Vendredi 8 Avril 2022

BADUEL Pierre-Robert, Un temps insurrectionnel pas comme les autres. La chute de Ben Ali et les printemps arabes



Cependant, l’analyse proposée reste convaincante dans ses grandes lignes, d’autant plus qu’elle est portée par une écriture enlevée : alors que la fin de l’histoire est connue, le lecteur reste captivé par un véritable scénario qui nous entraîne d’une page à l’autre. L’ouvrage de Pierre-Robert Baduel apporte sa contribution à une histoire des temps insurrectionnels qui, comme le démontrent les Algériens et les Soudanais, reste d’actualité.

Oissila Saaidia
Professeur des Universités en Histoire contemporaine ; Directrice de l’IRMC (USR 3077, CNRS).

Cette recension a déjà fait l'objet d'une publication dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée , 147 | Octobre 2020 sous licence Creative Commons (BY NC SA).
 


Broché: 320 pages
Editeur : ‎ Non Lieu (16 novembre 2018)
Langue : Français
ISBN-13: 978-2352702573

    Par Oissila Saaidia
 
    Pierre-Robert Baduel revient dans son dernier ouvrage, Un temps insurrectionnel pas comme les autres. La chute de Ben Ali et les printemps arabes, essentiellement sur les 29 jours qui ont précédé la chute du raïs tunisien (17 décembre 2010-14 janvier 2011) pour en proposer son analyse. On rappellera que Pierre-Robert Baduel est directeur de recherche honoraire au CNRS en sociologie politique et qu’il a effectué deux longs séjours en Tunisie. Le premier entre 1969 à 1979, à Gabès, qui lui a permis de faire un premier travail de terrain dont est issu son ouvrage publié en 1984 : Société et émigration temporaire au Nefzaoua (Tunisie), éd. du CNRS. Puis de 2003 à 2008 à Tunis comme directeur de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, CNRS). Il a également dirigé la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée entre 1984 et 1999. Pierre-Robert Baduel a ainsi participé au collectif en assumant les lourdes responsabilités de directeur de laboratoire et de revue. Mais, il est aussi un chercheur qui connaît le terrain comme l’atteste la riche production des ouvrages qu’il a dirigés : Crise du Golfe, la « logique » des chercheurs, 1991 ; L’Algérie incertaine, 1994 ; Les partis politiques dans les pays arabes. Le Machrek, 1999 ; Chantiers et défis de la recherche sur le Maghreb contemporain, 2009. Les titres de ces ouvrages résonnent avec l’actualité et invitent à prendre en considération un temps plus long que celui de l’événement pour décrypter des sociétés qui connaissent de profondes mutations depuis les années 1970. Ses publications ne se limitent pas à ces ouvrages ; nombre sont les articles qu’il a publiés dont, le dernier en date, consacré à la pensée d’Edward Saïd : « Au nom de quel Orient ? Sur Saïd et le mauvais œil de l’orientalisme » paru dans l’ouvrage dirigé par Makram Abbès et Laurent Dartigues, Orientalismes-Occidentalismes. A propos de l’œuvre d’Edward Saïd, paru en 2018. Mais, c’est sur son dernier ouvrage, Un temps insurrectionnel pas comme les autres. La chute de Ben Ali et les printemps arabes que porte ce compte rendu.

     Le livre s’organise en deux parties. La première propose une lecture critique des événements depuis la mort de Mohamed Bouazizi jusqu’au départ de Ben Ali. Elle constitue le cœur de l’ouvrage – et du CR – et se présente comme « le moment inaugural des printemps arabes » (chapitres 1 à 6, 215p.) ; la seconde, d’une autre facture, propose une analyse des moments insurrectionnels des printemps arabes (chapitres 7 à 11, 56 p.).

     La première partie, entièrement consacrée à la Tunisie, s’articule autour de l’hypothèse d’un « moment politique » du 14 janvier qui reposerait sur quatre éléments principaux : la construction d’un récit à partir du suicide de Mohamed Bouazizi; la cyberdissidence et le rôle des réseaux sociaux; la discorde au sommet de l’État qui entraîne l’implosion du régime; le rôle des acteurs internationaux.

     Pierre-Robert Baduel met en évidence une causalité plurielle sans pour autant verser dans la téléologie. Il s’est livré à un véritable travail d’enquête en explorant de nombreuses pistes, sans pour autant vouloir faire œuvre d’historien : bien des archives restent en effet encore inaccessibles. Son travail repose en grande partie sur sa lecture de la presse de la période qu’il éclaire en mobilisant les concepts puisés dans la philosophie et la science politique. L’auteur procède par un va-et-vient permanent entre appareil théorique et faits spécifiques pris dans le contexte tunisien. En d’autres termes, il propose, à sa façon, d’en finir avec le mythe de l’« exception tunisienne » (cf. Camau, 2018). Les historiens seront sensibles à son souci de prendre en compte le temps long – pour un sociologue du politique, court pour l’historien – en remontant à l’époque de Bourguiba, à bien des égards fondatrice de la Tunisie contemporaine.

     Le chapitre consacré au suicide de Mohamed Bouazizi et à sa réappropriation sur un mode contestataire, relève de la déconstruction d’un fait social. Il sera utile à plus d’un lecteur non tunisien, mais aussi aux acteurs de l’événement car il restitue une chronologie fine des différentes étapes. On y apprend ainsi qu’il n’y a jamais eu de gifle donnée par une policière à Mohamed Bouazizi, que ce dernier n’a jamais été un diplômé chômeur et que le texte posthume destiné à sa mère est celui d’un rappeur. Pourtant, les mobilisations au nom de l’honneur outragé, de la jeunesse diplômée méprisée et plus largement de toutes les dignités bafouées, ont été de puissants moteurs de la contestation. Il est ainsi possible de mesurer à l’issue de ce chapitre à quel point les discours conditionnent la réalité.

     Le chapitre consacré à la cyberdissidence et au rôle des réseaux sociaux rappelle que la révolution tunisienne est une révolution portée par le web et par une jeunesse connectée entre elle et avec le reste du monde. La place centrale jouée par internet dans la vie politique apparaît au grand jour et accélère le temps du politique. Incontestablement, le système en place n’a pas suffisamment pris en considération ce nouveau paramètre, en plus d’être empêtré dans les dispositifs d’une logique de domination dont les signes d’essoufflement étaient perceptibles depuis les événements de Gafsa (2008). Toutefois, c’est dans le chapitre consacré aux acteurs internationaux que le quatrième élément permet de finaliser le puzzle dans lequel se dessinent les premiers jours de la Révolution tunisienne. Pierre-Robert Baduel rappelle les mécanismes sur lesquels reposent les diplomaties, sur les apories de certaines et les aveuglements des autres. Cette combinaison permet de créer un espace diplomatique qui se révèle, à terme, fatal au pouvoir. C’est donc de la combinaison de tous ces éléments que le 14 janvier 2011 serait le résultat.

     La seconde partie de l’ouvrage s’attache à analyser comment les ondes de l’événement tunisien, précurseur de ce que d’aucuns ont nommé les « printemps arabes » et d’autres les « révolutions arabes », se sont propagées sur les terrains libyens, égyptiens et syriens. Dans ces pages, il s’agit de dresser un cadre plus large que celui de la seule Tunisie afin de réinsérer ce cas particulier dans un ensemble régional et international. C’est ainsi que l’auteur rappelle les relations complexes entre mondes académique et médiatique. L’un des « malentendus » structurels repose sur la focalisation – pour ne pas écrire l’obsession – des médias à propos de l’islamisme et du terrorisme. Le monde arabo-musulman est ainsi résumé à ce dyptique auquel se rajoute l’autoritarisme (discuté dans le chapitre 8) : telle semble être la représentation majoritaire dans les sociétés occidentales. Cette vision partagée en Occident a une incidence majeure sur les contextes pré et post révolutionnaires, en Tunisie comme dans les cinq autres pays (Bahreïn, Égypte, Yémen, Syrie et Libye). Ces six pays présentent au moins trois points communs concernant ce temps insurrectionnel : « la place de la jeunesse, celle des armées ou encore celle de l’international » (p. 258). Toutefois, les conséquences sont différentes avec l’échec des Frères musulmans en Égypte et la reprise en main par l’armée, l’intervention des armées du Conseil de Coopération du Golfe au Bahreïn et les guerres civiles en Syrie, au Yémen et en Libye. La dernière phrase de l’ouvrage se veut porteuse d’espoir : « … le cas tunisien ne démontre-t-il pas (jusqu’ici) qu’une insurrection populaire est capable par elle-même d’aboutir, certes au prix de négociations difficiles, toujours instables mais obstinées entre toutes les parties, à une transformation – fragile mais soutenable – de l’ordre politique ? » (p. 284).

     Certes, il serait toujours possible, dans la première partie, de déceler des fragilités dans la démonstration, notamment dans le scénario des dernières heures de Ben Ali en Tunisie et des conditions de son départ, de regretter que l’auteur ne recoure pas aux sources orales en interrogeant des témoins toujours vivants, ou encore à la presse arabophone. Quant à la seconde partie, elle s’apparente davantage à un essai qui propose, à partir de données connues, la lecture de l’auteur.

     Cependant, l’analyse proposée reste convaincante dans ses grandes lignes, d’autant plus qu’elle est portée par une écriture enlevée : alors que la fin de l’histoire est connue, le lecteur reste captivé par un véritable scénario qui nous entraîne d’une page à l’autre. L’ouvrage de Pierre-Robert Baduel apporte sa contribution à une histoire des temps insurrectionnels qui, comme le démontrent les Algériens et les Soudanais, reste d’actualité.

Bibliographie

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CAMAU Michel, L’exception tunisienne. Variations sur un mythe, Paris, IRMC/Karthala, 2018.

 



 



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