Datuk Seri Anwar Ibrahim a servi comme ministre de l'Éducation, ministre des Finances et… En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 4 Novembre 2012

Valeurs universelles et démocratie musulmane par Anwar Ibrahim



Avant propos

Nous publions ici la traduction d’un texte d’Anwar Ibrahim paru dans « Journal of Democracy Volume 17, Number 3 July 2006 » publié par « The National Endowment for Democracy and The Johns Hopkins University Press ». Celui-ci, traite des rapports entre Démocratie et Islam, en particulier des réponses que l’Islam et les musulmans peuvent apporter aux interrogations et aux affirmations parfois lapidaires des occidentaux sur ce sujet.
C’est ainsi que quelques temps avant les printemps arabes, il y dénonce la compromission des pays occidentaux avec certains dictateurs dirigeants des pays musulmans et prédit le réveil démocratique de ces derniers. De même, il y fustige l’ethnocentrisme de certains penseurs occidentaux qui leur fait croire que seuls les pays de l’ouest, de par leur histoire et leurs valeurs possèdent les conditions permettant l’émergence de la Démocratie.

Commençant par montrer que cette idée n’est pas seulement appliquée à l’Islam, mais à toutes les civilisations non occidentales, Anwar Ibrahim rappelle que les valeurs fondamentales de la justice (‘adl), impliquant la démocratie et le respect de la liberté humaine, sont intrinsèques à l’Islam, inscrites dans les finalités (« maqasid ») de la Charia. La Turquie et l’Indonésie en sont les meilleurs exemples. De même, si dire que la Démocratie : « c’est le débat », il rappelle qu’au travers des discussions entre écoles juridiques et des propos du Prophète (Pbsl) indiquant que les divergences des savants étaient une « miséricorde », le débat n’est pas étranger à l’Islam, loin s’en faut.
L’Histoire en terre d’Islam, nous montre aussi, que contrairement à ce que laisse penser certains courants islamiques, les préceptes de l’Islam demandent au musulman de ne pas se résigner face à la tyrannie et de se révolter. Ceci constitue d’ailleurs un argument contre ceux qui militent pour la laïcité, affirmant en se basant sur les exemples Turc et Indonésiens que celle-ci est la condition sine qua non pour évoluer vers la démocratie. C’est derniers seraient d’ailleurs bien inspirés de se remémorer les exemples Egyptiens (Nasser) et Syriens (parti Baath), qui bien que laïcs ne débouchèrent pas sur des démocraties .

«La quête de la démocratie chez les musulmans d'aujourd'hui est l'une des caractéristiques les plus importantes et transformatrices de notre temps» nous dit Anwar Ibrahim. Les allégations selon lesquelles l'islam est intrinsèquement hostile à la démocratie représentent un abandon injustifié aux arguments fondamentalistes. Le désir de liberté est inscrit dans le cœur de l'homme partout dans le monde. En ce sens, et concernant les valeurs démocratiques, il est absurde de parler de « choc des civilisations ». Pressentant l’imminence des mouvements de révoltes dans les pays musulmans, Anwar Ibrahim demande aux occidentaux de cesser de soutenir les dictatures, de cesser de mettre en avant les partisans d’un Islam « fermé », de cesser d’encourager uniquement les mouvements prônant la laïcité et de plutôt promouvoir ces partisans d’un Islam « ouvert » qui n’ont jamais eu de cesse de clamer et de défendre les valeurs universelles de liberté et de démocratie, présentes au sein de la tradition Islamique.

Il me semble que nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui.
P. Lemmel


Anwar Ibrahim a servi comme ministre de l'Éducation, ministre des Finances et vice-premier ministre de la Malaisie. Emprisonné en 1998, il a été victime d'un procès très politisé et a passé six ans en prison avant que la Cour fédérale de Malaisie annule les accusations portées contre lui, permettant ainsi sa sortie de prison en Septembre 2004. Il est actuellement professeur émérite invité à la « School of Foreign Service » de Georgetown University.
 
Ce document s'appuie sur les discours qu'il a donné à New York lors du Forum de la Nouvelle Démocratie en Décembre 2005 et à Istanbul en Avril 2006 lors de l'Assemblée du Mouvement Mondial pour la Démocratie.

A ce moment crucial de l'histoire où l'Est et l'Ouest sont de plus en plus inter- dépendants concernant les questions de la liberté et de la justice, je me souviens de notre éducation multiculturelle et multi-ethnique en Malaisie. C'est cette éducation qui a imprégné la psyché Malaisienne avec ce que le Prix Nobel Amartya Sen a décrit comme une pluralité d'identités (1). Par nature, nous autres, les Malaisiens sommes un peuple curieux, intéressé par les autres religions et cultures. Nous avons étudié le Coran et les traditions du prophète Muhammad (Pbsl), en même temps que nous avons dévoré les œuvres de Dante, Shakespeare, et TS. Eliot. Pour moi, il n'y a jamais eu aucun doute que notre monde et l'Occident sont compatibles, et que cet esprit d'intégration et de pluralisme continuera d'être une source d'inspiration permettant de combler les lacunes entre les cultures et les civilisations.
 
Pourtant, il y a ceux qui persistent à faire valoir avec véhémence que les grandes civilisations sont destinées à la confrontation, voire purement et simplement au conflit. Alors que la fin de la guerre froide a donné une grande impulsion à la propagation de la liberté et a donné lieu à un fort sentiment d'optimisme dans de nombreux endroits de la planète, ces valeurs n'ont pas encore pris racine. Au contraire, nous voyons des libertés fondamentales bafouées et maltraitées, alimentant ainsi la discorde entre les nations et les civilisations. Ma propre lutte contre ceux qui cherchent à garder l'humanité enveloppée dans la tyrannie a conduit à mon incarcération pour six ans, une période pendant laquelle j'ai réalisé avec une clarté aveuglante que la liberté est l'essence même de l'être, ce qui permet de libérer le plein potentiel de l'esprit humain.
 
Nombreux sont ceux qui croient que la démocratie est une construction de l'Occident, modelée en réponse à des circonstances historiques particulières qui l'ont façonnée. D'autres soutiennent que la liberté et la démocratie, bien qu'adaptées à certaines parties du monde, sont en aucun cas des biens universels. Ils indiquent que les autres nations ne devraient pas adopter les voies de la liberté et de la démocratie sans tenir compte de leurs propres traditions politiques, culturelles et sociales.
 
Il est vrai que les principes fondateurs de la démocratie constitutionnelle, telle que nous la connaissons aujourd'hui, ont leurs racines dans la philosophie politique de John Locke, qui, à travers les écrits de Voltaire est entrée en France puis a profondément influencé les rédacteurs de la constitution américaine. Mais le fait que ces principes de liberté politique et de démocratie aient été mis en œuvre en premier lieu en Occident ne les empêche de pouvoir être appliqués universellement et il ne peut être affirmé qu'ils n'ont pas déjà été exprimés dans d'autres contextes.
 
On a fait valoir, par exemple, que les «valeurs asiatiques» ont été développées en nette opposition avec les valeurs démocratiques. L'éthique Confucéenne est citée à cet égard afin de souligner l'importance de la piété filiale, et, par extension, la soumission à l'autorité étatique. Mais cet argument ignore complètement un autre précepte central de l'éthique Confucianiste, qui, comme Tu Wei-Ming l'affirme à juste titre, souligne la primauté de l'individu et l'importance de "la culture du soi" permettant de réaliser et maintenir le potentiel humain contre l'exploitation par les pouvoirs en place.
Amartya Sen et un autre lauréat du prix Nobel, l'ancien président sud-coréen Kim Dae Jung, ont effectivement réfuté les thèses sur les valeurs asiatiques (2).Les expériences de la Corée du Sud et de Taiwan, deux états ayant clairement un héritage éthique Confucéen, viennent mettre à mal les théories selon laquelle le concept occidental de démocratie est incompatible avec la civilisation asiatique. La Thaïlande, état ayant une population majoritairement bouddhiste, et l'Indonésie, avec la plus grande population musulmane au monde, ont également réussi l'édification de démocraties. Par contraste avec ces exemples, le faux discours sur les « valeurs asiatiques » montre simplement jusqu'où les dirigeants autoritaires, avec leurs amis et défenseurs, sont prêt à aller dans le but de justifier et de préserver leur domination. Bien que les autocrates restent présents dans certains endroits, leur influence sur les masses est en déclin, et il est indéniable que les peuples asiatiques ont démontré non seulement leur désir de promouvoir les principes démocratiques, mais aussi leur capacité à soutenir les institutions démocratiques et les libertés.

Des théories édifiantes ont également été concoctées afin de souligner une contradiction inhérente entre l'Islam et les valeurs démocratiques, dans la perspective de mettre à dos deux grandes civilisations. Il est dit, par exemple, que si la démocratie, libérale, place la souveraineté entre les mains de l'individu, en revanche, la souveraineté en Islam appartient à Dieu seul, ce qui réduit l'individu à un simple agent avec peu d'intérêt pour l'exercice de la créativité et de la liberté personnelle. Ce point de vue est une mauvaise interprétation des sources de la religion et représente une capitulation devant le discours extrémiste. Le point de vue correct est que la liberté est l'objectif fondamental de la loi divine. L'Islam a toujours exprimé la primauté de la " 'adl ", ou justice, ce qui est une bonne approximation de ce que l'Occident définit comme la liberté. La justice implique la mise en place de règles selon les préceptes de la loi islamique, qui mettent l'accent sur la consultation et qui condamnent le despotisme et la tyrannie.
 
Comme l'a dit le grand juriste al-Chatibi (m. 790 H), les « maqasid al-Shari'a » (objectifs supérieurs ou finalités de la charia) sanctifient la préservation de la religion, de la vie, de l'intelligence, de la famille et de la richesse, des objectifs qui portent une ressemblance frappante avec les idéaux de Locke qui seront exposées quelques siècles plus tard. De nombreux savants ont en outre expliqué que les lois qui sont contraires aux « maqasid » doivent être révisées ou modifiées afin de les mettre en conformité avec les objectifs les plus élevés en veillant à ce que ces derniers contribuent à la sécurité et au développement de l'individu et de la société. Malgré le malaise actuel de l'autoritarisme qui sévit dans le monde musulman, il ne peut y avoir aucun doute que plusieurs éléments cruciaux de la démocratie constitutionnelle et de la société civile sont également des impératifs moraux de l'islam - la liberté de conscience, la liberté d'expression, le caractère sacré de la vie et de la propriété - comme démontré très clairement par le Coran, ainsi que par les enseignements du prophète Muhammad (Pbsl), peut-être la plus précisément et le plus éloquemment dans son discours d'adieu.
Il y a un débat en cours sur ces questions dans le monde musulman. Le point de vue extrémiste, en confondant l'exercice du pouvoir d'Etat et la souveraineté de Dieu, confère à la tyrannie le manteau de la légitimité. D'autre part, les élites laïques épousent une vision qui vise à supprimer le rôle de la religion dans la sphère publique. Les affirmations actuelles sur l'hostilité de l'Islam à la démocratie ne doivent pas être plus retenues que les thèses discréditant  les valeurs Asiatiques.

Une vague de démocratie en terre musulmane ?

La quête de la démocratie chez les musulmans d'aujourd'hui est l'une des caractéristiques les plus importantes et transformatrices de notre temps. Une première vague démocratique a fait tomber le mur de Berlin, libéré l'Europe du communisme, et a déclenché l'implosion de l'empire soviétique. Près d'une décennie plus tard, l'Indonésie, le plus grand pays musulman du monde, s'est libérés du joug de l'armée basée sur un régime autoritaire et a plongé tête baissée dans la démocratie après plus de trente années d'oppression et de dictature. L'Indonésie est la plus grande nation à majorité Musulmane du monde; sa transition réussie est le développement le plus significatif dans l'histoire récente de la démocratie. La presse en Indonésie est libre, et l'équité des élections indonésiennes est inégalée. Les libertés fondamentales sont inscrites dans la constitution et pleinement reconnus et respectées par les pouvoirs en place. Les gens peuvent se rassembler pour protester contre les décisions du gouvernement et des politiques sans craindre de représailles.
Cependant, les efforts pour renforcer les institutions démocratiques doivent être poursuivis sans relâche.
Le progrès économique par le biais de réformes libérales doit rester en tête de liste des priorités, avec en parallèle un programme pour une justice socio-économique. La lutte contre la corruption doit se poursuivre avec une pleine conviction. Il est vrai que l'Indonésie a encore des étapes importantes à franchir, en particulier vers la réalisation des objectifs socio-économiques de la démocratie, mais elle reste sans aucun doute un phare pour les nations musulmanes qui aspirent à atteindre la démocratie et la liberté.
 
Ce qui s'est passé en Indonésie en 1997 se présente comme l'un des moments décisifs de l'histoire moderne de l'islam. Ce qui se passe en Turquie dans la décennie actuelle n'est pas moins remarquable. Si l'Indonésie jouit du prestige d'être le plus grand pays musulman, on se remémore la Turquie parmi les musulmans comme étant le siège de leur dernier grand empire, ainsi que le siège du califat. La République Turque est née après la Première Guerre mondiale en tant qu'état moderne avec un caractère ouvertement laïc sous Mustafa Kemal. Jusqu'à récemment, cependant, la démocratie turque a été en proie à une contradiction fondamentale: Son caractère laïc a été maintenu non par le consentement populaire, mais par la force militaire. En outre, la laïcité avait été transformée en une forme de religion qui lui est propre. Les espoirs d'adhésion à l'Union européenne ont contribué à contenir le pouvoir illimité de l'élite militaire et à ouvrir l'espace politique dans lequel les partis peuvent opérer sans crainte de représailles. Dans ce nouveau climat, le gouvernement actuel a un mandat clair démocratique du peuple. Le travail que la Turquie a fait pour "voguer"  sur le chemin d'un « nouveau consensus » ancre le pays en tant que l'une des démocraties musulmanes les plus dynamiques et matures. C'est dans un cadre démocratique que cette nation aspire à restaurer la mémoire collective de son patrimoine culturel. La Turquie cherche à mûrir en tant que démocratie, tout en conservant son identité musulmane.
 
Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, l'ancien « maire du peuple » d'Istanbul, qui a passé du temps en prison pour son attachement à ses convictions politiques, incarne les qualités nécessaires pour faire progresser les réformes démocratiques et la justice sociale. Sous sa direction, la laïcité n'est plus considérée comme étant «contre la religion», mais plutôt comme un principe fondamental de l'impartialité et de la tolérance de la diversité religieuse. À mon avis, si un État moderne démocratique musulman cherche à fixer des limites à l'autorité gouvernementale par respect pour les droits de l'individu, cela est totalement en ligne avec les exigences de la démocratie constitutionnelle.
Bien que la pertinence de l'expérience turque dans le reste du monde musulman puisse sembler aller de soi, il y a une importante controverse sur les leçons à en tirer de tout cela. Selon certaines interprétations, par exemple, la principale leçon de l'affaire turque est qu'un ordre politique laïc est une condition sine qua non de la démocratie constitutionnelle. Mais les expériences de l'Egypte et de l'Irak sous le nassérisme et le « baathisme », respectivement, montrent clairement que la laïcité, loin d'être une garantie de la démocratie constitutionnelle, peut devenir une formule pour la tyrannie. L'Indonésie de Suharto était explicitement laïque, mais ce n'était certainement pas une démocratie constitutionnelle. Il est plus correct de dire que la démocratie constitutionnelle ne peut prendre racine dans une société, qu'elle soit laïque ou islamique, sans un engagement ferme et profond des élites politiques pour protéger les droits fondamentaux de tous.

Le désir d'être libre

La tendance actuelle dans le monde musulman ne manque pas d'antécédents historiques. L'historien britannique Eric Hobsbawm a appelé à juste titre le XXe siècle « l'âge des extrêmes », soulignant l'issue désastreuse du communisme et du fascisme ainsi que l'illusion du fait que le capitalisme en instaurant le libre marché saurait répandre la richesse et la prospérité aux nations les plus pauvres du monde (3). Malgré la peur et les préjugés visant actuellement les intégristes de toutes confessions, les pires crimes contre l'humanité ont tous été commis par des fanatiques "impies": Hitler, Staline, Mao et Pol Pot. Pour les musulmans, le XXe siècle a été un siècle de grands espoirs. Malheureusement, il était aussi un siècle de grande trahison. La réussite des libérations nationales a suscité des attentes élevées alors que l'un après l'autre les pays musulmans se libéraient de la tutelle coloniale. Le cri de guerre des combattants de la liberté et des pères fondateurs de la plupart de ces mouvements était la démocratie, la liberté et la justice. Le serment sacré fait à leur peuple était d'établir une nation indépendante et démocratique.

Muhammad Ali Jinnah (1876-1948), le fondateur du Pakistan, était à ce moment peut-être le dirigeant étranger le plus « vénéré » parmi les musulmans en Asie du Sud. Cette affection était bien placée étant donné l'engagement de Jinnah envers la démocratie, son horreur de la corruption, et son avertissement sévère aux militaires, les engageant à rester dans leurs casernes. En 1947, il déclara à l'Assemblée constituante du Pakistan que « le premier devoir d'un gouvernement est de maintenir la loi et l'ordre, afin que la vie, la propriété et les croyances religieuses de ses sujets soient entièrement protégés par l'Etat. ».  Malheureusement, Jinnah ne vécut pas longtemps après la naissance du Pakistan en tant qu'État démocratique et civil. Après sa mort, les Pakistanais ont systématiquement continué à faire référence à lui avec déférence comme "Quaid-e-Azam" (le Grand Leader), mais son idéal de bonne gouvernance et de démocratie n'a pas encore été réalisé.

Dans mon propre pays, la Malaisie, l'indépendance a été acquise en 1957. Notre Déclaration d'Indépendance a posé que la nouvelle nation souveraine était fondée sur les principes de justice et de liberté. Malheureusement, les principes de justice et de liberté ont été vite oubliés, et les libertés fondamentales consacrées dans la Constitution ont été usurpées et érodées par la clique au pouvoir puis remplacées par des lois liberticides, des médias bâillonnés, et un système judiciaire corrompu.

Il s'agit d'un élément essentiel de la démocratie que l'autorité du gouvernement provienne du consentement du peuple. Est-ce que la tenue d'élections suffit à satisfaire à cette exigence, ou y a-t-il d'autres questions fondamentales à prendre en considération ? Tout d'abord, les élections elles-mêmes doivent être libres, justes et transparentes, et il doit y avoir des «règles du jeu équitables». Cela exige un accès égal aux médias indépendants, un débat ouvert, et une administration électorale qui peut résister à un examen international. Les partis d'opposition et les candidats doivent jouir de libertés d'expression, doivent pouvoir tenir des assemblées et doivent pouvoir réaliser les mouvements nécessaires pour exprimer leurs critiques du gouvernement ouvertement et pouvoir apporter des politiques alternatives et des candidats devant les électeurs. En Malaisie, l'opposition est exclue des ondes, les rassemblements ne sont pas autorisés, et les journaux d'opposition sont contraints à la clandestinité. Si la démocratie implique la participation politique dans son sens le plus large, alors l'existence d'une opposition dynamique est essentielle comme rempart contre la tyrannie du pouvoir absolu. De même, si le pluralisme est le test définitif de la démocratie, comme il devrait l'être, nous constatons que de nombreux pays aujourd'hui ont lamentablement échoués, et pas seulement dans le monde arabe, mais aussi dans certaines démocraties constitutionnelles ayant accédées à l'indépendance il y a un demi-siècle.
Comme indiqué précédemment, la démocratie est aussi une question de justice. L'idée de justice est au cœur de ce que signifie d'être humaine et aucune société n'est exempte de cette conception. En outre, au fil de la maturation d'une société, les attentes de la population en termes de justice deviennent de  plus en plus grandes. Des sociétés entières ont été traversées par des courants poursuivant l'idée de justice et la bonne gouvernance, renversant les puissances coloniales et les oppresseurs étrangers. Pourtant, aujourd'hui, longtemps après que l'indépendance a été atteint, ces sociétés se trouvent obligés de se battre contre l'oppression en provenance de l'intérieur, car il ne peut y avoir de justice sous l'autocratie, un système politique caractérisé par la règle des hommes et non la règle de droit.

La primauté du droit exige que les règles et procédures que l'Etat fait respecter soient publiques et explicites, et non pas secrètes, arbitraire, ou soumises à des manipulations politiques. Nous ne voulons pas que nos maisons soient cambriolées et fouillées par la police sans une ordonnance du tribunal, ordonnance du tribunal qui doit être accordé pour des motifs légitimes, et non pas distribuée comme un « sujet de cours » par des magistrats et des juges complaisants. Nous ne voulons pas que quelqu'un soit maintenu en détention sans charges explicites. Nous ne voulons pas des aveux extorqués sous la torture, violence physique ou psychologique, ou toute sorte de menaces ou de promesses. En d'autres termes, il ne doit pas y avoir de procédures extrajudiciaires, d'arrestations arbitraires, ou d'utilisation de l'appareil d'Etat pour museler l'opposition et la dissidence politique.

Par la primauté du droit, nous entendons également la protection des droits fondamentaux. Pour emprunter une expression du professeur américain de renom en jurisprudence, Ronald Dworkin, ces droits doivent être « pris au sérieux ». Ils doivent être protégés par un système judiciaire indépendant qui fonctionne comme un contrôle efficace et un équilibre avec des contre-pouvoirs de l'exécutif et du législatif. Le pouvoir judiciaire est la garantie essentielle des libertés fondamentales. Si les juges doivent être indépendants des autres branches, leur mandat doit être protégé par la Constitution. Afin de garantir leur impartialité, leur capacité à juger sans crainte ni faveur, ils doivent être inamovibles, sauf pour une cause précise et par le biais d'une procédure formelle.
Bien évidemment, ils ne doivent pas être enlevés ou même menacés d'expulsion simplement parce qu'ils sont assez audacieux pour appeler un chat un chat.
Il y aura ceux qui agitent le spectre d'un pouvoir judiciaire incontrôlable foulant aux pieds les droits des gouvernements ainsi que les traditions religieuses et morales du peuple. Pourtant, l'indépendance judiciaire est essentielle pour protéger les citoyens contre le gouvernement arbitraire et le despotisme politique. En effet, la parodie de justice qui continue de caractériser les affaires politiques dans la plupart des pays est un rappel brutal que la séparation des pouvoirs reste souvent un mirage dans le paysage constitutionnel.

Engagement fondé sur les principes universels

Pour beaucoup d'entre nous, le débat sur la démocratisation est loin d'être théorique. Il émane de notre désir inné pour l'honneur et la dignité et de l'instinct naturel de l'homme pour la survie et le développement. Chaque jour qui passe sans changement signifie une nuit sombre pour des prisonniers politiques qui croupissent dans la solitude, une autre mort de faim et de maladie à la suite de la négligence et de privation, et une autre occasion pour les corrompus de prendre la fuite avec des millions provenant des caisses de l'Etat. Ce débat porte sur un pacte du peuple avec l'Etat, sur la gouvernance et le fait que ce dernier rende des comptes. Nous rejetons l'arrogance du pouvoir, les machinations de l'appareil de renseignement, et la suspension des libertés civiles, que ce soit dans les démocraties matures ou émergentes. Il ne faut pas appliquer deux poids deux mesures, condamnant Saddam Hussein comme auteur de crimes contre l'humanité et fermer les yeux sur les atrocités actuelles en Irak. Bien que nous condamnions le traitement inhumain des prisonniers à Abou Ghraib, nous ne devons pas ignorer le traitement déplorable des prisonniers politiques dans le monde musulman. Nous n'aurons pas réussi la lutte pour la réforme démocratique tant que  nous ne serons pas optimistes et que nous n'aurons pas confiance en la sagesse du peuple.
 
L'avenir de la démocratie musulmane, c'est maintenant. L'émergence de démocraties musulmanes est quelque chose d'important et digne de notre attention. Pourtant, hormis les exceptions évidentes que sont l'Indonésie et de la Turquie, le monde musulman d'aujourd'hui est un lieu où les autocraties et les dictatures avec différentes nuances et degrés, continuent à exercer leur emprise sur le peuple, telles des parasites rongeant les libertés nouvellement acquises. S'il est vrai que certains changements positifs sont mis en évidence dans le Moyen-Orient, il faut souligner que nous sommes encore loin de la réalisation de nos idéaux chéris de liberté et de démocratie, des idéaux que nous trouvons dans la tradition intellectuelle islamique, où les dirigeants injustes et corrompus sont tenus de rendre des comptes, une tradition illustrée par les récits allégoriques trouvés dans le Sulwan du XIIe siècle (un guide pour les dirigeants seulement) de Zafar al-Siqilli.(4)
 
Si la démocratie est l'idée de faire preuve d' « esprit de dissidence», il s'agit en effet d'une partie intégrante de l'histoire culturelle musulmane, si l'on se réfère à une tradition attribuée au prophète Muhammad (Pbsl) stipulant que la divergence d'opinions entre les savants est une rahmah (miséricorde). Les grands juristes fondateurs des écoles majeures de droit Islamique se sont catégoriquement opposés au fait que leur propre école soit adoptée comme le canon de leur temps. Beaucoup ont été emprisonnés à la suite de ce refus. Nous sommes les héritiers de cette tradition, qui fournit aux musulmans d'aujourd'hui une mine d'idées démocratiques. Mais comme TS Eliot nous le rappelle, "entre l'idée et la réalité tombe l'ombre".
La lumière qui fera disparaître cette ombre est l'engagement, qui doit être poursuivit sans relâche avec courage et conviction. Nous devons rejeter la marginalisation des personnes simplement en raison de leurs convictions politiques.

Nous devons nous assurer que les institutions démocratiques sont bien en place pour accueillir un large éventail de points de vue politiques, modernes ou traditionnels, libéraux ou islamistes. L'Occident ne doit pas considérer les savants traditionnels comme étant contre la liberté ou la démocratie. Beaucoup se battent pour la liberté et la justice, et beaucoup ont payé un prix élevé pour cela. C'est une erreur de ne débattre seulement qu’avec les « progressistes », tout en ignorant les leaders qui reçoivent le soutien de la majorité. Notre défi sera de s'engager avec le plus large spectre, sans compromettre notre engagement pour la liberté et la démocratie.
La conclusion que nous devons tirer de ces héritages, c'est que le désir humain d'être libre et de mener une vie digne est universel. D'où provient, l'horreur du despotisme et de l'oppression. Ce sont des motivations qui animent non seulement les musulmans, mais aussi les gens de toutes les civilisations.

NOTES
 
(1). Amartya Sen, Identity and Violence: The Illusion of Destiny (New York: W.W. Norton, 2006).
 
(2). See Amartya Sen, Development as Freedom (New York: Oxford University Press, 1999) and Kim Dae Jung, “A Response to Lee Kuan Yew: Is Culture Destiny? The Myth of Asia’s Anti-Democratic Values,Foreign Affairs 73 (November–December 1994): 189–94.
 
(3). Eric Hobsbawm, The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914–1991 (New York: Pantheon, 2003).
 
(4). A full English translation of al-Siqilli’s Sulwan may be found in Joseph A. Kechichian and R. Hrair Dekmejian, eds., The Just Prince: A Manual of Leadership (London: Saqi Books, 2003).



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