Les cahiers de l'Islam
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Samedi 21 Février 2015

Heidegger et la pensée arabe de Mouchir Basile Aoun



" L’anthropologie arabe est, de son côté, essentiellement marquée par le Coran, pour qui l’homme est le témoin et le vicaire de Dieu. Or, l’orientation exclusive de la raison de l’homo islamicus vers le divin lui confère une dimension éthique aux antipodes de la raison occidentale animée par un souci de maîtrise. Car si l’islam est soumission (islam) et foi (iman), il est aussi bienfaisance (ihsan). C’est ici que les convergences se précisent de plus en plus étant donné que le berger de l’être se soumet à la voix qui émane de la vérité, comme le vicaire de Dieu se soumet à la volonté divine. Le constat de cette proximité est immédiatement suivi par le rappel de la « différence fondamentale qui sépare le Transcendant divin en islam du Transcendant ontologique » "

Nous proposons ici une recension de l'ouvrage " Heidegger et la pensée arabe" de Mouchir Basile Aoun, tirée du 1er volume de la revue académique Les Cahiers de l'Islam, parue à la fin de l'année 2014.

Sur la même thématique, le lecteur intéressé pourra retrouver notre rencontre avec l'auteur de cette recension, Selami Varlik.

Heidegger et la pensée arabe de Mouchir Basile Aoun

Broché : 150 pages
Editeur : L'Harmattan (25 octobre 2011)
Collection : Pensée religieuse & philosophique arabe
Langue : Français
ISBN-13 : 978-2296562462
Dimensions du produit: 24 x 1,2 x 15,5 cm

Sur l'auteur

   
Mouchir Basile Aoun, philosophe libano-français, d’obédience culturelle plurielle, auteur de plusieurs ouvrages publiés au Liban et en France. Docteur en philosophie (France, Allemagne) et licencié en sciences religieuses (Liban). Professeur de philosophie à l’Université Libanaise de Beyrouth où il enseigne l’histoire de la philosophie allemande et l’herméneutique. Ses recherches privilégient tout particulièrement l’interculturalité, les rapports de la philosophie et de la théologie, ainsi que le statut de la raison herméneutique dans l’intelligence de la diversité du phénomène religieux.

Recension

   
    L’ambition de l’ouvrage est de proposer diverses possibilités de rapprochement entre la philosophie de Martin Heidegger (m. 1976) et la pensée arabe contemporaine. Publié dans la collection « Pensée religieuse et philosophie arabe » de L’Harmattan, l’ouvrage est signé Mouchir Aoun, philosophe libanais qui enseigne à l’Université libanaise, à Beyrouth. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de philosophie comparée et de dialogue interreligieux (1). L’auteur commence par un état des lieux général de la réception de l’oeuvre de Heidegger dans le monde arabe. Il constate que, si plusieurs de ses livres ont été traduits (2), la question fondamentale de l’être ne souleva pas d’intérêt majeur, au profit d’ailleurs d’autres pans de sa pensée, touchant, par exemple, la politique, l’art ou le langage. L’auteur explique cette timidité par la haute abstraction conceptuelle de la terminologie heideggérienne et par la centralité de la question de l’être, trop théorique comparée à l’existentialisme, au marxisme ou au positivisme (p. 25). Heidegger n’a certes pas connu de réception massive dans la pensée arabe contemporaine, mais sa pensée est de plus en plus étudiée par des philosophes et intellectuels contemporains, dont l’auteur établit la liste en fonction des aires géographiques et des modes d’approche. D’un côté, nous retrouvons les disciples et fervents défenseurs de sa pensée, et de l’autre les académiciens spécialistes de Heidegger qui gardent une approche critique.
 
    L’ouvrage est constitué de deux parties. La première propose une analyse comparative des structures propres des deux univers intellectuels, heideggérien et arabe. Elle procède en deux temps, en évoquant d’abord les singularités structurelles, pour, dans un deuxième temps, aborder les recoupements thématiques, ainsi que les possibilités de réception qui en découlent. Parmi les différences, l’auteur cite surtout la primauté de la référence religieuse, d’un côté et de la question ontologique, de l’autre. Pourtant, des convergences thématiques restent possibles puisque ces deux univers intellectuels ont en commun une profonde critique du sujet souverain de la philosophie occidentale moderne, et une importance particulière accordée au langage. Le dire poétique, cette maison de l’être selon Heidegger, trouve ainsi un écho dans de la primauté de la langue arabe qui « se déploie dans un champ de précompréhension ontologique préalable à toute élaboration notionnelle » (p.48). L’auteur conclut la première partie en développant plus longuement les possibilités de réception de la philosophie heideggérienne dans la pensée arabe contemporaine. Il recense quatre axes particulièrement importants : l’identité de la pensée, à travers la primauté de la piété référentielle contre les dérives de la rationalité technique ; le politique, où le souci de l’être propre à Heidegger peut, selon l’auteur, prémunir des dérives despotiques ; la question de Dieu, à travers la part de « mystique » (p.70) que recèle la pensée du dernier Heidegger animé par le renoncement aux certitudes rationnelles ; enfin, l’identité de l’homme, puisque c’est dans le déroulement même de l’histoire que l’homme peut à nouveau entendre l’être.
 
    C’est à cette anthropologie ontologique qu’est plus particulièrement consacrée la deuxième partie de l’ouvrage qui procède à une « confrontation » des deux conceptions de l’homme. Après avoir décrit les deux anthropologies respectives, ce second volet développe les différences fondamentales qui les séparent pour, finalement, proposer des pistes de rapprochements possibles. L’auteur s’arrête ici longuement sur la Lettre sur l’humanisme de Heidegger (3), où ce dernier révèle la proximité première entre l’être et l’homme, pourvu que ce dernier ne soit pas considéré comme un sujet souverain qui use du logos comme d’un instrument à sa merci (p. 97). Le début de cette deuxième partie donne pourtant l’occasion à l’auteur d’être très critique envers la position heideggérienne. Il regrette en effet le « mysticisme déroutant » (p. 104) que recèle cette démarche, dont le projet anthropologique reste flou. La critique heideggérienne de la rationalité, également dénoncée en France par Luc Ferry et Alain Renaut, est jugée trop radicale, étant donné que la pensée représentative ne devrait pas être congédiée « en bloc » (p. 112). Plus généralement, le regard que porte Heidegger sur l’histoire de la métaphysique, qui aurait dans sa totalité oublié le sens véritable de la question de l’être, semble tout aussi hâtif, ajoute l’auteur. Il juge, en effet, que Heidegger sélectionne dans l’histoire de la philosophie occidentale les postures accréditant sa critique de l’onto-théologie. Cette position critique s’inscrit parfaitement dans le propos global de l’auteur qui préfère une « réciprocité » entre les pensée arabe et heideggérienne plutôt que l’idée d’un rapport de « domination unilatérale » (p. 122).
 
    L’anthropologie arabe est, de son côté, essentiellement marquée par le Coran, pour qui l’homme est le témoin et le vicaire de Dieu. Or, l’orientation exclusive de la raison de l’homo islamicus vers le divin lui confère une dimension éthique aux antipodes de la raison occidentale animée par un souci de maîtrise. Car si l’islam est soumission (islam) et foi (iman), il est aussi bienfaisance (ihsan). C’est ici que les convergences se précisent de plus en plus étant donné que le berger de l’être se soumet à la voix qui émane de la vérité, comme le vicaire de Dieu se soumet à la volonté divine. Le constat de cette proximité est immédiatement suivi par le rappel de la « différence fondamentale qui sépare le Transcendant divin en islam du Transcendant ontologique » (p. 135). Ainsi, l’« entrecroisement » – car c’est bien de ça qu’il s’agit ici – ne peut occulter l’absence d’une convergence de fond (p. 137), quand bien même cette absence ne peut à son tour empêcher de chercher cette rencontre et ces échanges.
 
   Ces précisions quasi conclusives sont l’occasion d’insister sur le style général auquel a recours l’auteur pour penser cette rencontre intellectuelle. Aoun est bien conscient que cette dernière ne va pas de soi et que le « comparatisme interculturel » a ses limites (p. 12). Non seulement il débute la première partie avec un chapitre introductif insistant sur les « précautions méthodologiques » nécessaires pour une telle entreprise, mais il rappelle en plus régulièrement qu’il s’agit plus d’ouvrir une nouvelle voie de questionnement possible. L’objectif n’est donc pas de proposer des réponses quant à la bonne ou mauvaise façon de lire Heidegger dans le monde arabe. Ainsi, en plus de faire un état des lieux très encourageant sur le rapport de la pensée arabe contemporaine à la philosophie de Heidegger, il est constamment animé par le souci de respecter des différences fondamentales qui séparent les deux univers culturels décrits. Si bien que l’ouvrage prend garde à se présenter comme un essai, dans le sens d’une tentative qui prend principalement la forme d’une question introductive plus que d’une affirmation conclusive. Cette primauté de l’interrogation est d’ailleurs présentée comme en accord avec la façon dont Heidegger insiste sur la primauté de la « question » de l’être. Autrement dit, la démarche de l’auteur a recours, dans sa forme même, à un geste heideggérien qui invite à se méfier des approches instrumentalisantes. Cette prudence méthodologique permet par ailleurs à l’auteur de jeter indirectement, et discrètement, les bases d’une interrogation plus profonde qui doit être menée à propos des conditions de possibilité d’une philosophie comparée touchant la philosophie européenne et la pensée arabe contemporaine.

 
Le lecteur intéressé pourra visionner l'interview de l'auteur expliquant la visée de son ouvrage.


   
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(1) Nous pouvons citer Christianisme et islam. Étude comparée des concepts fondamentaux, Jounieh (Liban), Éditions Saint-Paul, 1997 ; ou plus récemment, Le Christ arabe. Pour une théologie chrétienne arabe de la convivialité, Paris, Cerf, Cogitation Fidei, 2013.
(2) Dont récemment son oeuvre majeure Sein und Zeit, traduite par Fathi al-Meskini et publiée en 2012 (Dar al-Kitab al-Jadid).   
(3) M. Heidegger, Lettre sur l’humanisme, Paris, Aubier-Montaigne, 1964.


 

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