Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 3 Avril 2026

BOUQUET Olivier, Vie et mort d’un grand vizir. Halil Hamid Pacha (1736-1785). Biographie de l’Empire ottoman



Dans ce livre impressionnant par la reconstitution méticuleuse et passionnée de tout un monde quasiment perdu, armé de pas moins de 382 photographies et illustrations, l’historien Olivier Bouquet enquête, tour à tour, sur la postérité d’un des 218 grands vizirs de l’Empire ottoman, puis sur la vie de ce dénommé Halil Hamid Pacha, et enfin dans le dernier et dixième chapitre ainsi que dans l’épilogue, sur les conditions et les raisons de sa mort.
M'hamed Oualdi
 
Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée , 153| septembre 2023 sous licence Creative Commons (BY NC SA).
 

 

Broché: 680 pages
Editeur :
Belles Lettres (4 février 2022)
Collection : Studies in Comparative Religion
Langue : Français
ISBN-13:
978-2251452432

Quatrième de couverture

    Le 31 mars 1785, Halil Hamid Pacha est révoqué de ses fonctions de grand vizir. Envoyé en exil, ses biens sont confisqués et ses maisons scellées. Nommé gouverneur, il ne rejoint pas son poste : il est exécuté sur l’île de Ténédos (Bozcaada). Rapportée au palais de Topkapı, sa tête est exposée à la vue de tous, sur un plateau d’argent. Pourquoi le sultan a-t-il mis à mort le pacha de la Porte ottomane ?

    Halil Hamid avait des enfants. La plupart de leurs descendants vivent en Turquie. Olivier Bouquet a retrouvé leur trace dans un diagramme conservé chez un érudit grec d’Istanbul. Il a rencontré ceux qui administraient la fondation pieuse du prestigieux ancêtre. Ils lui ont confié des documents d’une grande richesse. Dossiers et inventaires sous le bras, l’historien a mené l’enquête à Isparta, ville d’origine du vizir. Il a retrouvé les fontaines, maisons et couvents établis par sa fondation pieuse, à Istanbul, en Anatolie et dans les Balkans. Il a recueilli les empreintes laissées par le dignitaire dans la mémoire du pays, de sa région et de sa lignée.

    Voici une biographie d’un genre nouveau. Vie et mort : elles prennent sens l’une par l’autre. Elles s’éclairent par le croisement de trois axes narratifs : le dernier mois de la vie du pacha, entre sa révocation et son exécution ; ses deux années passées dans l’enfer de la Sublime Porte ; ses trois décennies au service du sultan. Jeune scribe, chef de bureau, haut dignitaire, fondateur d’œuvres pies, Halil Hamid s’élève dans la hiérarchie impériale. Mais provincial d’Anatolie, Stambouliote de vie et de carrière, père de six enfants, chef de maison, familier des soufis et ami des lettrés, il est un homme de son temps et un Ottoman en situation.

    Ce n’est pas seulement un grand vizir qui trouve ici sa biographie : c’est l’Empire ottoman du XVIIIe siècle. Sur l’architecture des résidences et le détail des biens, sur la diversité des meubles et la préciosité des tissus, sur la splendeur des armes et des bijoux, le lecteur trouvera dans ce livre la richesse de descriptions détaillées, servies par un ensemble de 382 illustrations.

    Il pourra aussi comprendre les projections néo-ottomanes à l’œuvre dans la Turquie d’aujourd’hui à la lumière du passé impérial. Un passé d’autant plus fantasmé qu’il est peu connu.


    Historien français, Olivier Bouquet est spécialiste de l’Empire ottoman. Paléographe, il est professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Paris et chercheur au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Auteur de Les pachas du sultan. Essai sur les agents supérieurs de l’État ottoman, 1839-1909 (2007), Les noblesses du nom. Essai d’anthroponymie ottomane (2013) et Histoire du Moyen-Orient, de l’Empire ottoman à nos jours (avec Ph. Pétriat & P. Vermeren, 2016), il a récemment publié Les Ottomans. Questions d’Orient (2018) et Quand les Ottomans firent le point. Histoire graphique, technique et linguistique de la ponctuation turque ottomane (2019).


 

Recension

    Par M'hamed Oualdi
 
    Dans ce livre impressionnant par la reconstitution méticuleuse et passionnée de tout un monde quasiment perdu, armé de pas moins de 382 photographies et illustrations, l’historien Olivier Bouquet enquête, tour à tour, sur la postérité d’un des 218 grands vizirs de l’Empire ottoman, puis sur la vie de ce dénommé Halil Hamid Pacha, et enfin dans le dernier et dixième chapitre ainsi que dans l’épilogue, sur les conditions et les raisons de sa mort.

    La première partie sur la postérité du grand vizir mène le lecteur sur les pas de Halil Hamid Pacha à partir de notre temps. D’abord en nous présentant, au fil du premier chapitre, quelques-uns de ses descendants encore en vie, dans des restaurants d’Istanbul, sur un club de tennis et dans des demeures bourgeoises… Puis, dans le deuxième chapitre, en partant sur les traces de ce qui est resté de ce grand vizir dans l’espace public (fontaines, mosquées, madrasas, bibliothèques) en province, à Isparta, lieu d’origine de la famille de Halil Hamid Pacha.

    À dessein, cette première partie est la plus problématisée de l’ouvrage. Dans un aller-retour constant et stimulant entre l’ère de l’AKP, le temps du kémalisme, et les derniers temps de l’Empire ottoman, O. Bouquet montre comment les descendants de Halil Hamid Pacha ont su négocier les principaux tournants historiques de la Turquie contemporaine. Dès la fin de l’Empire, ce lignage fournit un « homme nouveau » aux rangs kemalistes, une figure pivot de la mémoire familiale : Celal Bükey (malgré l’homonymie, l’auteur nous confesse n’avoir rien à voir avec ce personnage).

    Sous la République, la même famille s’ancre dans une certaine modernité en donnant à la Turquie post-ottomane des grands médecins, des hommes d’affaires, des scientifiques, des sportifs et même des artistes (p. 46). Lorsque le régime républicain commence à s’autoriser une nostalgie ottomane, à partir des années 1960 et surtout à la fin du XXe siècle, les descendants de Halil Hamid Pacha illustrent leurs livres d’or d’archives ottomanes. Enfin, au temps de l’islamisme et de l’ultranationalisme, ce lignage de notables éprouverait, selon l’auteur, « des difficultés comparables aux affres éprouvées par des noblesses cosmopolites de la Belle Époque précipitées dans la Grande Guerre » (p. 57) : il leur faut prouver qu’ils ne sont pas des outsiders mais des gens qui ont eux aussi des racines profondes dans le pays…

    Les aléas d’une transition entre empire, république et post-kémalisme sont condensés dans l’histoire d’un lignage. O. Bouquet décline cette même réflexion sur les chevauchements des temps et des références politiques lorsqu’il enquête sur le buste de Halil Hamid Pacha se trouvant parmi 5 statues représentant les visages supposés de cinq vizirs ottomans et celui d’un ancien premier originaire d’un ancien Premier ministre Süleyman Demirel (tous originaires d’Isparta ou lorsque dans la même ville, il retrouve, dans le deuxième chapitre, une fontaine en marbre, rénovée en 2008, construite par le vizir en 1779-1780 et enregistrée dans la fondation de son vakf en 1784. Ces deux chapitres ouvrent une bonne partie des pistes qu’il y aurait encore à emprunter et à creuser pour comprendre l’ampleur des legs ottomans sur les gens, les bâtiments et les choses depuis plus d’un siècle en Turquie et dans les anciens domaines de l’empire, de Tlemcen à Bagdad…

    La seconde partie, composée des huit autres chapitres du livre, narre la vie, la chute et la mort du grand vizir. Sa carrière est déployée dans le deuxième chapitre, depuis sa montée à Istanbul vers 13-14 ans à la suite de son père, un esclave affranchi, et du patron (mawlâ) de ce dernier, puis au fil de son insertion dans l’administration des sultans, à des fonctions de scribe, de receveur général jusqu’à son ascension à des fonctions de chancelier, d’intendant de la Porte ( kahya ou second du vizir) en 1780 puis de grand vizir en 1782. Le chapitre suivant s’arrête sur ce qu’était la vie d’un vizir à cette époque : ses palais, ses réceptions, ses tenues, le prestige matériel de cette charge, et à ce niveau de puissance, l’art de monter à cheval ou celui de fumer dans ces cercles du gouvernants et d’hommes de l’écrit. L’immersion dans ce moment matériel de la fin d’un XVIIIe siècle est complète pour le lecteur par un aller et retour entre descriptions fidèles et une myriade de détails picturaux savamment choisis par l’auteur. Pourquoi, à partir de cette partie du livre, l’auteur opte-t-il pour la narration et la reconstitution scrupuleuse de cet univers ? Il ne l’explique pas, mais nous pouvons penser que par ce choix, il va à rebours de productions en langue anglaise sur le monde ottoman. Prépondérantes, donnant le ton pour ce champ, ces études, à force de thèses parfois définitives, de « main argument », de grandes idées iconoclastes fondées sur des dossiers d’archives peu épais, ont oublié de nous mener vers l’intimité, dans le quotidien de ces hommes et femmes d’empire, négligeant souvent de restituer l’épaisseur de leurs vies, leur sensibilité et leur ressenti.

    À partir du cinquième chapitre, O. Bouquet nous entraine vers le cœur de son projet, ce qui fut à l’origine de cet ouvrage : reconstituer les étapes de fondation du vakf modeste de ce vizir. Établi en un an et demi, soit durant la moitié du temps que Halil Hamid Pacha a occupé à la fonction de grand vizir, ce vakf est étoffé mois après mois par la constitution de bibliothèques, la construction de madrasas, de caravansérails, de casernes, de fontaines de quartiers et de fours à pain. Ce vakf est modeste mais adossé à une richesse accumulée à une vitesse prodigieuse : dans le sixième chapitre consacré aux raisons qui ont amené Halil Hamid Pacha à choisir d’accepter la position prestigieuse mais ô combien risquée de vizir, O. Bouquet révèle que « la somme de l’inventaire des biens de Halil Hamid correspond à ce que toucheraient un ouvrier qualifié en 197 années de labeur et un ouvrier en 394 années » (p. 274).

    L’auteur commence alors à tirer un autre fil du livre – et peut être de notre point de vue, le fil rouge et essentiel - : à savoir, une enquête sur ce qu’un grand vizir de l’empire construit par ses fondations. Comment il contribue par ses œuvres à l’expansion et à la consolidation de l’ordre ottoman. Et surtout ce que deviennent ces parcelles d’empire établies par un dignitaire après sa disgrâce (chapitre 7), son exil (chapitre 8) et la confiscation de ses biens (chapitre 9). L’auteur examine chacune de ces étapes tout en entretenant un suspense sur la fin de cet ancien grand vizir (chapitre 10 et épilogue) que nous ne révèlerons pas ici pour ne pas dévoiler le grand retournement de cet ouvrage.

    Ce versant du livre qui suit la chute du vizir revient sur des aspects fondamentaux de la culture politique ottomane. D’abord, le recours à l’exil et l’éloignement d’Istanbul comme une manière de punir des hommes autrefois puissants et pour les empêcher d’ourdir des complots et des révoltes au cœur de l’empire. Ensuite, la confiscation des biens des hommes disgraciés. Comme le démontre O. Bouquet, ces confiscations n’étaient pas qu’une manifestation de l’arbitraire et de la toute-puissance des sultans. Elles obéissaient à plusieurs logiques : une logique de proportionnalité (« Plus le dignitaire est élevé dans la hiérarchie, plus il est supposé riche, plus la confiscation parait justifiée », p. 376) ; une logique de remboursement prioritaire des dettes du grand vizir ; et une dernière logique de dissociation des biens accumulés par le grand vizir à ses fonctions et des biens de son lignage car les enfants de Halil Hamid Pacha ne devaient pas hériter des biens acquis par le père dans ses fonctions de vizir.

    Page après page, sous une forme en apparence classique, le lecteur peut ressentir à quel point l’auteur a voulu tester des limites et expérimenter de nouvelles formes pour une étude d’histoire ottomane. L’ouvrage innove par son iconographie foisonnante mais aussi lorsque l’historien et une partie de sa descendance deviennent des acteurs de cette longue histoire ottomane. O. Bouquet confirme son audace lorsqu’il insère en début de chapitre et de section, des citations de Michel Rocard, d’Edouard Balladur, un extrait de la conversation téléphonique entre Erdogan et son fils, voire même des répliques de la comédie La folie des grandeurs de Gérard Oury…

    Le choix du récit et de la reconstitution fidèle comme mode de construction majeur du livre, la volonté de l’auteur de s’adresser à un lectorat plus large que le cercle des spécialistes et des chercheurs épris de débats historiographiques n’ont peut-être pu lui laisser la place pour confronter sur les thèmes fondamentaux de l’urbanisation par le vaqf, de l’exil et de la confiscation des biens, le cas du grand vizir Halil Hamid Pacha à d’autres cas et plus généralement à une historiographie très riche sur ces questions.

    Car que nous dit plus largement ce cas ? Sans doute, qu’il nous faut continuer à comprendre les logiques de cette culture politique comme n’ont cessé de le faire les ottomanistes plutôt que les renvoyer aux affres d’un despotisme oriental uniquement nourri de passions et d’arbitraires. Mais, surtout, que c’est pour partie, par ces cycles d’ascension de dignitaires, d’accumulation de richesses, suivis de disgrâces et de pertes que s’est édifiée une partie de l’empire, ici son cœur anatolien et par capillarité d’autres provinces. Mais alors, cette construction politique, territoriale et matérielle par la grâce et la disgrâce de grands personnages se distinguerait-elle des régimes monarchiques européens de la même période ? L’auteur prolifique a déjà exploré des pistes nouvelles sur les liens entre confiscation, donation, succession et histoire des techniques dans au moins une autre publication scientifique1. Ce cas amène aussi à se demander si cette histoire patrimoniale mouvementée, brusque et violente a encore des répercussions contemporaines. Si la boucle peut être bouclée, quel lien d’ailleurs l’auteur établit-il entre la fin de son ouvrage, la violence d’une chute politique, et sa première partie, sur les quêtes généalogiques des descendants du grand vizir ?



    M'hamed Oualdi, « BOUQUET Olivier, Vie et mort d’un grand vizir. Halil Hamid Pacha (1736-1785). Biographie de l’Empire ottoman », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 153 | 2023, mis en ligne le 15 juin 2023, consulté le 23 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/remmm/19136 ; DOI : https://doi.org/10.4000/remmm.19136


 

Notes

_____________________

[1] Bijoux de famille. Confiscation, donation et succession dans une famille de dignitaires ottomans de la fin du XVIIIe siècle », Turcica. Revue d’études turques, 52, 2021, p. 103-160.


 

BOUQUET Olivier, Vie et mort d’un grand vizir. Halil Hamid Pacha (1736-1785). Biographie de l’Empire ottoman





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