Les cahiers de l'Islam
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Hasna Hussein
Docteure en Sociologie, ses travaux portent les évolutions du rôle et de la représentation des... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 26 Février 2016

Daesh, de quel prophète parle-t-on?



La propagande de Daesh veut à tout prix donner l’impression que son califat autoproclamé s’inspire de la « voie prophétique ». La promotion de ce projet politique repose principalement sur un registre discursif appuyé sur les « actions et des paroles du prophète » c’est-à-dire les hadîth. Le recours à ce genre de contenu permet à Daesh de « légitimer », rendre « licite » les crimes qu’ils perpètrent. Nous tenterons ici, à partir d’une analyse de ce contenu, de déconstruire le discours de Daesh en démontrant ses profondes contradictions internes. Sans même nous positionner sur le terrain exégétique, nous entendons montrer la fragilité de la logique de ce discours superficiel et belliqueux, par une simple approche inductive critique.       

Par Hasna Hussein, sociologue et chercheuse associée à l’Observatoire des radicalisations (FMSH-EHESS, Paris).
Il est possible de retrouver cet article sur le carnet de recherche "Contre-discours radical  
 

1 ère contradiction : de l’extension du domaine des « mécréants » (kouffâr)


Dans un article dédié aux attentats contre Charlie Hebdo publié dans le deuxième numéro de Dar-al-islam (janvier 2015), Daesh tente de « légitimer » l’exécution des « impurs » qui ont osé « insulter et se moquer du prophète bien aimé ». L’argument principal de Daesh repose sur le contenu de deux textes présentés comme des « hadîth » rapportés par Aboû Dâwoûd, un célèbre traditionniste musulman, répertoriés sous les numéros 4361 et 4362. Selon ces deux textes, le prophète aurait « salué » l’assassinat d’un juif et d’une esclave mère de famille accusés de l’avoir insulté.

Comment est-il possible qu’une personne qualifiée par Dieu comme « une miséricorde (Rahmâ) pour les mondes » (Al-Anbiyâ:107), attribut que lui reconnaisse les partisans de Daesh à plusieurs reprises, puisse saluer ce genre d’atrocités ? En outre, selon l’interprétation daeshienne, le Prophète aurait à la fin des temps « ordonné » aux musulmans de faire allégeance au « califat » et de prendre l’épée pour « combattre les ennemis d’Allâh ». C’est l’argument principal avancé par Daesh pour « justifier » les assassinats commis par Amédi Coulibaly dans l’hypercarsher (ainsi que d’une agent de police la veille), dans un article publié dans le même numéro et intitulé Le salut par l’allégeance et l’épée: « C’est exactement ce qu’à fait notre frère Aboû Basîr ‘Abdallâh al-Ifrîqî (qu’Allâh lui accorde les plus hauts degrés du paradis) ». En outre, Daesh tente de renforcer « sa légitimité par la voie prophétique » en multipliant dans son magazine francophone les citations attribuées au prophète à ce sujet : « Les gens du Châm sont le fouet d’Allâh sur terre, avec lequel il se venge de qui comme il veut comme le veut (…) » (Dar al-islam, 5). Mais l’interprétation daeshienne va en fait beaucoup plus loin que ces paroles attribuées au prophète en rendant licite, en son nom et dans l’absolu, « le sang » de tous les « mécréants » et des « ennemis d’Allâh » : « Celui qui est nommé mécréant, ses biens sont licites pour les musulmans et son sang peut être versé, son sang est le sang du chien, pas de péché à le verser, et pas de prix du sang à payer ». Or cette liste des « ennemis d’Allâh » dans l’idéologie takfiriste de Daesh s’étend à toute personne en dehors de leur groupe, Jama’a, qu’ils considèrent quasi-systématiquement comme des « mécréants ».

2 ème contradiction : la légitimation du châtiment contre les « apostats » (mourtaddine)


Le quatrième numéro de Dar-al-islam consacre un article sur Le combat contre les apostats dans lequel l’interprétation daeshienne tente de construire un argument « prophétique » sur l’«obligation » de combattre ce qu’ils appellent les « apostats » : « Les mécréants apostats doivent être combattus avant les mécréants de base ». On y raconte, en se référant à Al-Boukhâri, n° 6802, que le prophète aurait ordonné à ses combattants de « couper les mains et les pieds » des membres de la tribu ‘Okl accusés d’apostasie et de leur « crever leurs yeux et de ne pas les cautériser jusqu’à ce qu’ils meurent ». Comment peut-on imaginer que celui qu’ils nomment eux-mêmes par ailleurs le compatissant (Ra’ûf) puisse être ordonner ce genre d’actions cruelles ?

Les idéologues francophones de Daesh (comme leur Etat-major) procède ainsi, de proche en proche, à une reconstruction belliqueuse de la figure du prophète, comme on le voit par exemple dans ce passage publié dans le cinquième numéro de leur magazine francophone :
 « Nous témoignons que Muhammad est le serviteur d’Allâh (sur lui la prière et la paix) celui qui rit en tuant (nous soulignons), celui que son Seigneur a envoyé avant l’heure avec l’épée jusqu’à ce qu’il soit adoré Seul sans associés (…) ». Comment ceux-là même qui mettent en avant ce type de récits mythologiques dans leur doctrine peuvent-ils par ailleurs parer la figure du prophète de toutes les vertus. Le Muhammad qu’ils construisent est pour le moins pourvus d’attributs contradictoires pour ne pas dire antinomiques.

3 ème contradiction : la schizophrénie à l’égard des gens du Livre (ahl-al-kitâb)

Le prophète aurait ordonné à sa communauté, selon l’interprétation de Daesh, de ne pas « saluer les juifs et les chrétiens en premier » et de les « forcez-les à prendre la partie la plus étroite de la route ». L’interprétation daeshienne du statut des gens du Livre présumée se situer « dans la voie prophétique » va encore plus loin: « le messager d’Allah ne cessa (…) de dénigrer leur religion, de la blâmer, d’avertir contre elle, et de les menacer et les intimider par la menace divine en tout temps et en tout lieu » (Dar-al-islam, 8). Sur ce point, il suffirait de reprendre les versets du Coran traitant du statut d’ahl al kitâb, mais nous avons précisé en introduction que notre approche ne serait pas exégétique. Nous renverrons simplement à une étude en français sur cette question (à partir des versets coraniques concernés), celle de Dr. Al Ajamî dans son ouvrage Que dit vraiment le Coran (édition Zénith, 2011, chapitre « Relations avec les autres religions », pp 258 à 270 puis 330 à 346). Contentons-nous de relever que Daesh tente ici de montrer que sa haine et sa politique de déshumanisation contre les « les juifs et les chrétiens » (qualifiés alternativement d’ « ahl al kitâb » ou de « mécréants ») s’inscrit dans un acte d’obéissance au prophète. Ce qui apparaît comme une haine sans limite contre l’altérité confessionnelle montre en fait toute la schizophrénie de cette mouvance terroriste, qui vante dans plusieurs numéros de sa revue le bien-vivre des chrétiens de Raqqa :
Capture d’écran du magazine Dar al-islam, n°5, juillet 2015, p. 19
Capture d’écran du magazine Dar al-islam, n°5, juillet 2015, p. 19


Cette schizophrénie peut même se retrouver dans une seule et même page. Dans la capture d’écran ci-dessous, on lit des propos d’apparente tolérance vis-à-vis des édifices du culte chrétien… qui posent comme conditions de ne pouvoir ni en construire ni rénover ceux qui seraient l’objet de détérioration. Or, pour boucler le cercle discursif de ses contradictions, Daesh illustre cette page par des photos d’églises… en train d’être saccagés par leurs militants.
 
Capture d’écran du magazine Dar al-islam, n°5, juillet 2015, p. 20
Capture d’écran du magazine Dar al-islam, n°5, juillet 2015, p. 20


Le discours médiatique de Daesh sur l’image du prophète (et ses compagnons) se caractérise par son ambivalence, son ambiguïté et son mimétisme. Ce discours repose sur une reconstruction belliqueuse et détournée de l’image du prophète où des textes sélectionnés attribués à celui-ci sont souvent utilisés en guise de confirmation et de légitimation a posteriori d’actes atroces. L’ambiguïté de ce discours se repère au niveau de l’interprétation de certaines paroles attribuées au prophète. Ainsi, Daesh procède à des interprétations adaptées et mesurées pour défendre ses propos sans prendre en considération le contexte et le temps dans lesquels certaines paroles et actions ont été énoncées. Enfin, ce discours se caractérise par un « désir mimétique », dans le sens que donne René Girard, en donnant l’illusion qu’il existe une communion entre leur projet politico-militaire et les comportements du prophète et de ses compagnons.