Les cahiers de l'Islam
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Mercredi 24 Avril 2019

Asma Lamrabet : « La réforme de la pensée islamique est aujourd’hui indispensable »

Propos recueillis par Khadija Skalli



Réputée pour son franc-parler, Asma Lamrabet, théologienne et chercheuse engagée dans la relec­ture réformiste de l’Islam, souligne l’urgence de la réinterprétation des textes religieux pour faire face au ra­dicalisme. Entretien.
Par le site
Maroc diplomatique.
 

Asma Lamrabet
Asma Lamrabet
Pour combattre  le radicalisme,  il faut non  seulement  une approche  géopolitique,  sécuritaire et  socio-économique, mais surtout une nouvelle approche théologique.  Et elle passe par  la réforme  de la pensée.

Actualité oblige, le Pape a effec­tué, fin mars, une visite au Maroc. Cette visite renforcera-t-elle, selon vous, la position du Maroc en tant que pays d’islam du juste milieu face à la montée de la radicalisation ?

- Oui, sûrement ! La visite du Pape renforcera cette position, qui est déjà connue du Maroc. Malgré l’extrémisme et les menaces radicales, le Maroc prône un islam modéré. Un islam popu­laire, spontané et ouvert aux autres re­ligions. L’hospitalité du coeur au Maroc est légendaire et le pays n’a jamais eu de réels problèmes avec les autres reli­gions monothéistes. Les Marocains ont toujours, cette aptitude spontanée de l’acceptation de l’autre quel qu’il soit.
 
La Nouvelle-Zélande a été frappée récemment par une attaque terroriste sans précédent. Un homme extrémiste de droite a ouvert le feu dans deux mosquées, faisant une cinquantaine de morts. Comment expliquez-vous la montée de l’islamophobie dans le monde ?

- D’abord, l’extrémisme n’a pas de religion. On a tendance, ces dernières années, à confondre l’extrémisme radi­cal, ce qu’on appelle le terrorisme, avec l’islam. Cet attentat terroriste nous dé­montre que cette idéologie extrémiste du rejet et de la haine de l’autre n’est pas intrinsèque à une religion donnée.
Oui, l’islamophobie existe bel et bien, elle est même devenue aujourd’hui ba­nalisée et ce, entre autres, du fait de la montée de l’extrémisme, qui se fait au nom de l’islam. Ceci a créé une peur des musulmans et de l’islam. Mais, il y a aussi en jeu d’autres facteurs dont notamment le phénomène de l’immi­gration. Il est issu, majoritairement, des pays subsahariens ou du Moyen Orient. Cette immigration est devenue à « visibilité » musulmane. C’est ce qui a donné lieu à cette peur de l’étranger, inhérente à l’histoire des migrations humaines. Cet étranger symbolise l’al­térité, autrement dit, cet Autre que l’on ne connaît pas et dont on ignore l’his­toire. L’islamophobie naît plus de cette ignorance que d’autres choses.

En parallèle, l’intégrisme pro­gresse dans les pays occidentaux parmi les communautés mu­sulmanes. Quelles en sont les raisons ? Est-ce le rejet res­senti par les musulmans dans le pays d’accueil ou la respon­sabilité de l’encadrement reli­gieux incombe entièrement au pays d’origine ?

- C’est extrêmement com­plexe. Il y a toutes ces raisons. La responsabilité de l’enca­drement religieux est parta­gée entre les pays d’accueil et d’origine. Nul ne peut dire au­jourd’hui qu’elle est la cause exacte du radicalisme et du terrorisme au nom de l’islam. Plusieurs études et recherches ont été réalisées à ce sujet sans toutefois trancher.
On ne peut pas lier cela à l’islam en tant que religion, ni uniquement à la précarité socio-économique et encore moins à un problème identitaire. Les causes de l’islamophobie sont multi­ples et en fait imbriquées. Il y a la géo­politique, l’immigration, le problème d’intégration socio-économique et la question identitaire. Toutes ces pro­blématiques se croisent et nourrissent le sentiment de frustration, du rejet et de haine envers un Occident dominant. Mais il y a pire ! Certains idéologues au nom de l’islam donnent des argu­ments théologiques pour justifier cette violence. L’argumentaire théologique utilise certains versets, hors de leur contexte historique et cautionne le fait que l’on ait le droit légitime d’aller combattre voire tuer l’autre, le non-mu­sulman, le mécréant, considéré comme un ennemi.

Alors comment combattre le radi­calisme ?

- A mon avis, l’approche sécuritaire est certes importante mais demeure à elle seule insuffisante. Pour combattre le radicalisme, il faut non seulement une approche géopolitique, sécuritaire et socio-économique, mais surtout une nouvelle approche théologique. Et elle passe par la réforme de la pensée musulmane et du discours religieux. Chose que le monde arabo-musulman refuse encore d’entreprendre sérieuse­ment et c’est cette impasse théologique qui, aujourd’hui, constitue la trame de fond de la majorité des problématiques structurelles aux pays musulmans.
Nous n’avons pas uniquement des problèmes liés à la violence mais éga­lement au niveau des libertés indivi­duelles, de la liberté de conviction et de la question de l’égalité homme-femme. On ne peut plus se taire sur cela. L’is­lam, en tant que message spirituel, n’est pas la cause du radicalisme ou de toutes ces problématiques, cependant il faudrait reconnaître que c’est à par­tir d’un discours islamique littéraliste, rigoriste, puisé dans un corpus isla­mique traditionaliste archaïque et sa­cralisé que l’idéologie extrémiste puise sa force et sa matière première pour en­doctriner les plus vulnérables.

Le débat sur l’égalité dans l’héri­tage a disparu de la scène nationale. Est-ce que les voix conservatrices ont pris le dessus sur les autres voix qui prônent l’Ijtihad notamment sur la question de Taâssib ?

- Le débat sur l’égalité dans l’héritage est omniprésent au niveau de la société civile, des centres de recherche et des universités, mais il n’est pas médiatisé. Il a même créé une prise de conscience. Face à cette mobilisation de la socié­té civile, il y a le silence assourdissant du gouvernement et des institutions officielles, à l’exception du CNDH. La présidente du Conseil national des droits humains Amina Bouayach s’est exprimée, dernièrement, sur la néces­sité de débattre de cette question. Le débat est également absent au sein des partis politiques, à l’exception de quelques rares partis, dont le PPS qui a organisé dernièrement une rencontre à ce sujet-là.

Malheureusement, le gouvernement et les institutions religieuses, sont en décalage avec les défis, les réalités et les métamorphoses de la société. Dans tous les cas, le débat continue. Il est là puisque ce sont des questionnements lé­gitimes de notre société d’aujourd’hui. Et un jour ou l’autre, il faudra que le gouvernement et ses institutions re­gardent la réalité en face et décident d’ouvrir un débat serein sur ce sujet, certes, sensible mais que l’on ne peut plus continuer à éviter.
 

Vous êtes chercheuse engagée dans la relecture réformiste de l’islam. Quels sont les domaines religieux se rapportant à la femme où il y a possi­bilité de l’Ijtihad ?

Personnellement, je pense que tout ce qui touche aux questions sociales est ouvert à l’Ijtihad. L’islam dans son essence est une religion de liberté (fi­tra), de justice et de libération des êtres humains. Ces valeurs ont été mar­ginalisées par la lecture sclérosée (ta­qlid). L’islam, nous offre une éthique, des valeurs morales et des latitudes qui nous permettent, voire nous incite, à être dans cette perpétuelle exigence de contextualisation du message avec notre vécu et notre réalité. Le coran comme texte sacré, socle de l’islam, se tait des fois sur beaucoup de choses. Et justement, ce silence-là est aussi une permission ouverte à la contextualisa­tion. On ne peut pas vivre sa religion de façon épanouie si on reste enfermé dans une seule et immuable lecture. L’Ijtihad doit être appliqué à beau­coup d’autres questions et non pas uniquement à la question de l’égalité homme femme. Bien sûr, mis à part le culte, autrement dit la dimension des « ibadates » qui reste de l’ordre de l’immuable (tawabit), la dimension sociale « mouaâmalates », doit rester ouverte à la contextualisation et à la réforme et ce contrairement à l’ap­proche du « taqlid », qui est une lecture complètement fermée et rigoriste qui entrave l’évolution des musulmans et leur intégration dans la modernité.

Des voix s’élèvent pour dénoncer un recul des droits des femmes maro­caines. Partagez-vous le même avis ?

- Je pense qu’il y a un statu quo plu­tôt qu’une régression des droits des femmes marocaines. Le Maroc a en­gagé deux réformes importantes. La première réforme est celle de la Mou­dawana initiée en 2004. Elle a marqué une évolution assez importante concer­nant les droits des femmes. Le Maroc était vraiment avant-gardiste avec la Tunisie, par rapport au reste des pays du monde arabo-musulman. Je crois qu’il ne faut pas négliger ces avancées.
Malheureusement, ces avancées sont restées limités sur le plan de la réalité. Je l’ai déjà dit précédemment, on a fait l’impasse sur la réforme de la pensée et sur l’éducation. Et donc quand on fait l’impasse sur la pensée et l’éducation il n’est pas étonnant de constater le dé­calage entre les lois et leur application sur le terrain.





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