Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 13 Décembre 2019

Une autre foi. Itinéraires de conversions en France : juifs, chrétiens, musulmans



Les histoires de conversions rapportées dans cet ouvrage témoignent des redéfinitions en cours des identités religieuses en France et la singularité des nouveaux convertis dans un pays laïc et sécularisé, croyants dans un monde incroyant.
Par Gaétan du Roy

Publiée en partenariat avec " Liens socio ", Le portail francophone des sciences sociales.

 

Une autre foi. Itinéraires de conversions en France : juifs, chrétiens, musulmans
Broché : 148 pages
Editeur : Publications de L'Université de Provence
Date de sortie : 4 décembre 2015 
Collection : Publications de L'Université de Provence
Langue : Français
ISBN-13 : 979-1032000328

Quatrième de couverture

La conversion religieuse est un processus énigmatique, parfois insaisissable, entre les bouleversements spirituels et leur encadrement religieux, entre la portée d'un changement individuel et l'ampleur de ses effets sociaux. A partir d'une ethnographie de la conversion religieuse menée durant plusieurs années et avec une optique comparative inédite entre les trois monothéismes, l'ouvrage détaille la façon dont on se convertit aujourd'hui en France. Loin de l'idée communément admise de l'abjuration soudaine d'un individu, ce livre montre le rôle central de la nouvelle religion dans l'émergence d'un récit de conversion et l'importance cruciale des proches (familles et amis) dans l'évolution spirituelle des convertis qui vivent en quelque sorte un coming-out religieux. En laissant une large place à ceux qui traversent, encadrent et accompagnent cette odyssée spirituelle, l'ouvrage détaille les étapes de la conversion religieuse en montrant ce qui est attendu des convertis et les façons dont ils s'emploient à y répondre. L'auteur développe une conception relationnelle des conversions religieuses tout en questionnant la place contestée du religieux dans la société française. Les histoires de conversions rapportées dans cet ouvrage témoignent des redéfinitions en cours des identités religieuses en France et la singularité des nouveaux convertis dans un pays laïc et sécularisé, croyants dans un monde incroyant.

Recension

Loïc Le Pape se propose dans cet ouvrage de comparer les itinéraires de conversion dans les trois monothéismes, en France, à travers une enquête de terrain approfondie. L’auteur inscrit sa démarche dans le sillage de la sociologie pragmatique française (Boltanski, Thévenot, Lemieux) et s’intéresse particulièrement aux récits de conversion. Là réside l’intérêt principal de l’ouvrage. En effet, ces récits sont considérés bien sûr comme une source d’information sur le vécu et le ressenti des convertis, mais ils sont en outre vus comme des actes, le résultat d’une compétence à se raconter à des publics souvent réticents. L. Le Pape a également mené une observation participante dans des groupes de convertis et tenté d’inscrire les récits dans leurs contextes d’énonciation.

Le livre est structuré en trois parties. C’est tout naturellement l’entrée en religion qui inaugure le parcours. L. Le Pape présente l’entrée en religion des convertis comme une épreuve formatée essentiellement par les institutions d’accueil. Les différentes traditions religieuses concernées présentent bien entendu d’importantes différences les unes par-rapport aux autres, ainsi les autorités juives s’occuperont dans un premier temps à décourager les individus tentés par le judaïsme pour les mettre à l’épreuve. Mais l’auteur montre aussi que la conversion ne répond pas à un format établi une fois pour toutes, que le converti évolue dans l’interaction avec les hommes de religion. Les candidats à la conversion doivent dès lors apprendre à parler de leur foi, à ajuster l’exposé de leurs motivations à intégrer une nouvelle religion, notamment dans les cas où la démarche est enclenchée par un projet de mariage. Enfin, les Églises, une fois la conversion accomplie, doivent intégrer le nouveau croyant, et canaliser « les émotions trop fortes » (p. 83) qui sont souvent à la base de leur cheminement. Il faut « favoriser le passage de l’émotion individuelle au sentiment collectif » (p. 80). Ensuite, à la manière d’une convention tacite, l’oubli de la conversion s’impose d’abord parce qu’elle apparaît souvent comme une trahison (celle de la religion originelle) mais aussi car le statut de converti peut attirer la méfiance principalement quand il s’agit d’islam.

L’auteur nous propose dans une deuxième partie d’étudier les manières de « dire sa conversion ». Supposons donc, pour commencer, que raconter sa conversion à autrui, qu’il soit familier ou pas, est une publicisation […] d’une histoire privée, et que cela nécessite des compétences (p. 92).

Pour être recevable par autrui le récit de la conversion doit montrer un « engagement distancié » (p. 95) c’est-à-dire rendre acceptable la narration de l’expérience religieuse intense vécue dans l’intimité, en marquant une forme de relativisation ou en faisant part de ses doutes. La phase de doute est d’ailleurs – au-delà de sa fonction dans l’énonciation de face-à-face – un moment important dans la structure typique du récit. La narration de la conversion exige aussi, de celui qui doit l’assumer dans des discussions, de savoir réagir face aux étonnements et aux interrogations qui peuvent aller jusqu’à prendre la forme du sarcasme. Il est parfois nécessaire de se montrer capable d’en rire avec les autres, de prendre sur soi pour ne pas réagir à l’offense ou, d’autre fois, de couper court à la discussion avec un interlocuteur désobligeant. Le converti doit donc être capable de parler de soi-même dans plusieurs contextes et de s’adapter aux publics et aux circonstances. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, parler de soi dans l’espace privé n’est pas forcément le plus simple. Même dans le contexte intime, « les convertis sont amenés à diversifier les façons de parler d’eux-mêmes » (p. 125). Par exemple Djamel, qui a choisi de renoncer à l’islam pour le catholicisme, confie pouvoir en parler à ses frères et sœurs mais pas à ses parents qui le vivraient difficilement. Les blogs quant à eux – sur lesquels se racontent de plus en plus de conversions – sont un espace ou privé et public sont difficiles à départager, mais qui sont de plus en plus consultés par ceux qui sont en quête d’un accomplissement spirituel. L. Le Pape laisse en suspens cette orientation de recherche qui pourrait prolonger l’investigation de cette thématique de la conversion.

La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « être croyant dans un monde incroyant ». Il s’agit en quelque sorte de juger de l’influence du contexte sur les compétences à mettre en œuvre par les convertis. L’auteur, en s’inspirant de Charles Taylor et de son Âge séculier [1], insiste sur le fait que les Occidentaux vivent aujourd’hui dans un monde où la religion relève essentiellement d’un choix au même titre que l’incroyance. De même, ajoute L. Le Pape, le choix religieux peut souvent constituer un stigmate social, surtout dans le contexte français empreint de méfiance vis-à-vis du religieux. Le maintien des liens avec l’entourage (conjoint, famille, amis) présente souvent une épreuve difficile à négocier. Les convertis perdent fréquemment des amis ou décident de cacher ce choix à leur famille. Le rapport au travail peut également se trouver considérablement modifié surtout quand la nouvelle religion implique des contraintes qui peuvent influer sur le déroulement de la fonction : jour chômé, ramadan, voile, régime alimentaire spécifique… Le dernier élément de contexte abordé par l’auteur concerne l’inscription dans un paysage laïc, républicain (pour la France). Il s’agit d’une sorte de contrainte argumentative pour éviter d’être catalogué comme « radical ». Le récit de conversion pour être recevable doit être présenté comme un choix personnel, et lié à la sphère privée de l’individu, ce que Le Pape qualifie d’« intimisation » (p. 163). La conversion se doit enfin d’être républicaine, c’est-à-dire que le converti se doit d’exprimer à ses interlocuteurs son intention de respecter les lois quelque soit, par ailleurs, son désaccord privé.

L’originalité principale de l’ouvrage est d’étudier ce qu’implique le fait de s’exprimer en converti et d’assumer son choix dans une société particulière. L’aspect comparatif entre chrétien, juifs et musulmans est également intéressant et étayé par un riche matériau socio-ethnographique. Ce choix mène quelque peu à gommer les différences liées à chaque parcours et surtout au type de groupe religieux choisi par le croyant. Le but de l’auteur est de parvenir, au travers d’un effort de montée en généralité, à dégager une « grammaire » de la conversion, lequel objectif est atteint car l’ouvrage montre bien les compétences nécessaires aux individus qui choisissent d’assumer une conversion dans le contexte français. On pourrait cependant regretter l’absence d’une vraie mise en contexte, à la fois concernant les trois religions et leur histoire dans la société française mais aussi à propos des débats de société sur la question de la conversion et leur évolution récente. On peut penser notamment à l’encadrement communautaire, bien plus ancien et organisé chez les juifs que chez les musulmans dont la communauté, souvent invoquée par les médias, constitue plutôt un ensemble de groupes encore très marqués par les cultures d’origine des croyants. Pour finir on signalera de trop abondantes coquilles qui se multiplient dans la deuxième partie de l’ouvrage (par ex. aux pages 114, 117, 125, 164, 168).

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[1] Charles Taylor, L’Âge séculier, Paris, Seuil, 2011.
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