Les cahiers de l'Islam
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Samedi 25 Janvier 2014

De Bonaparte à Balfour. La France, l'Europe occidentale et la Palestine, 1799-1917






 

Éditeur :Cnrs
Date Parution :
Collection : HISTOIRE
Nombre de pages : 464p

Résumé : Cet ensemble d’articles, avant tout destiné aux chercheurs, laisse le lecteur passionné d’histoire du Moyen-Orient sur sa faim.

Depuis la proclamation officielle de la naissance de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, le territoire aujourd’hui partagé entre Israël et la Palestine a fait l’actualité internationale de manière ininterrompue. Par contraste, la période précédente demeure dans une relative obscurité. Il est vrai que, arrachée à son sommeil séculaire par l’expédition de Bonaparte en 1799, la région a constitué tout au long du XIXème et dans la première moitié du XXème siècle une entité aux contours incertains et au statut mal défini. C’est cette lacune que s’attache à combler ces deux ouvrages collectifs dirigés par Dominique Trimbur et Ran Aaronsohn. Le premier, originellement publié en 2001, est consacré à la période s’étendant de l’expédition napoléonienne à la déclaration Balfour en 1917 ; le second, publié en 2008, aborde la période suivante, de la déclaration Balfour à la proclamation de l’État d’Israël.

La Terre sainte dans le jeu des puissances

L’expédition de Bonaparte, si elle réveille l’intérêt économique et littéraire pour la Palestine, avivé par les romantiques français et allemands, n’a cependant pas de conséquences politiques immédiates. Il faut attendre les rivalités croissantes entre la Russie, très active en Palestine à travers le patriarcat grec-orthodoxe, et les puissances catholiques et protestantes pour que soit lancée une véritable course aux implantations sur le territoire. Dans ce contexte, la France joue un rôle prééminent, en tant que protectrice des catholiques latins – ce rôle étant reconnu dès les capitulations de 1770 par l’Empire ottoman. Dès lors, France, Grande-Bretagne, Russie, Italie, Autriche-Hongrie, Prusse activent les canaux traditionnels d’influence, dont les modalités sont décrites dans ce volume. En raison de la forte charge religieuse du territoire, les différentes communautés et congrégations religieuses jouent un rôle essentiel. La recherche de zones d’influence politico-économiques se double d’une lutte de légitimité religieuse, mettant en route un jeu complexe d’interactions entre facteurs de politique intérieure et nécessités de la politique étrangères. Dominique Trimbur et Catherine Nicault montrent ainsi que les tensions croissantes entre les autorités de la IIIème République et les congrégations n’empêchent pas le Quai d’Orsay de maintenir des relations harmonieuses avec celles-ci, grâce notamment à la personnalité des consuls de France successifs, tous fervents catholiques. La faiblesse croissante de la tutelle ottomane favorise ainsi l’obtention d’avantages économiques toujours plus importants, tandis que les différentes communautés religieuses ouvrent des hôpitaux et des établissements d’enseignements.

Dès la fin du XIXème siècle, un phénomène nouveau fait son apparition : l’émergence d’un intérêt des communautés juives d’Europe pour la Palestine. Là encore, les rivalités nationales interfèrent, l’Alliance israélite universelle, d’influence française, s’opposant au Hilfsverein der deutschen Juden, germanophone et plus porté vers l’orthodoxie. Les rivalités, notamment à propos de l’enseignement, iront croissant, se compliquant de l’émergence du mouvement sioniste, dont les objectifs sont différents, jusqu’à la Première Guerre Mondiale qui rebattra définitivement les cartes.

Du Mandat britannique au conflit judéo-arabe

Le deuxième volume commence donc dans un contexte très différent. Après le démantèlement ottoman, le Royaume-Uni se voit confier l’administration de la Palestine sous la forme d’un mandat, c’est-à-dire avec la responsabilité de conduire le territoire à l’indépendance. Si cette domination suscite des espoirs millénaristes, notamment parmi les protestants adventistes, les Britanniques sont rapidement confrontés à des impératifs politiques, notamment la gestion d’une rivalité grandissante entre les communautés juive et arabe, économiques, à travers le développement des infrastructures et un important effort de santé publique, et naturellement religieux. Ce volume met davantage l’accent sur les communautés arabes, auxquelles un seul article était consacré dans le premier volume. L’évolution des intellectuels chrétiens est ainsi retracée par Anthony O’Mahony. Ceux-ci apparaissent quelque peu déchirés entre la recherche d’une alliance avec les mouvements musulmans antisionistes, à travers des comités islamo-chrétiens mis en place à partir de 1918, et les rapports difficiles avec l’islam [1]. De manière générale, la rivalité entre les grandes puissances, visible notamment dans les relations de celles-ci avec l’Université hébraïque de Jérusalem destinée à former la future élite juive, est éclipsée par les tensions de plus en plus fortes entre communautés arabe et juive. Tout se passe comme si l’émergence de classes moyennes dans les populations autochtones avait donné un fondement idéologique aux aspirations nationalistes. Dès lors, les années précédant la Seconde guerre mondiale seront marquées par de graves troubles sociaux, particulièrement entre 1936 et 1939. Si la guerre met temporairement un terme à l’agitation, toutes les conditions sont réunies pour une explosion des antagonismes.

De fait, le 18 avril 1947, les Britanniques annoncent leur renonciation au mandat, remettant aux Nations-Unies le soin de déterminer le futur statut du territoire, à travers la mise en place du Comité spécial sur la Palestine, l’UNSCOP. Dan Bitan analyse soigneusement le détail de ses travaux, mettant en évidence à la fois le souci d’écarter le bloc communiste et celui de maintenir une forme de tutelle occidentale sur les Lieux Saints, pour des raisons à la fois idéologiques et stratégiques. De fait, profitant du relatif désintérêt des sionistes pour la Jérusalem historique, l’UNSCOP parvient à imposer l’étrange formule d’une entité élargie (comprenant la Jérusalem historique et la ville nouvelle), placée sous tutelle internationale et institutionnellement très isolée des deux futurs Etats. Dès le 15 mai 1948, les opérations militaires et l’expulsion des Palestiniens des territoires sous contrôle israélien commencent. L’occupation de l’Est de Jérusalem par la Transjordanie rendra caduque la formule adoptée par l’ONU.

Un ouvrage destiné avant tout aux spécialistes

Ces deux ouvrages, publiés par le Centre de recherches français de Jérusalem, abordent une multitude d’aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle en Terre Sainte. Ils contribuent ainsi à lever le voile sur ce paradoxe d’un territoire aux très fortes résonances symboliques mais demeuré dans un relatif sommeil jusqu’au milieu du XIXème siècle. La succession des articles met en évidence la confrontation entre une Terre sainte idéalisée, véritable construction fantasmatique issue de la sédimentation des imaginaires collectifs, et la réalité plus prosaïque d’un territoire sous-développé et soumis aux appétits croissants des puissances européennes. Le tableau présente parfois une note de pittoresque, ainsi des démêlés du Crédit Lyonnais avec son principal client en Palestine, le patriarcat grec-orthodoxe, dont la solvabilité n’exclut pas une certaine désinvolture dans les paiements… On regrettera l’absence d’un article donnant une vue plus large des événements, le lecteur non averti se perdant parfois dans les dénominations des diverses congrégations et confessions. Il est vrai que les mélanges universitaires sont avant tout destinés à un public de chercheurs. L’article d’Esther Benbassa consacré à l’Alliance israélite universelle, à la fin du premier volume, intéressera néanmoins un public plus vaste. Elle montre en effet les importantes dissensions entre les différentes tendances du mouvement juif, qui ont en partie survécu jusqu’à nos jours. Une frange du judaïsme orthodoxe continue en effet à nier la légitimité de l’État d’Israël, dont le rétablissement doit revenir au Messie lui-même.

Du deuxième volume, on retiendra essentiellement le paradoxe de l’action britannique. Faisant preuve de volontarisme, grâce à une expérience coloniale éprouvée, dans le développement du territoire, étendant le réseau de routes et de chemin de fer, asséchant les marais, menant d’importantes campagnes de vaccinations, ils échouent totalement à contenir la tension croissante entre les communautés juive et arabe. Au sortir de la guerre, le gouvernement Attlee se désintéressera purement et simplement de la question, refusant même de participer aux travaux de l’UNSCOP. On pourra déplorer que les aspects les plus sensibles de l’histoire politique de la région n’aient pas été abordés [2] : la révolte arabe de 1936 n’est mentionnée qu’en passant, tandis que la guerre israélo-arabe et l’expulsion des arabes palestiniens ne sont traitées de front que dans l’article final d’Ilan Pappe, qui porte un jugement très sévère sur l’héritage du mandat britannique [3].

Cet ensemble d’articles, avant tout destiné aux chercheurs, laisse donc le lecteur intéressé par l’histoire du Moyen-Orient quelque peu sur sa faim, en dépit d’éclairages intéressants, en particulier sur la "construction" idéologique et culturelle de la Terre Sainte. On regrettera également les insuffisances de la traduction [4] qui gênent parfois la lecture. En revanche, il est appréciable que la plupart des articles jettent un regard apaisé sur une histoire particulièrement sensible.

En partenariat avec Non-Fiction.

[1] Comme l’a montré le journaliste et écrivain Jean Rolin dans son ouvrage Chrétiens, la communauté chrétienne de Palestine est toujours marquée par ce déchirement.
[2] Volontairement ?
[3] Ses propos sur la politique sanitaire contredisent parfois les données d’autres articles, comme celui que Naomi Shepherd consacre aux problèmes de santé publique sous le Mandat. Ilan Pappe reproche aux Britanniques d’avoir négligé la population arabe, alors que Naomi Shepherd décrit au contraire les nombreuses initiatives ayant conduit à un accroissement notable de l’espérance de vie.
[4] La plupart des articles en anglais ayant été traduits par l’un des auteurs, on ne saurait leur faire grief de ces insuffisances. L’absence de recours à un traducteur professionnel s’explique probablement par des questions de financement !




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