Les cahiers de l'Islam
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Sylvie Taussig
Sylvie Taussig est chercheuse au centre Jean Pépin (CNRS). Son activité de chercheur s’enracine... En savoir plus sur cet auteur
Samedi 10 Octobre 2020

Corinne Torrekens, Islams de Belgique, enjeux et perspectives



Spécialiste bien reconnue de l’islam belge (auteure de nombreuses contributions, livres, articles et rapports, dont L’islam à Bruxelles, 2009), professeure à l’ULB et directrice du GERME), Corinne Torrekens  propose ici un livre très utile, soucieux de vulgarisation auprès de tous  ceux qui s’intéressent à la situation de l’islam en Belgique – actualisant un état des lieux après les ouvrages édités par F. Dassetto – et plus généralement  à la question de  l’islam politique  et de l’entrée en politique des musulmans.  Cette étude se distingue par son approche quantitative basée sur la mise à jour des données du dernier livre de l’auteur pour donner une vision historique du développement de l'institutionnalisation de l'islam en Belgique. D'autre part, la chercheuse a mené une importante analyse électorale empirique du poids des musulmans dans la vie politique belge à travers les taux de participation et en analysant les affiliations politiques des musulmans.

Corinne Torrekens, Islams de Belgique, enjeux et perspectives

Ce livre représente une source indispensable pour les chercheurs en matière de données statistiques de l’évolution de l’islam en Belgique et sur les enjeux stratégiques d’intégration politique et sociale de cette communauté dans les politiques publiques, ainsi que sur les menaces de radicalisation, ses contextes et ses facteurs.

Après une introduction qui pose la réalité de l’insertion de l’islam en Belgique depuis 60 ans, en dépit des  débats et polémiques quotidiens et affirme l’intention de s’éloigner des représentations simplistes surabondantes, l’auteur   commence par ce qu’on peut définir comme une double définition de l’islam : d’abord une présentation historique de l’islam qualifié de « troisième monothéisme », de ses origines et des différentes déclinaisons,  à la fois au plan politique et  théologique,  à travers les siècles, de cette religion qui fut une « révolution ».  Les développements politiques de la civilisation qui s’est construite autour d’elle (couramment appelée Islam) et d’une très grande diversité ethnique et culturelle, sont narrés ici avant les fondamentaux du dogme et de la pratique, indiquant la volonté de ne pas essentialiser un ensemble complexe de réalités.  Contrairement à  la représentation  mise en exergue par tous ceux qui pensent que l’islam exclut la séparation des pouvoirs, c’est au contraire le principe de la distinction des ordres et des registres qui est ici mise en évidence.  Ce premier ensemble de réflexions met en mouvement ce qui est trop souvent appelé « la tradition » et opposé à un deuxième ensemble, qui enrichit la définition, à savoir la transformation de l’islam dans sa rencontre avec la modernité occidentale et dans sa remise en question radicale, depuis la fin du 19e siècle. Nous avons donc ici tous les courants de l’islam politique tels qu’ils se sont configurés après la réforme et en lien avec l’effort de conceptualisation par opposition à l’Occident, ce qui n’avait pas lieu d’être dans la période antérieure. On peut regretter ici que l’auteur  ne traite pas des reconfigurations du chiisme et du soufisme, qui semblent  devoir rester figés dans leurs manifestations antérieures.  La raison serait-elle que ces formes ne sont guère présentes sur le territoire belge ?

Le chapitre III en vient à la situation de l’islam belge, telle qu’elle peut se décliner par rapport à un ensemble plus vaste, brossé à grands traits : « évolution des religions dans le monde » et « l’état du religieux en Belgique », ramené à la situation des « grandes religions ». Dans ce cadre, l’implantation de l’islam en Belgique fait sens essentiellement dans un contexte historique – celui de l’immigration de travailleurs nés dans des pays majoritairement musulmans – et s’appréhende par le biais de sa structuration,  qui s’est réalisée par le biais de mouvements associatifs dont l’auteure retrace l’histoire en cinq phases. Le récit  est riche d’un travail de terrain soutenu, mené en particulier dans des communautés  de  petites localités, qui va bien au-delà de la peinture d’un phénomène souvent considéré comme urbain (grandes villes et banlieues). L’enracinement des associations musulmanes dans le tissu associatif local donne une vision renouvelée de ces communautés, principalement d’origine  marocaine et turque.
 
Le chapitre IV reprend et met à jour les éléments du travail de thèse de l’auteur, soit les conditions, tenants et aboutissants de l’institutionnalisation de l’islam en Belgique, et les obstacles rencontrés sur ce chemin complexe, comme dans la plupart des pays européens, puisque « les autorités belges sont confrontées à la difficulté d’identifier et de mettre en place un interlocuteur représentatif – et non contesté – de l’ensemble de la communauté musulmane » (p. 72). L’actualisation des données – depuis 2009 – pour aboutir à la situation actuelle est précieuse et aboutit  à une  réflexion inédite, à savoir la question de la visibilité et de la reconnaissance, posée dans un cadre théorique ferme. Cette perspective permet de poser à nouveaux frais la question rebattue (et mal posée) de la compatibilité des musulmans avec les sociétés « européennes »  et oblige un regard décentré, et  empathique : il s’agit de comprendre l’expérience  de ces populations auxquelles la visibilité est plus ou moins déniée, ou la demande de reconnaissance peu ou mal entendue.  La problématique de l’islamophobie fait ici plus qu’émerger.

Le chapitre suivant examine les pratiques réelles des musulmans et conclut à leur sécularisation, même si des éléments centraux du culte sont conservés. La méthode est ferme : « L’ensemble des pratiques religieuses a été investigué en tentant de combiner celles relatives à des modalités institutionnelles (aller à la mosquée, contribuer à la zakat, identités et religiosité des belgo-marocains et des belgo-turcs : avoir fait le pèlerinage ou faire le ramadan, par exemple) et individuelles (comme la prière ou la consommation d’alcool) tout en ajoutant des dimensions potentiellement influencées par l’environnement social (comme le fait de manger halal ou encorde porter un foulard pour les femmes). » (p. 131-132).  Ici principalement est répondu à la fausse question de la compatibilité : la religion ne joue pas dans les choix politiques, et l’islam est plus un facteur d’inclusion (via les associations, qui participent activement à la vie  publique et déterminent la façon de poser la question de l’identité, insérée dans le local). L’auteure privilégie  les mots Belgo-Turcs et Belgo-Marocains, non pas pour désigner une quelconque double allégeance ; c’est qu’en fait la question nationale (et tout ce qu’elle implique de différence et parfois de non reconnaissance) est plus déterminante que la religion en tant que telle.
Une étude poussée est donc faite ensuite du rapport de  ce qui est construit comme « musulmans » à la vie politique religieuse belge. Il y a d’abord une « dynamique de loyauté (loyalty) à l’égard du système politique », dessinant un portrait d’élus  musulmans qui finalement présentent très peu de revendications liées à l’islam et s’engagent rarement sur les débats les plus polarisés à l’égard de l’inclusion de l’islam au sein de la société belge (comme l’interdiction du voile intégral, la souffrance animale lors de l’abattage rituel de la fête du sacrifice, l’incompatibilité du voile avec la neutralité de l’espace public et les phénomènes de radicalisation et les départs en Syrie, p. 149). Du fait de la déception que génère cette attitude, on voit apparaître de nouvelles formes de participation, sous la forme de lobbies conçus « en dénonciation, voire même (sic) parfois en opposition totale par rapport aux partis politiques et aux élus issus des immigrations marocaine et turque de cette non prise en considération ».

Le chapitre sur la « délicate question de la radicalisation » n’est pas articulé au reste de l’ouvrage.  Une première version en a déjà été publiée, et il s’agit de mettre d’abord en évidence les « imprécisions conceptuelles » attachées au mot et de tenter de faire un état de la littérature pour retenir finalement une approche interdisciplinaire en élaborant   le schéma d’un modèle intégré des facteurs de la radicalisation violente (p. 175). Le modèle est ensuite appliqué à une recherche menée sur des pages internet, où souvent se cristallisent les engagements.
La conclusion identifie des défis par rapport à l’enracinement de l’islam en Belgique, étant donné que, dans bien des cas, les ponts semblent coupés entre musulmans et non musulmans. Le pari qui est fait  consiste à chercher les similarités plutôt que les incompatibilités et à inviter à comprendre le point de vue de l’autre.

L’étude de terrain est ici précieuse, mais il manque une mise en perspective de l’islam en Belgique, lu ici essentiellement en termes d’identités nationales, et presque jamais en termes théologiques, alors que l’on sait que, dans les pays majoritairement musulmans, l’appartenance nationale compte souvent moins que les allégeances théologiques, les charismes politiques moins que les charismes religieux. Est-ce à dire que la sécularisation, dont parle l’auteur,  a  creusé, de ce point de vue, une  différence si grande avec  les pays d’origine qu’il n’existe pour ainsi dire plus de courants ou qu’en tout cas  ils n’influenceraient  pas l’inclusion des musulmans dans la cité ? Cette analyse profonde des appartenances des musulmans et de la diversité des « islams » promise dans le titre est sans doute  en vue dans l’annonce de « travaux ultérieurs » (p.197).




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