il aimait à prendre part aux séances scientifiques et s'entoura de savants. De nombreux indices nous portent à penser que le souverain almohade voulait réaliser une révolution idéologique fondée sur la conciliation des données de la Foi et de celles de la Raison; une sorte de falsafa qui serait mise au service de la dynastie, et de sa théologie unitariste.

    C'est dans ce contexte culturel qu'il faut situer la vie et l’œuvre de deux grands penseurs qui vécurent dans le sillage d'Abou Ya'qoub Yousouf et bénéficièrent de sa protection : le médecin et philosophe Ibn Toufayl; et celui qui allait devenir son brillant protégé et continuateur : Abou I-Walîd Ibn Rouchd, notre Averroès, l'illustre commentateur d'Aristote, à l'instigation semble-t-il du souverain almohade.

Ibn Toufayl
Ibn Toufayl
Abou Bakr Ibn Toufayl naquit à Guadix, dans la province de Grenade, au tout début du XIIe siècle. Nous ne savons rien de sa famille, de son enfance, ni de son éducation qui se déroula vraisemblablement à Séville et à Cordoue, les deux grands centres intellectuels de cette époque. Certains auteurs affirment qu'il fut l'élève d'Ibn Bâjja, l'Avempace de la scolastique, l'un des grands penseurs non seulement de l'Andalousie, mais également de la philosophie en terre d'Islam, mort en 1138; et la chose aurait pu se faire, paraît même probable. Mais Ibn Toufayl, dans l'introduction de son roman philosophique Hayy Ibn Yaqzânle Vivant, fils du Vigilant»), sur l'itinéraire solitaire du philosophe, en vue d'atteindre une vie supérieure et vraiment divine, au-delà des croyances de la masse et même de celle des théologiens, affirme n'avoir point connu personnellement cet illustre maître. Toujours est-il que la pensée d'Ibn Bâjja ne lui était pas, elle, inconnue; et que certaines des idées développées dans le Hayy Ibn Yaqzân rappellent singulièrement, les thèses du maître de Saragosse dans son Tabdîr al-mutawahhidLe régime du solitaire»). Ibn Toufayl professa la médecine à Grenade, puis occupa différentes charges administratives, notamment celle de secrétaire du gouverneur almohade de Grenade. Nous le trouvons ensuite, à Marrakech, au service du souverain unitariste, Abou Ya'qoûb Yousouf, dont il devint le médecin, et peut-être conseiller, personnel. Les historiens s'accordent pour dire que notre philosophe-médecin jouissait, auprès du calife, d'une grande influence, et qu'il s'en servit pour attirer des savants andalous à la cour de Marrakech. C'est dans ce contexte que devait se dérouler la célèbre rencontre de Marrakech, que je vais vous relater, car elle représente un de ces moments de choix de l'histoire, en terre d'Islam.

    En 1169, Ibn Toufayl introduit auprès du souverain, un jeune philosophe cordouan dont il pensait beaucoup de bien, et qui s'appelait Abou I-Walîd Ibn Rouchd. Nous avons conservé le récit de cette rencontre, de la bouche d'un disciple d' Averroès, qui rapportait les propos de son maître. Le prince almohade interrogea Averroès tout ému de la circonstance : «Que pensent les philosophes du Ciel? Est-ce une substance qui existe de toute éternité, ou qui a eu un commencement?» A cette question, ô combien dangereuse, puisqu'elle oppose philosophes péripatéticiens et hommes de religion, posée en période de stricte rigidité idéologique, et posée de surcroît par un Commandeur des Croyants, le jeune philosophe, saisi de confusion et de crainte, hésita à répondre, et se mit à balbutier. Comprenant le trouble de son interlocuteur, Abôu Ya'qoub Youssouf se tourna vers son médecin-conseiller, et, pour rassurer Averroès, entama une discussion avec Ibn Toufayl. Il montra, par son discours, l'étendue de son érudition, et sa connaissance des philosophes de l'Antiquité et des théologiens. Mis à l'aise, Averroès prit la parole à son tour, et dit ce qu'il avait à dire, établissant que son propre savoir n'avait pas attendu le nombre des années... Abou Ya'qoub Youssouf lui fit remettre un cadeau en argent, un magnifique vêtement d'honneur, et une monture.

   Qu'il me soit permis de clore cet exposé, par l'évocation de cette belle et rare entrevue entre un philosophe et un souverain, tous deux pétris de culture hispanique, dans le Marrakech du XIIe siècle. Elle me paraît un magnifique point d'orgue à la culture que nous a léguée la symbiose exceptionnelle établie en terre andalouse, avant que l'intolérance et la haine ne se saisissent des hommes, et les dressent les uns contre les autres.

 




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