Les cahiers de l'Islam
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Thérèse Benjelloun Touimi
Thérèse Benjelloun Touimi est titulaire d'une maîtrise en philosophie ( Université de Lille, 1965),... En savoir plus sur cet auteur
Vendredi 24 Avril 2020

Le voile, sous les fluctuations du regard.



Or « Le voile n’a pas le pouvoir de limiter l’autonomie de la femme » affirme Wendy Shaw[14]. Et les intervenants au colloque de même que M. G. Muzzarelli s’accordent pour déceler dans l’aveugle obstination actuelle des politiciens et féministes d’Occident à méconnaître le sens de son adoption par des musulmanes – symbole de la différence des sexes et d’une forme de religiosité vécue – la projection de leur propre peur.[...]

Thérèse Benjelloun

 

                                                      
Histoire du voile                                                   Voile, corps et pudeur
Broché: 350 pages                                        Broché: 288 pages
Editeur :
Bayard Culture (5 avril 2017)                Editeur : Labor et Fides (22 avril 2015)
Collection : Essais documents divers                Collection : Religions et modernités
Langue : Français                                         Langue : Français
ISBN-13:
978-2227490697                                  ISBN-13: 978-2830915617

   

Par
Thérèse Benjelloun
 
     Il est des ouvrages qui, tout en informant, en suscitant des questionnements voire des sourires, en invitant à la réflexion, portent en eux une sérénité prometteuse d’avancer sans polémiques, quand bien leur message ne serait pas forcément entendu par une grande majorité de lecteurs. Il en est ainsi de deux livres rencontrés en bibliothèque : une Histoire du voile. Des origines au foulard islamique, de Maria Giuseppina Muzzarelli, traduit de l’italien par Martine Segonds-Bauer, paru chez Bayard en 2017, et de Voile, corps et pudeur. Approches historiques et anthropologiques, publié par Labor et Fides en 2015, sous la direction de Yasmina Foehr-Janssens, Sylvia Naef et Aline Schlaepfer (éd).

     Ce dernier ouvrage regroupe les interventions d’universitaires de diverses nationalités, sociologues, historien(ne)s, anthropologues, réunis autour du thème du voile dans son rapport au corps, lors de deux colloques ayant eu lieu à Genève en 2013, et surtout autour d’une exposition sur ce sujet, commise par Elisabeth Reichen-Amsler, intitulée « Voile et dévoilement ».

     De son côté Maria Giuseppina Muzzarelli, historienne enseignante à l’université de Bologne, est spécialiste de l’histoire médiévale. Elle cherche à comprendre dans son livre – le premier de ses ouvrages traduit en français – pourquoi l’on se couvre la tête en Italie et en France particulièrement au Moyen-âge, qui le fait, à quelle fin, et pour quelle raison cet usage immémorial dans les civilisations d’Orient et d’Occident qui semblait tomber en désuétude il y a quelques décennies connaît aujourd’hui un regain de popularité dans la communauté musulmane, inspirant en retour un violent rejet des femmes qui le portent de la part des sociétés occidentales.

     Dans l’un et l’autre ouvrages, les constats, les méthodes, les propositions se recoupent afin de clarifier une situation dont les chercheurs démontent les rouages. Aussi, au-delà de l’intérêt de comptes-rendus dont ce travail n’est pas l’objet, est-il possible d’en extraire l’enseignement de quelques idées directrices.

Autour du voile. Eléments d’histoire

     Dans le Bassin méditerranéen, le voile est connu depuis la plus haute antiquité. La plus ancienne preuve que l’on en ait vient d’un texte assyrien datant d’un millénaire avant notre ère et qui semble considérer le voile comme un acquis dont il s’agit de réglementer l’usage. Dans la Grèce antique, à Rome, il semble que les femmes, en particulier les épouses, mais aussi les jeunes filles à marier, se voilaient les cheveux, ceux-ci étant considérés comme séducteurs, et le voile, quelles que soient sa forme, sa dimension, sa matière, vu comme une preuve de respectabilité, nuancée selon les régions. Du moins s’agissait-il des femmes des classes aisées ou du moins libres, esclaves et prostituées n’ayant en général pas le droit de le porter. Les images qui nous parviennent montrent les jeunes épousées se dévoilant pour leur époux.

     Les hommes n’étaient pas exclus de la nécessité de se couvrir la tête, la chevelure possédant une force symbolique singulière, mais dans une optique totalement différente. D’ailleurs, tandis que la décence impliquait en Orient comme en Occident que la femme reste couverte devant un homme qui n’était ni son mari ni un membre de sa famille proche, ceci jusque il y a peu – l’islam n’a donc pas inventé en ce domaine – l’homme occidental devait – et doit encore – en revanche se défaire de son couvre-chef par respect devant une dame, ou quand il entrait dans une maison, un lieu public ou de culte...

     La coutume avait tendance bien souvent à se distendre. Mais la réalité du quotidien rappelait les unes et les autres à la prudence : dans la France ou l’Italie du Moyen-âge comme dans la Rome antique, une femme sortant sans se couvrir était censée s’exposer, se montrer offerte à l’instar d’une prostituée. Elle était traitée comme telle. Arracher le voile d’une femme attentait à son honneur et pouvait être sévèrement puni.

    C’est d’ailleurs en priorité par mesure de précaution, comme le rappelle la Sîrâ du prophète de l’Islam[1], que furent révélés les versets coraniques recommandant aux épouses du Prophète et aux croyantes de se couvrir. En effet si le Coran prescrit la pudeur de la tenue et des paroles au musulman comme à la musulmane, un rappel plus précis intervient après que des femmes de la Communauté naissante se soient fait agresser quand elles sortaient, à la tombée de la nuit, voire pour aller prier la prière de l’aube à la mosquée, les Médinois prétextant les confondre avec des prostituées[2]. Et des épouses du Prophète[3] se faisaient parfois insulter dans la ville par des adversaires de la nouvelle religion. Il valait donc mieux qu’elles passent incognito.

     En revanche les mots utilisés dans le Message coranique n’indiquent explicitement ni la partie du corps à couvrir, ni ce qui doit couvrir : on ignore largement, par insuffisance d’images, ce que sont khimar et djelbab, les termes employés, dont ne nous est parvenue aucune image (voile ? manteau ? cape ?). Le hijab dont on parle aujourd’hui est plutôt un rideau de séparation. En revanche on sait qu’il s’agit d’une prescription de décence, d’honorabilité, de protection pour les femmes contre « ceux au cœur malade », s’adressant par ailleurs aux croyantes en général plutôt qu’à une classe sociale privilégiée [4].

     Elle n’est pas non plus à proprement parler religieuse : en dehors de son usage rituel que n’établit pas le Texte sacré mais la Tradition prophétique, elle a d’abord surtout constitué un signe d’identification, tout en revêtant à un niveau plus élevé une signification spirituelle – la femme étant perçue comme une manifestation de Dieu quand on dépasse le strict aspect éthique, ou que l’on en discerne le sens. Il s’agit alors de protéger également l’homme du pouvoir féminin, métaphore du pouvoir divin [5].

     L’unique prescription religieuse de se couvrir la tête émane du christianisme [6], donc bien antérieurement à l’islam qui ne lui donne pas cette signification doctrinale. Elle ressort de la Première Epître aux Corinthiens de saint Paul, qui insiste pour que la femme soit couverte quand elle prie, afin de signifier sa soumission à la part masculine de l’humanité.

     Là encore, cependant, Andreas Dettwiller souligne que le texte de l’Epître n’est pas vraiment clair, sauf en ce qui concerne la subordination de la femme à l’homme : saint Paul ne parle pas forcément de voile, mais peut-être de coiffure. Les femmes dans l’extase des prières se seraient éventuellement détaché, voire coupé leurs longs cheveux, et il ne rappellerait alors qu’à une remise en ordre de la chevelure et de la tenue [7]…

     Toujours est-il que Tertullien, au deuxième siècle, impose aux chrétiennes le voile à l’extérieur de leur maison, par décence, signe d’obédience envers leur mari et d’humilité en mémoire du péché d’Eve incitant Adam au mal selon la Genèse.

     L’obligation en demeurera, étroitement surveillée par l’Eglise de Rome. Elle revêtira diverses formes selon les régions et les statuts sociaux des personnes concernées. Mais, si le but du voile est de rendre la femme invisible, si la contrainte – ou l’habitude – d’en porter un modèle est acquise, admise ou supportée, les femmes vont la détourner en la transformant en instrument qui les rende visibles et belles.

    Maria Giuseppina Muzzarelli montre comment très vite, dès que les familles disposent d’un peu de revenus, leurs femmes – comme les hommes – enrichissent leurs voiles et couvre-chefs de broderies et de joyaux, choisissent des tissus de soie plus ou moins transparents, allongent leur dimension… Au point que l’Eglise décide du droit, selon le statut social et devant ce qu’elle considère comme des abus, à porter tel ou tel tissu de telle ou telle longueur, indique la couleur autorisée, le poids d’or ou d’argent à ne pas dépasser, le type de broderie et d’ornement toléré[8], etc. Elle inflige de lourdes amendes en cas de manquement, voulant par là maintenir un sentiment généralisé d’humilité dans la population…

    Comme les interdictions parviennent le plus souvent à être détournées, d’autant qu’à partir du XIIIe siècle le phénomène de la mode émerge en Occident et se déploie pour se trouver jusqu’au XVe siècle, l’Eglise a poursuivi inlassablement son contrôle de la visibilité féminine et des ornements masculin jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle où les femmes et petites filles obtiennent le droit d’entrer dans un lieu de culte catholique sans rien porter sur la tête.

     L’impératif du voile demeure comme signe d’humilité chez les moniales, pour qui la contrainte a toutefois été allégée à condition qu’elles respectent la pudeur requise par leurs vœux et les règles de leur congrégation.

     Métamorphosé au cours des siècles en coiffe, en chapeau porteur ou non de voilette estompant une partie du visage, le voile persistera longtemps pour le deuil, en particulier des veuves (voile noir épais fixé à un chapeau), et pour les mariées (voile blanc léger et fin mais pouvant se prolonger d’une traîne) qui, jusqu’au siècle dernier, ont continué à s’inspirer de la mode médiévale – en témoigne par exemple la tenue de Grace Kelly lors de son mariage avec le prince Rainier de Monaco en 1956 [9].

A la fin du XVIIIe siècle, lors des années de la Révolution française, on avait vu apparaître un symbole de la République dans l’effigie d’une femme coiffée du bonnet phrygien[10]. Tête couverte à l’instar des femmes du peuple, par un emblème de libération, dans un contexte patriarcal misogyne où elles participèrent efficacement aux épisodes révolutionnaires, Marianne expose paradoxalement ses seins nus : image de la patrie nourricière comme de la liberté à venir et de l’émancipation des hommes.

Le voile et le regard. Entre visible et invisible

    En Occident on accède à une forme de dévoilement du corps, sans peut-être abandonner pour autant toute ambiguïté. En revanche, alors que vers le milieu du siècle dernier on avait assisté dans la plupart des pays musulmans à une régression du port du voile on assiste, surtout depuis les années 1990, à sa résurgence – quelques années donc après la révolution iranienne. Or, de la burqa ou du voile intégral au simple foulard dit islamique ou hijab, il n’est pas une de ses modalités qui n’ait scandalisé l’esprit occidental, de manière générale, avec plus ou moins de force selon les pays.

     Si le Royaume Uni est plus tolérant à cet égard, en France les esprits se sont échauffés. Le port du voile intégral et la dissimulation du visage dans le domaine public pour des raisons de reconnaissance identitaire et de sécurité a été interdit sous peine de lourdes amendes. Cependant même le port du simple foulard – voire d’une jupe longue de couleur unie – favorise la polémique.

     Ainsi, faisant référence à une interprétation de la loi de 1905 sur la laïcité, l’interdiction du port des signes religieux dans les écoles publiques est votée en 2004, défendant aux jeunes filles voilées l’accès à l’école publique, en contradiction avec la vocation pédagogique égalitaire incluse dans les valeurs républicaines. Ou bien encore, pour ne citer que quelques incidents majeurs, une assistante maternelle diplômée qui travaillait dans une crèche depuis dix-sept ans est licenciée en 2008 pour refus d’ôter le foulard qu’elle portait depuis son embauche. Après l’annulation de son recours en 2011, la prohibition est étendue à toutes les assistantes maternelles travaillant chez elles[11] .

    La musulmane voilée est vite cataloguée, soupçonnée, accusée d’extrémisme voire d’appartenance à des réseaux terroristes. Libre de faire ce qu’elle veut ‘chez elle’ (qui est souvent le territoire national, où elle est généralement née), elle est bannie de l’espace non musulman alors même qu’on lui reproche son repli ‘communautaire’. Elle dérange, crée le malaise. Soit on la plaint pour la contrainte qu’elle est supposée subir de la part des membres mâles de son entourage, en l’incitant à s’en affranchir même quand elle parle librement de son autonomie, soit on la revêt d’hostilité. Elle fait peur.

    Politiques, intellectuels, médias, artistes… interviennent à ce sujet comme sur d’autres clichés culturels, par idéologie européo-centrée, faisant de cas effectifs, parfois exceptionnels, une règle. En dépit des explications peu écoutées, encore moins saisies, l’incompréhension s’est installée. Mais qu’entend-on quand on parle de voile ? Que voit-on dans le voile ?

     Le voile est d’abord sans doute ce qui cache, non sans ambiguïté : son dessein de rendre invisible peut séduire en laissant imaginer ce qu’il dissimule, et l’orientalisme depuis sa naissance en Europe n’a pas manqué d’être fasciné par l’imaginaire du harem, de tous ces lieux clos fréquentés par les femmes qu’on ne pouvait observer sans qu’elles soient couvertes, si elles n’étaient pas absentes de l’espace public. Ainsi le charme de l’Orient emporte Gérard de Nerval dans des aventures (littéraires) qu’il narre au cours de son Voyage en Orient[12]. Et Eugène Delacroix peint une représentation très occidentale dans son inspiration de femmes alanguies qu’il n’a vraisemblablement jamais observées au bain maure.

     Mais le voile qui cèle le visage ou même le corps donne une certaine visibilité. La femme voilée n’efface pas son image, au contraire, elle en expose la différence. Sa féminité s’impose dans la mesure même où elle la masque, et devient en cela une suggestion de la beauté qui se refuse au regard étranger. D’où une séduction doublée de ressentiment envers la volonté qui (se) prescrit la dissimulation. C’est là que vont s’insinuer des soupçons d’hypocrisie, de menaces si ce n’est d’une absence d’âme complètement soumise à la tyrannie d’un maître – père, mari, frère…

     Car le voile qui dérobe, surtout quand il s’empare du visage, a fortiori des yeux, permet de voir sans être vu. De sa prison réelle ou supposée le regard dissimulé observe, mesure, et représente un éventuel danger le plus souvent fantasmé pour tout ce qui se présente à lui – innocemment ? La fureur colonialiste l’avait déjà soupçonné, d’abord de cacher la laideur, puis de menace de violence avec la participation des femmes à la guerre d’indépendance de l’Algérie[13]. Les tueries survenues depuis les années 2000 en Europe y ont glissé les soupçons d’un autre attentat : à la culture, à la vie sociale – d’une invasion étrangère hostile.

    C’est aujourd’hui une opinion répandue : la femme qui porte le foulard, a fortiori celle qui se voile intégralement, dénote une régression, symbolise l’enfermement, et disparaît devant l’oppression patriarcale, quand bien elle proteste de son autonomie et en témoigne.

     Or « Le voile n’a pas le pouvoir de limiter l’autonomie de la femme » affirme Wendy Shaw[14]. Et les intervenants au colloque de même que M. G. Muzzarelli s’accordent pour déceler dans l’aveugle obstination actuelle des politiciens et féministes d’Occident à méconnaître le sens de son adoption par des musulmanes – symbole de la différence des sexes et d’une forme de religiosité vécue – la projection de leur propre peur.

   Si en effet on craint le voile des musulmanes en Occident, c’est, confirme M. G. Muzzarelli, « dans la mesure où il évoque ce qu’il ne revêt pas en réalité : la soumission à l’homme, l’obligation religieuse de le porter, la nécessité de se rendre invisible »[15]. En d’autres termes les origines de sa culture chrétienne dominante.

     Le voile exige aussi le respect de l’intériorité : celle de la femme qui le porte mais aussi celle du regard qui la croise, s’y accroche ou s’en détourne. Si son premier prétexte social admis est d’éviter la tentation de la beauté contemplée, il renvoie bien plus encore au moi intérieur, dépouillé des ornements qui le maquillent, l’exposent dans une splendeur d’apparence afin de séduire, peut-être de tromper jusqu’à soi-même…

     En revanche le dévoilement qu’exige l’Occident devient alors, comme le remarque Elisabeth Reichen-Amsler, une nouvelle contrainte : la nudité est portée par la femme comme un vêtement. Elle se fait par là objet du regard masculin, dans une visibilité qui ne voile plus pour montrer mais dévoile – pour cacher ? – tout en continuant sans l’avouer l’impact de la théologie chrétienne[16] .

Voiler, dévoiler… Pour quel regard ?

     Parmi la constellation de sens qu’il peut suggérer, il semble que le port du voile revête aujourd’hui, et depuis quelques décennies, un sens politique dans l’acception large du terme – sans pour autant devoir évoquer une contestation des institutions ni une soumission aux hommes ou à l’hostilité de pouvoirs étrangers.

     Le monde musulman a connu à partir de l’invasion des troupes napoléoniennes en Egypte au XIXe siècle (entre 1798 et 1801) un retrait provoqué par la conquête coloniale qui tour à tour attira, au cœur de la domination étrangère, vers une fascination d’Orient confondu avec l’exotisme, et vers une volonté de libération de femmes – qui ne le demandaient pas forcément – portée par le discours féministe et républicain, parfois parfaitement trompeur.

    Il est à ce titre intéressant de constater que le Haut-commissaire britannique en Egypte en 1900 y réclame l’abandon du voile sous prétexte d’émancipation féminine alors qu’il fonde en Angleterre une Ligue Masculine contre le vote des femmes[17] …

     Reprenant les paroles de l’historienne Carole Reynaud-Paligot[18], Monika Salzbrunn montre que cette forme de colonialisme naît de l’idéologie républicaine, continuant ainsi la « pensée raciale de la révolution française » [19] : il lui fallait – il lui faut toujours – justifier le mépris des peuples à dominer, quelle qu’en soit la méthode, ou prétendre à leur hostilité.
 
     Il ne faut donc pas s’étonner que la femme musulmane voilée soit devenue un alibi de la politique occidentale qui veut la ‘libérer’, prétexte auquel s’associent les mouvements féministes en excluant paradoxalement (?) celles qui protestent de leur autonomie[20].

     Décapant les raisons avouées de cette obscure quête colonialiste, Rifa’at Lenzin démonte « le noble but consistant à libérer les pauvres femmes afghanes des griffes des terroristes talibans sanguinaires (qui) justifiait la guerre et les bombes »[21], et suggère que Malala Yousafzaï, militante pour les droits des femmes au Pakistan, louée pour son combat, lauréate du prix Nobel de la Paix après la tentative d’assassinat dont elle fut victime en 2012, aurait aussi bien pu être mutilée ou tuée lors d’une attaque américaine – de façon anonyme, exemptant ses assassins de culpabilité et de bons sentiments...

     En réaction à l’Histoire d’un colonialisme renaissant, à l’incompréhension dont elles souffrent, certaines musulmanes se voilent donc en reprenant pour elles-mêmes la réponse de celles qui éprouvaient le besoin de se protéger en arrivant dans les villes, ou en Europe, contre les regards réprobateurs, négateurs de leur identité, aveugles à l’émancipation tranquille qu’elles manifestent – dans et par le voile.

     Il s’agirait ainsi le plus souvent en pays d’Occident d’une affirmation identitaire axée sur le for intérieur dans sa spiritualité et sa revendication parfois non seulement d’une véritable indépendance, d’une entière acceptation de la féminité, mais aussi d’une volonté différente de vivre l’une et l’autre, que les foulards se portent noirs, de couleur terne, ou gaiment colorés et fleuris.

     Le regard qui les juge et y voit un signe d’oppression à réduire, semble ‘truqué’ par l’ignorance non seulement de ce que représente le voile pour les femmes musulmanes, mais aussi de ses propres fantasmes, de ses peurs, issues d’une longue histoire européenne en voilant ses hantises. Et ne s’agirait-il pas là, au fond, pour reprendre les termes de Raphaël Liogier, d’une « stratégie de méconnaissance »[22] destinée à occulter les difficultés des femmes européennes à exister à part entière, en tant que travailleuses, compagnes, mères, à égalité sociale, financière, professionnelle avec les hommes ?

 
« La question du voile des musulmanes – et de l’oppression à leur égard qu’il symboliserait – renvoie, finalement, aux propres questionnements des sociétés européennes et aux conflits qui existent toujours en leur sein quant au statut et au rôle des femmes beaucoup plus qu’à l’emprisonnement, réel ou supposé, de celles-ci. » écrit Yasmina Foehr-Janssens en introduction à Voile, corps et pudeur. [23]

    D’ailleurs le dévoilement que l’Occident exige ne serait-il pas signe, à son tour, plus que d’une promesse de libération comme le symbolise l’effigie de Marianne, d’une nouvelle manière de se faire objet devant le regard masculin, d’autant plus inquisiteur qu’il ne semble rien y avoir à dissimuler à première vue ? Et ne se rendrait-il pas par là complice d’autres modes de soumission aux goûts du jour et aux besoins de l’industrie, grâce aux ornements qui parent, maquillent et procurent au corps le bien-être et la jeunesse requis par une société de consommation ?

     Le monde occidental est peut-être en cela victime de sa propre culture, de sa volonté de pouvoir en imposant à soi-même, aux êtres et aux choses une impossible transparence, ainsi que le décelaient déjà Michel Foucault et Friedrich Nietzsche à l’aide de concepts et de cheminements de pensée différents. Car la volonté de savoir est dans cet esprit profondément volonté de pouvoir. En écho lointain au dévoilement en Jésus du Dieu caché dans le christianisme, soutenue par un souci d’objectivité concentrée sur le calcul, elle exige de tout voir – même si cette révélation ne franchit pas l’extériorité d’un vêtement, de la nudité, d’un comportement –, de tout contrôler. Elle écarte en cela, écrit Elisabeth Reichen-Amsler, les caractéristiques plutôt féminines en n’acceptant que le rationnel dans toute son abstraction réductrice du réel.

     En revanche la pensée qui émane de la civilisation musulmane admet l’insaisissable, tout ce qui apparemment peut échapper à la raison pure mais parle à la sensibilité, ou plutôt au cœur, pris dans un sens dépassant l’affectif pour aller vers le sur-rationnel. L’ombre portée met en relief la lumière, elle ne l’obscurcit pas. Aussi le voile peut-il alors être vu comme un moyen d’émancipation, hors de tout usage idéologique, dans la mesure où il peut rendre celle qui le porte spontanément à son être. Là où l’authenticité ne signifie plus seulement assumer une culture ‘d’origine’ de manière manifeste mais ce que l’on est dans l’intériorité.

     L’histoire du voile comme les approches des autres sciences humaines, contenues dans les deux ouvrages, se complètent et mettent à jour la disparité de deux visions du monde, dont l’incompatibilité n’est absolument pas inéluctable, comme le souligne E. Reichen-Amsler. Il suffirait peut-être, afin de parvenir à une meilleure compréhension mutuelle, que l’une et l’autre prennent conscience réciproquement de leurs racines issues, dans les détours de leur déploiement, dans des aventures humaines diverses et mêlées l’une à l’autre, d’une commune source disséminée depuis l’Orient. Et que, délivrées de ses peurs obscures, chacune admette soi-même et l’Autre dans sa liberté et sa quête de soi.

Références

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[1] La Sîrâ est l’exposé des paroles et gestes du prophète Muhammad.
[2] Cor. 24 : 31 ; Cor. 33 : 55 et 59. 33.59. O Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de ramener sur elles un pan de leur manteau. Ainsi, elles seront plus facilement reconnues et ne seront pas offensées. Dieu est pardonneur, clément !
[3] Celles-ci ont un statut particulier, en tant que Mères des croyants, qui leur interdira de se remarier après leur veuvage. Cor. 33 :6
[4] Le vêtement féminin n’aurait été véritablement théorisé dans le monde musulman qu’au XIVe siècle, par Ibn Qayyim al-Djawziyya. Selon Katia Zakharia, « L’œil et le gant » dans Voile, corps et pudeur, op. cit. p. 124 et suiv.
[5] Shaw, Wendy, « Spécularité de l’espace public moderne », dans Voile, corps et pudeur, op. cit. p. 204
[6] Le voile des vestales à Rome aurait surtout symbolisé leur virginité mais n’aurait pas eu un sens religieux proprement dit.
[7] Dettwiler, Andreas, « Paul et les femmes prophétesses de Corinthe » dans Foehr-Jansens Yasmina, Voile, corps et pudeur. Approches historiques et anthropologiques, op. cit.
[8] Les hommes aussi étaient concernés pour leurs chapeaux par ces interdictions, visant tout particulièrement l’utilisation d’ornements tirés des fourrures, des plumes de paon et de tissus soyeux. La dentelle et les traînes étaient également prohibées pour les voiles féminins.
[9] Lancée par l’imitation de l’impératrice d’Autriche Elisabeth (Sissi), la mode de la robe blanche de la mariée ne date que du XIXe siècle, sa couleur étant auparavant plutôt rouge – teinte prometteuse d’abondance en biens et en progéniture, peut-être d’amour.
[10] Ce bonnet qui serait originaire de la Phrygie antique (il aurait aussi été porté dans d’autres contrées) tire sa symbolique du bonnet qui coiffait les esclaves affranchis de l’Empire romain. Il représentait leur libération. Il a été un symbole de liberté aux USA pendant la guerre d’indépendance (il figure encore sur le drapeau de l’Etat de New-York). Il devient un « bonnet de la liberté » en France en 1790.
[11] C’est l’affaire de la crèche Baby-Loup. La personne concernée portait le foulard depuis son embauche dans la crèche en 1991.
[12] Nerval, Gérard (de) Le voyage en Orient, Flammarion, 1980.
[13] L’idée est développée, non pas dans les ouvrages cités mais dans Comment le voile est devenu musulman, de Aboudrar, Bruno Nassim, Flammarion, 2014, chapitre 3, « la colonie voilée », p. 69 et suiv.
[14] Shaw, Wendy, « Spécularité de l’espace public moderne », dans Voile, corps et pudeur, op. cit. p. 191.
[15] Muzzarelli, M. G. Histoire du voile, op. cit.
[16] Reichen-Amsler, Elisabeth, « Voile et dévoilement », exposition, dans Voile, corps et pudeur… op. cit.
[17] Rifa’at Lenzin signale que c’est aussi sous sa politique égyptienne que les femmes perdent des droits que leur accorde l’islam (héritage, etc.). « Les questions de genre et de voile aux prises avec les priorités conflictuelles des sociétés pluralistes multireligieuses », dans Voile, corps et pudeur, op. cit.
[18] Historienne spécialiste de l’histoire des intellectuels et de l’histoire des processus de racialisation.
[19] Salzbrunn, Monika, « Mise en scène des appartenances religieuses dans l’espace public français », dans Voile, corps et pudeur, op. cit. p. 218.
[20] Les mouvements féministes refusent la parole des femmes qui affirment leur autonomie en portant le voile.
[21] Lenzin, Rifa’at, « Les questions de genre et de voile aux prises avec les priorités conflictuelles des sociétés pluralistes multireligieuses », dans Voile, corps et pudeur, op. cit. p. 172.
[22] Liogier, Raphaël, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Seuil, 2012.
[23] Op. cit. p. 29.

Le voile, sous les fluctuations du regard.





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