Les cahiers de l'Islam
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Vendredi 2 Février 2024

Haouès Seniguer, La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine (2015-2022)



Au total, cette publication donne aux lecteurs de nombreux outils pour analyser méthodiquement et de manière sourcée les inflexions politiques récentes au sujet de l’islam en France, ses causes ainsi que ses conséquences. [...] l’ouvrage a la vertu de rappeler l’importance de définir et circonscrire le sens des notions et concepts utilisés pour parler de l’islam et des musulmans, mais aussi de la loi, du droit et des valeurs de la République. En outre, l’auteur pointe l’enjeu capital de la distinction entre le légal (la lettre de la loi) et le moral (les valeurs, l’esprit de la loi), ainsi que le danger d’une moralisation des champs politique et juridique.

Nicolas Poisson
 
Publiée en partenariat avec " Liens socio ", Le portail francophone des sciences sociales.
 

Broché: 282 pages
Éditeur :
Editions Le Bord de l'eau; 1er édition (9 septembre 2022)
Langue : Français
ISBN-13:
978-2356878830

    Par Nicolas Poisson
 
    Maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Lyon, Haouès Seniguer est chercheur au laboratoire Triangle, spécialiste du rapport entre islam et politique ainsi que de l’islamisme français et marocain [1]. Ce nouvel ouvrage est, de l’aveu même de l’auteur, à mi-chemin entre l’essai et « l’ouvrage plus analytique » (p. 61), expliquant sans doute le choix de l’éditeur Le Bord de l’eau puisque ce dernier entend donner une visibilité aux analyses de phénomènes sociaux actuels à la lumière des sciences humaines et sociales « pour comprendre le monde afin de contribuer à “faire société” » [2]. Tel est ainsi l’objectif de Haouès Seniguer dans cette dernière publication, qui n’est pourtant pas un manifeste ni un pamphlet mais bien un travail de politiste : comprendre la manière dont se construit et se diffuse, depuis les attentats de 2015, une tendance « sécuritaire et identitariste » (p. 12) de la scène politique au sujet de l’islam et des musulmans en France.

    L’objet d’étude de Haouès Seniguer n’est pas « la France » ou « la République » en général, mais l’État au sens bourdieusien, à savoir une institution qui autorise ses agents à « énoncer l’officiel » [3]. Plus spécifiquement, il s’agit de comprendre les « dérives […] de l’appareil étatique » (p. 36) quant à la question de l’islam et de la place des musulmans en France, c’est-à-dire les moments où la violence légitime monopolisée par l’État n’est plus légitime, mais où elle outrepasse le droit. Haouès Seniguer s’oppose ici à deux thèses. Tout d’abord, que la société serait devenue, sous les mandats d’Emmanuel Macron, de plus en plus islamophobe, et que l’islamophobie serait intentionnellement institutionnalisée : cette première thèse confondrait les champs politique et social, et manquerait de nuance devant une situation contrastée. Ensuite, que politiques et médias travailleraient de concert pour faire augmenter l’islamophobie en France : relevant du complotisme, cette seconde thèse ignorerait la diversité institutionnelle et médiatique française, tout comme elle essentialiserait la relation entre médias et population en un rapport univoque de dominants et de dominés.

     Voulant éviter ces écueils, la thèse de l’auteur consiste à affirmer que s’accélère, depuis 2015, « l’intrusion de l’État […] dans les visions et styles de vie des musulmans » (p. 61), se traduisant par une « extension de la norme » [4], c’est-à-dire une « classification permanente des individus » [5]. Cette norme s’appuie sur un discours, qualifié par Haouès Seniguer de « républicaniste », qui entend affirmer et réaffirmer, par un durcissement de la loi ainsi qu’une surveillance et une répression policière accrues, l’attachement aux « valeurs de la République ». Ce discours républicaniste appelle, voire dicte aux musulmans de prouver leur fidélité à la nation, quand bien même ils en respecteraient déjà la loi. Or, l’auteur affirme, contrairement à ce que cette vision énonce, que cette tendance à la droitisation et au durcissement des discours n’est pas essentiellement liée à l’islam et aux musulmans, mais qu’elle prend sa source dans une tension inhérente au modèle républicain français entre deux idées contradictoires : d’une part, une prétention à l’universalité et, d’autre part, la définition de la République comme incarnée dans la nation française, autrement dit un « héritage culturel sédimenté dans une unité de langue » [6].

      Pour vérifier et démontrer cette thèse, l’analyse de Haouès Seniguer s’ancre dans le domaine des sciences politiques, des sciences humaines et de la philosophie morale et politique, et regorge de ce point de vue de nombreuses références académiques. Le corpus d’examen du discours républicaniste se compose lui de sources primaires, officielles ou journalistiques, dans lesquelles la parole des représentants de l’État se déploie : extraits de discours politiques, d’interviews ou d’interventions, rapports d’État, articles de journaux. Enfin, l’auteur s’appuie sur une définition précise des notions-clés quant à l’étude de l’islamisme, mais aussi des concepts majeurs des sciences politiques et juridiques. L’ouvrage compte vingt-deux chapitres de longueur variable, rédigés dans une langue française parfois technique mais toujours claire. Il est toutefois possible de distinguer trois grandes parties. La première partie, de l’introduction générale au quatrième chapitre, rappelle le contexte historique et politique de l’objet d’étude, définit la notion de « récit républicaniste » (p. 49) et précise la méthodologie d’analyse.

     La deuxième partie de l’ouvrage consiste en une analyse du discours républicaniste, ses présupposés, ses contradictions ainsi que le réseau politique dans lequel il se construit. Haouès Seniguer montre que ce discours, tel qu’il se diffuse dans la parole des représentants de l’État et sous l’influence de groupuscules de droite, substitue la moralité (voire un moralisme) à la légalité. Les porteurs de cette vision affirment qu’il ne s’agit plus seulement pour l’islam ou les musulmans de se conformer à la loi telle qu’édictée, mais aussi et surtout d’« accepter » et de « respecter » les « valeurs républicaines ». Autant de guillemets qui soulignent, selon l’auteur, la principale aporie de ce discours, à savoir la dimension interprétative de ces termes souvent employés mais jamais définis. Ainsi, le récit républicaniste affirme que l’État ne doit plus seulement avoir pour rôle de dire le légal, mais doit ériger en outre « la frontière entre ce qui est dicible ou indicible, pensable ou ce qui se fait et ce qui ne se fait pas » [7] pour l’islam et les musulmans. Ainsi, il remet en cause les fondements mêmes de la démocratie libérale et du droit moderne tels que définis par le philosophe Jürgen Habermas : le caractère formel et procédural du droit, ou encore le principe de responsabilité individuelle [8].

     Enfin, la troisième partie de l’ouvrage, qui s’étend du neuvième au vingt-deuxième chapitre, achève l’argumentaire de l’auteur. Ce dernier entend alors montrer comment le discours républicaniste ne se limite plus seulement à la droite et à l’extrême-droite française, mais colore peu à peu la parole des représentants mêmes de l’État, des présidents François Hollande et Emmanuel Macron à leurs ministres, en passant par des haut-fonctionnaires tels que des préfets, au gré de faits divers et de polémiques politiques et médiatiques au sujet de l’islam (la représentation de l’islam en France, la définition de la laïcité, la notion de discrétion religieuse ou encore la question du voile). Autant d’exemples qui montrent que les représentants de l’État promeuvent une vision « unanimiste d’une nation que l’on rêve homogène dans ses valeurs et ses comportements » [9], contraire à la nature même de la démocratie libérale. En outre, Haouès Seniguer affirme que grand nombre de discours de représentants contribuent à l’amalgame entre islam et islamisme, à travers l’affirmation d’un continuum entre certaines pratiques religieuses jugées « rigoristes » (pratique religieuse assidue, prière à la mosquée, port du voile) et radicalisation. Ici, Haouès Seniguer pointe l’irresponsabilité des politiques et gouvernants dans leurs propos et prises de décision, imprécis sur les réalités sociologiques et culturelles de la population musulmane ainsi que des différentes organisations de l’islam politique. Ils entretiennent de ce fait une confusion conceptuelle entre conservatisme, rigorisme, radicalisation, séparatisme, islamisme et djihadisme, alors que ces phénomènes, radicalement différents, appellent à des réponses diverses et adaptées pour être efficaces. Pour l’auteur, cette équivoque débouche dans les faits sur une surveillance et une répression policières qui se révèlent mal calibrées. Pire, elles sont contreproductives dans la mesure où elles entretiennent une logique du soupçon envers l’islam et les musulmans, ainsi qu’une « panique morale » (p. 221) empêchant la société de faire corps dans l’épreuve des violences terroristes qui touchent tous les citoyens, peu importe leur confession.

     Au total, cette publication donne aux lecteurs de nombreux outils pour analyser méthodiquement et de manière sourcée les inflexions politiques récentes au sujet de l’islam en France, ses causes ainsi que ses conséquences. Quelques limites peuvent toutefois être pointées : outre un plan de l’ouvrage quelque peu déséquilibré et le manque de bibliographie finale, Haouès Seniguer ne propose pas de solution pour orienter l’action de l’État contre le terrorisme et la radicalisation tout en évitant la tendance autoritaire et la logique du soupçon qu’il critique. Il appelle seulement à l’émergence d’une nouvelle gauche (p. 279), faisant donc la part belle à la solution politique dont il est possible de douter, au vu de l’analyse holistique de l’auteur, qu’elle puisse être suffisante. Cependant, l’ouvrage a la vertu de rappeler l’importance de définir et circonscrire le sens des notions et concepts utilisés pour parler de l’islam et des musulmans, mais aussi de la loi, du droit et des valeurs de la République. En outre, l’auteur pointe l’enjeu capital de la distinction entre le légal (la lettre de la loi) et le moral (les valeurs, l’esprit de la loi), ainsi que le danger d’une moralisation des champs politique et juridique.

Références

_____________________

[1] Voir par exemple l’ouvrage : Petit précis d’islamisme : des hommes, des textes et des idées, Paris, L’Harmattan, 2014.
[2] Voir le site officiel des éditions Le Bord de l’eau : https://www.editionsbdl.com/qui-sommes-nous/
[3] Bourdieu Pierre, Sur l’État, Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Seuil, 2011, p. 61.
[4] Foucault Michel, « L’extension sociale de la norme », in Dits et Écrits II. 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001, p. 74-79.
[5] Ibid., p. 75.
[6] Renaut Alain, Qu’est-ce qu’une politique juste ? Essai sur la question du meilleur régime, Paris, Grasset, p. 220-221.
[7] Codaccioni Vanessa, Répression. L’État face aux contestations politique, Paris, Textuel, 2019, p. 9.
[8] Habermas Jürgen, L’intégration républicaine. Essais de théorie politique, traduit de l’allemand par Rainer Rochlitz, Paris, Fayard, 1995, p. 218.
[9] Birnbaum Pierre, La République et le cochon, Paris, Seuil, 2013, p. 31.

 


 
Haouès Seniguer, La République autoritaire. Islam de France et illusion républicaine (2015-2022)




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